MINI SITE PEDAGOGIQUE
SLEEPY HOLLOW
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Entre la raison et la superstition,
le choix du merveilleux
par Franck Bousquet, Docteur en cinéma et rédacteur
à Cadrage
1799, un cavalier sans tête sème la mort et la désolation
dans une petite bourgade de Nouvelle-Angleterre. À New
York, Ichabod Crane, un jeune policier rationaliste, milite pour
les méthodes d’une nouvelle police, scientifique
et débarrassée de toute superstition. Irritée
par sa prétention, la hiérarchie de la justice va
l’envoyer se frotter aux crimes commis à Sleepy Hollow.
Le combat livré par la rationalité à la magie
et à toutes les formes de croyance va alors être
au centre du film de Tim Burton. Le passage d’un siècle
au suivant ; la convocation de nombres de figures du conte de
fée gothique ; la présence d’un personnage
héritier des contradictions religieuses et politiques de
l’Amérique et se voulant porteur des nouvelles valeurs
scientifiques de son pays ; tous les ingrédients nécessaires
à un questionnement complet sur ce combat mis en scène.
Un nouveau siècle, un nouveau
baptême.
La date d’abord. 1799 n’est bien
sûr pas choisie au hasard. Les années charnières
entre deux siècles sont toujours l’occasion de marquer
symboliquement la fin d’une époque et le début
d’une ère nouvelle. Ici le XIXe représente
le premier siècle américain, celui où les
particularités nationales vont véritablement s’affirmer.
Il convient en outre de noter que, dans le contexte américain,
le passage d’un état à un autre, la renaissance,
en fait le nouveau baptême, sont des événements
qui concernent intimement des millions de personnes, et qui réapparaissent
cycliquement à grande échelle dans l’histoire
du pays. Ainsi à la fin de la deuxième décennie
du XVIIIe siècle est apparu le phénomène
des campmeetings. Il s’agissait de réunions en plein
air où un prêcheur venait rappeler aux croyants l’obligation
d’observer strictement les règles religieuses dans
leur vie quotidienne et leur proposer un nouveau contrat avec
Dieu, symbolisé par un nouveau baptême. L’ampleur
contemporaine du mouvement des Born again Christians, fondamentalistes
religieux procédant à un nouveau baptême,
dont Georges W. Bush est l’un des membres les plus célèbres,
qui peut se comparer aux camp meetings du XVIIIe mais aussi à
un phénomène similaire qui s’est déroulé
dans les années 30, ne doit donc pas nous surprendre. Dans
Sleepy Hollow en revanche, la seule renaissance est maléfique,
il s’agit de celle du cavalier sans tête. Mais Burton
choisit également l’année 1799 afin de tirer
vers la satire et la caricature l’accouchement du monde
scientifique que son héros appelle de ses vœux. Ainsi,
l’ironie du réalisateur vis-à-vis de la croyance
d’Ichabod en la rationalité transparaît-elle
dans plusieurs séquences du film. On peut penser aux moments
où sont mis en scène les instruments loufoques que
le policier utilise pour découvrir des indices. On peut
également se souvenir de son départ avorté
de Sleepy Hollow, juste avant la séquence finale, où
il se plaint d’avoir été “ ensorcelé
par la raison ”. Finalement, mais nous y reviendrons, le
policier rationaliste n’incarne pas une alternative crédible
à la superstition apparente des bourgeois de la campagne.
D’ailleurs, l’arrivée finale du héros
dans un New York gouverné par la raison, mise en scène
dans une lumière printanière, n’est pas non
plus vierge de toute ironie.
Superstition versus rationalité.
L’opposition entre la rationalité
et la magie est poussée à son maximum par le réalisateur
qui va construire un véritable mouvement dialectique pour
la résoudre dans l’alliance de ses deux personnages
principaux. Tout d’abord Ichabod Crane, interprété
par Johnny Depp, est une caricature du policier scientifique qui
refuse absolument d’envisager l’existence de phénomènes
paranormaux. En ce sens Burton s’inscrit de plain-pied dans
la fiction audiovisuelle contemporaine qui fait de ce type de
personnage une figure incontournable.
Ichabod va alors devoir faire face à une série d’événements
qui lui permettront de résoudre le conflit intérieur
au fondement de sa personnalité. Burton choisit en effet
de mettre en scène un héros habité par un
rêve qui lui vient de son passé, qu’il a délibérément
enfoui dans sa mémoire et qui est en fait une parabole
de l’Amérique. Les actes fondateurs violents et secrets
sont donc à la base de tous les éléments
scénaristiques (1) de ce film. Ichabod revoit en effet
fréquemment en rêve l’exécution de sa
mère accusée de sorcellerie par son père,
puritain rigoriste. Nul besoin de beaucoup approfondir pour voir
que le réalisateur, comme de nombreux auteurs avant lui,
a décidé de rappeler à ses spectateurs la
première période de chasse aux sorcières
de l’histoire du pays, en en faisant l’acte fondateur
de la personnalité de son héros. Fruit des amours
d’un père protestant et d’une mère cabaliste,
Ichabod fait de la rationalité sa seule religion. Son aventure
à Sleepy Hollow lui permettra de faire face à ses
contradictions et de s’unir avec une jeune fille qui, à
l’instar de sa mère, pratique aussi la magie. C’est
grâce à cette alliance de la raison et de l’onirique
que le scénario se conclut par la défaite du cavalier
sans tête.
La solution du merveilleux.
Burton convoque en effet tous les éléments
du conte de fée pour faire rendre grâce au policier
rationaliste. Outre le cavalier sans tête, on rencontre
la sorcière de la forêt, la jeune fille pratiquant
la magie blanche, la marâtre maléfique, l’arbre
aux esprits mauvais plongeant ses racines dans le sang…
La bourgade de Sleepy Hollow est alors facilement assimilable
à l’inconscient merveilleux de la culture américaine.
Les multiples références cinématographiques
et picturales utilisées par Burton construisent en effet
un univers mélangeant les films fantastiques classiques
de la firme Universal des années 30 (2), ceux produit par
Roger Corman dans les années 60 (3), mais aussi certains
tableaux de Grant Wood (4) ou de Charles Burchfield (5). Le policier
professionnel, sûr de ses connaissances et de ses pratiques,
personnage si souvent présent dans les récits cinématographiques
ou télévisuels contemporains (6), se trouve donc
projeté dans le monde des contes et du merveilleux (7),
véritable inconscient de la culture américaine,
pour y résoudre le conflit fondateur de sa personnalité.
C’est à un double procès que nous convie finalement
le réalisateur, celui du fanatisme religieux mais aussi
celui de la dictature de la raison. Dans son récit, il
met en scène un monde merveilleux, gouverné par
les fausses perspectives, par les toiles peintes et tous les artifices
de la mise en scène. Il demande au spectateur de croire
au pouvoir de la fiction. C’est la raison pour laquelle
son policier rationaliste est envisagé avec humour et distance.
Dans le monde dessiné par Tim Burton, le héros porteur
des valeurs scientifiques est forcément en décalage,
ayant en lui une contradiction fondamentale qu’il va devoir
apprendre à dépasser. Magie et rationalité
ne sont donc ici opposées que dans leurs aspects les plus
caricaturaux, elles finissent par s’annuler en aboutissant
à un récit enrichissant, porteur de la puissance
allégorique du merveilleux.
Mots clés : Rationalité
– Nouveau Baptême – Superstition – Merveilleux.
Propositions pédagogiques :
- Revenir sur les différentes périodes de chasse
aux sorcières aux États-Unis en réfléchissant
sur leur caractère cyclique et leur lien avec la situation
intérieure et extérieure du pays.
- Faire la liste, à l’intérieur du film, des
différents éléments iconographiques pouvant
relever du conte de fée. Analyser le but dans lequel ils
sont employés.
- Commenter le tableau American Gothic de Grant Wood et le comparer
avec certains pictogrammes tirés de Sleepy Hollow (comme
par exemple les vues de l’église).
Notes:
(1) Rappelons que le retour meurtrier du cavalier sans tête
trouve son origine dans le péché originel commis
par la communauté des villageois qui ont abandonné
deux jeunes enfants dont les parents avaient disparu pour s’emparer
de leurs biens.
(2) La firme Universal a créé à Hollywood
dans les années 30 la représentation classique du
fantastique au cinéma. Parmi ses films les plus célèbres
on peut citer : Frankenstein, Dracula, La momie, Le loup-garou…
(3) Roger Corman a renouvelé aux États-Unis aux
début des années 60 le genre fantastique, notamment
en réalisant et en produisant de nombreuses adaptations
des récits crées par Edgar Allan Poe.
(4) Peintre américain de la première moitié
du XXe siècle adepte d’un style figuratif géométrique
et onirique qu’il voulait typiquement américain.
Son œuvre la plus célèbre est American Gothic,
qui représente un couple de puritains devant une église.
Il pourrait d’ailleurs être intéressant de
comparer ce tableau et d’autres, comme par exemple La chevauchée
nocturne de Paul Revere, avec certaines images tirées de
Sleepy Hollow.
(5) Peintre américain (1893-1967) célèbre
pour ses représentations de paysages où la terreur
et le respect s’entremêlaient. Ses natures animées
sont par exemple aisément comparables avec celles représentées
dans certaines œuvres de Walt Disney.
(6) Sur la place du scientifique et du technicien dans la fiction
hollywoodienne contemporaine voir Franck Bousquet, L’idéal
national à Hollywood, thèse de doctorat soutenue
à l’Université Toulouse II en 2002.
(7) Christopher Lee, le Dracula des années 50 et 60 de
la firme britannique Hammer, incarne ici un juge du tribunal de
New York, qui, exaspéré par le comportement d’Ichabod
Crane, l’envoie dans ce monde.
Copyright PNR cinéma de Midi-Pyrénées,
CRDP de Midi-Pyrénées, CRDP de l'académie
de Nice, Cadrage. Collection CDRom "A propos de..."
Académie de Nice. (images: Mandalay Pictures LLC - 2000)