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SLEEPY HOLLOW
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Ne pariez jamais votre tête avec le diable
par Gilles Henri Methel, Professeur à l'Ecole Supérieure
d'Audio Visuel
Tous les commentateurs ont noté à quel point Tim
Burton est un auteur référentiel. Chacun de ses
films peut être considéré comme un hommage,
une référence à une oeuvre préalable.
Tim Burton ne va pas chercher dans son imagination le sujet de
ses oeuvres personnelles mais au contraire, il va chercher dans
les images de son enfance, dans les oeuvres qui l'ont marqué,
le prétexte à sa propre création. (Peut-il
en être autrement de toutes façons ?) Batman fait
référence à la bande dessinée et à
l'oeuvre de Bob Kane , Mars Attacks aux cartes de science-fiction
distribuées aux petits Américains dans les années
60, Ed Wood est la biographie d'un réel auteur de série
B avec la reconstitution minutieuse des films du cinéaste
(La comparaison des "vrais" passages de Plan 9 from
outer space d'Ed Wood avec ceux re-fabriqués par Burton
pour son film est par moments sidérant d'authenticité
au point qu'on puisse se demander comment une pareille reconstitution
à l’identique est possible !!!). Edward aux mains
d'argent comme Beetlejuice sans être forcément explicites
dans leurs références sont bien évidemment
inspirés par les films « de genre » des années
50 (les films de la Hammer par exemple, films, eux-mêmes,
inspirés par une littérature de genre, le roman
gothique anglais, entre autres).
Sleepy Hollow n'échappe pas à
la règle burtonienne de la référence puisque
nous avons là une adaptation d'un des textes fondateurs
de la littérature fantastique américaine écrit
par Washington Irving et publié en 1820. Lorsqu'on dit
fondateurs de la littérature fantastique américaine,
on pourrait presque écrire fondateur de la littérature
américaine tout court puisqu'en 1820 peu de choses existaient
encore qui puissent être qualifiées de littérature
dans la jeune nation dont l'indépendance était encore
toute récente. Le texte original est intéressant
à plus d'un point et en particulier dans le traitement
du fantastique : sous la plume ironique et narquoise d'Irving,
la légende du cavalier sans tête ne semble au bout
du compte (du conte ? du Comte ?) qu'une mystification exploitant
la propension à la crédulité des âmes
simples. Lors d'une des toutes premières séquences
du film de Burton, on voit Ichabod Crane victime de l'odieuse
farce d'un amoureux plus ou moins éconduit, Bron Van Brunt
(dont le nom est Brom Bones dans le livre).
Le livre joue sur l'ambiguïté d'un fantastique qui
pourrait se résoudre assez simplement par une machination
de mauvais goût avec une citrouille d’Halloween comme
seule réelle décapitation. Le nom des héros
« Crane » (1) et « Bones » témoigne
bien de l'ironie moqueuse de la nouvelle d'Irving de même
que la description d'Ichabod (2) qui, dans le livre, tient plus
du personnage de Jack Skeleton dans L'étrange Noël
de mister Jack que du personnage incarné par Johnny Depp.
(même si, quelque fois, ce dernier montre un jeu parodique
significatif qui vise bien à mettre à distance son
personnage).
Dans toutes les références évoquées
à propos du cavalier sans tête, de Burton, l’une
est étrangement absente, c’est celle à Edgar
Allan Poe pourtant cité par Burton dès son premier
court métrage d’animation Vincent en 1982 ; Vincent
Price est l’une des grandes admirations de Tim Burton :
ce premier court métrage lui est personnellement dédié.
Vincent Price était célèbre pour ses rôles
dans les films fantastiques de Roger Corman et en particulier
dans les adaptations tirées des nouvelles de Poe (The black
cat, Pit and pendulum, etc.). Dans Vincent, Price lit des passages
extraits de nouvelles de Poe. L’absence de Poe comme référent
au cavalier sans tête est vraiment une tache aveugle dans
la bibliographie autour du film. On remarquera que les dates d’Irving
(1783-1859) encadrent exactement celles de Poe (1809-1849) : Irving
est né seize ans avant le poète maudit mais il est
mort dix ans après…Malédiction oblige ! Poe,
dans sa défense d’une écriture « artistique
» condamnait les textes de la littérature fantastique
« gothique » anglaise (« marginalia »)
et appréciait peu l’œuvre d’Irving. Ils
sont cependant contemporains et on les voit tous deux, proches,
sur une gravure fameuse montrant ensemble les plus grands écrivains
américains du XIXe siècle. L’allusion à
Edgar Poe est, pour moi, loin d’être anodine pour
la raison simple qu’il me semble que Burton traite, dans
son film, le texte d’Irving, qu’on a vu très
parodique, à la façon d’Edgar Poe.
Mais qu’est-ce donc que ce traitement
« à la façon d’Edgar Poe » ? Poe
est un écrivain paradoxal, écartelé entre
le rationnel et le fantastique, entre les tentations de la raison
la plus raisonnante et les spéculations les plus abracadabrantesques
que le sommeil de cette même raison peut engendrer. D’un
côté, avec le personnage de Dupin, dans trois nouvelles
célèbres : Double assassinat dans la rue Morgue,
Le meurtre de Marie Roget et La lettre volée, Poe fonde
le roman policier moderne d’analyse avec un enquêteur
qui va découvrir la clé des mystères par
le seul exercice de sa raison : Le Chevalier Dupin (3) qui est
l’archétype des Sherlock Holmes ou des Hercule Poirot.
Burton va faire d’Ichabod un inspecteur de police utilisant
des méthodes scientifiques alors que dans le livre original
d’Irving, Ichabod est un …Instituteur fantasque. D’un
côté, Poe se revendique de la raison, même
pour l’écriture de ses poèmes, comme Le corbeau
dont il explique la genèse dans un texte célèbre
: La philosophie de la composition (1845), de l’autre côté,
il va écrire des nouvelles fantastiques, devenues emblématiques
en France grâce à leur traduction de Baudelaire.
Ces nouvelles fantastiques vont servir de creuset à toute
une littérature symboliste, de Villiers de l’Isle
Adam à Jean Lorrain par exemple Burton est conscient de
cet aspect paradoxal du travail de Poe, dont les histoires sont
« grotesques ET sérieuses » (Tales of the grotesque
AND arabesque), et le résout en termes de cinéma
dans son film Sleepy Hollow.
Ichabod et le cavalier sans tête ne semblent,
en fait, que les deux faces d’un seul et même personnage,
comme pour le thaumatrope (avec la cage et l’oiseau) qui
apparaît plusieurs fois dans le film. « C’est
de l’optique. Deux images distinctes qui n’en font
qu’une. » Comme le précise Ichabod à
Katrina. Ichabold, au début du film en tous cas, n’est
qu’une tête, qu’un raisonnement, utilisant des
méthodes et des outils scientifiques : Johnny Depp est
souvent cadré uniquement sur son visage, un visage particulièrement
blême, décapité par la caméra, alors
que dans la séquence d’introduction du film, on ignore,
si ce n’est par le sous-titre de Sleepy Hollow, que le cavalier
hessois est un cavalier sans tête puisqu’il n’est
présent que par le son. On retrouve cette dualité
dans une des versions de l’affiche où l’on
ne voit que les visages de Johnny Depp et Christina Ricci alors
qu’on entr’aperçoit de façon peu distincte,
en petit, un plan général du cavalier sans tête
juste au-dessous : deux têtes pour un seul corps. La raison
et la logique d’Ichabod succomberont à l’intrusion
de l’irrationnel. « C’est un cavalier sans tête
» répétera plusieurs fois, au comble de l’effroi,
le malheureux enquêteur après sa première
rencontre avec le cavalier réel. Il devra se rendre à
la raison (ou plutôt à l’ir-raison), à
savoir que le cavalier sans tête existe bel et bien. Burton
va prouver à ce petit raisonneur que la légende
est bien réelle, alors que dans le livre original, l’écrivain
avait plutôt tendance à suggérer une supercherie.
Burton va faire, dans son film, se rejoindre deux conceptions
du monde qui semblent à l’opposé l’une
de l’autre : le monde de la raison et celui du rêve.
Ichabod Crane sera convaincu de la réalité de la
légende en risquant d’y perdre par moment la tête
mais le cavalier hessois retrouvera, lui, la sienne à la
fin.
Et si Burton peut prouver cet irrationnel, c’est
par le cinéma et le cinéma seul. Le cinéma
n’est que de l’optique comme le thaumatrope, mais
c’est une otique illusionniste et magique dont Burton est
un éminent représentant. Si Burton peut arriver
à prouver l’existence d’un cavalier sans tête,
c’est bien sûr parce qu’il utilise les trucages
à l’intérieur de ce phénomène
qui est un trucage par lui-même, je veux parler du cinéma.
Alors que le texte s’avoue plus ou moins impuissant à
« prouver » l’existence du cavalier fantôme,
le cinéma, et en particulier le cinéma à
effets, va nous en démontrer la réalité tangible
et constatée de visu par tout un chacun, par Ichabod dans
la fiction et par tous les spectateurs que nous sommes dans la
réalité. Grâce aux effets spéciaux
chacun de nous pourra dire que le cavalier sans tête existe
bel et bien. La preuve : on l’a tous vu ! L’absence
de tête est par ailleurs un effet spécial très
souvent utilisé dans le cinéma qu’il soit
ou non numérique comme il l’avait été
dans la peinture : la mutilation du corps qui reste malgré
tout vivant, et la décapitation en particulier, sont des
sources constantes du fantastique plastique et cinématographique
: des têtes coupées de Mélies qui se transforment
en notes de musique ou qui peuvent gonfler comme un ballon de
baudruche jusqu’au tout récent (et remarquable) Homme
sans tête de Juan Solanas (4) en passant par La main du
diable de Tourneur, c’est un thème souvent exploité
dont on pourrait sans fin citer des exemples.
A propos de Sleepy Hollow et d’Edgar Poe,
on aurait pu citer Metzengerstein et son cheval diabolique, le
premier conte « imité de l’allemand »
écrit par le poète, mais on pourrait également
(et surtout) citer Ne pariez jamais votre tête avec le Diable
(Poe, Contes introuvables, Les Humanoïdes Associés,
1983). C’est un texte peu connu en France parce qu’il
n’a pas été traduit par Baudelaire et pourtant
il est en tous points remarquable en particulier parce qu’il
fit l’objet d’une adaptation étonnante par
Fellini lui-même (5) qui est un des rares réalisateurs,
avec Corman, ayant essayé (et réussi) à retrouver
l’esprit de Poe dans une lecture cinématographique
(je ne vous raconterai pas l’argument de la nouvelle ni
celui du conte – allez y voir par vous-mêmes –
mais sachez cependant que le héros se trouve décapité
à la fin et que sa tête est emportée par le
Diable en personne). Dans le film de Fellini, on trouve une figure
méphistophélique de petit vieillard rigolard, proche
de celle proposée par Tourneur dans La main du Diable,
précédemment citée, et proche surtout de
la figure de Méliès, le diablotin par excellence
du cinéma. Dans Sleepy Hollow, le diable c’est Tim
Burton et le cinéma tout entier qui arrivent à nous
faire croire et à nous MONTRER pour de vrai les rêves
et les terreurs de l’enfance dans lesquels on pourrait même
trouver un cavalier sans tête…
C’est pour cette raison qu’il ne faut surtout pas
parier sa tête avec le Diable.
Mots clés : Cavalier –
Poe – Références – Genres – Thaumatrope
- Effets spéciaux.
Notes:
(1) Crane en anglais signifie « grue »
mais il ne peut manquer d’évoquer « cranium
» pour un lettré comme Irving.
(2) « Il était grand mais excessivement maigre et
étroit d’épaules ; il avait de long bras et
de longues jambes, des mains qui pendaient à vingt toises
de ses manches, des pieds qui auraient pu servir de pelles, et
toute sa carcasse semblait avoir du mal à se maintenir
en place. »
(3) Dupin est un analyste si fin qu’il parvient à
suivre le cheminement de la pensée du narrateur de La lettre
volée, comme Sherlock Holmes plus tard arrivera à
suivre le cheminement de la pensée du Dr Watson. Elémentaire
mon cher !
(4) Prix du jury court métrage Cannes 2003 et César
2004 du meilleur court métrage. MK2 éditions en
DVD.
(5) Trois pas dans le délire dont Toby Damnit ou Ne pariez
jamais… 1968. Il s’agit d’un film à sketches
comme on aimait à les faire dans les années 60 :
ici on trouve trois contes de Poe. Le premier est Metzengerstein
massacré par Vadim avec Jane Fonda dans le rôle titre,
le second William Wilson traité d’une façon
tout à fait ordinaire par Louis Malle avec Delon dans le
rôle titre, et enfin et, miraculeusement, l’adaptation
de Fellini. Avec Terence Stamp dans le rôle de Toby Damnit.
Copyright PNR cinéma de Midi-Pyrénées,
CRDP de Midi-Pyrénées, CRDP de l'académie
de Nice, Cadrage. Collection CDRom "A propos de..."
Académie de Nice. (images: Mandalay Pictures LLC - 2000)