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SLEEPY HOLLOW
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La musique en quête d’identité
par Alexandre Tylski, Directeur Cadrage & Chercheur LARA/ESAV
L’ouverture de Sleepy Hollow semble emblématique
du film à bien des égards. Pouvons-nous identifier
et expliquer le rôle des instruments employés par
Danny Elfman dans cette introduction ? Que laisse présager
cette musique d’ouverture pour la suite narrative, esthétique
et thématique du film ? Cette musique est-elle une simple
traduction de l’action à l’écran ou
ne dit-elle pas en réalité parfois autre chose que
l’image ?
La majorité des films débutent
souvent avec des sons avant les images proprement dites du film.
C’est le cas ici où, plus que jamais, l’audio
passe avant le visuel (se rappeler d’ailleurs la chronologie
linguistique même du terme « audiovisuel »).
L’ouïe avant la vue. Nous entendons avant de naître.
La partition musicale, ici, ouvre le film, le fait naître
et mélange, déjà, les traits de caractères
musicaux à venir dans le film : le leitmotiv principal
solennel (ou l’éternel retour narratif marquant le
poids de l’odyssée du protagoniste) , le chœur
grave (ou la mort d’hommes fantômes surgissant du
profond), le soprano (ou l’espoir innocent et le monde du
rêve).
Dentelle de figures en spirale, palimpseste d’instruments
et d’esquisses sonores tournoyantes, la musique d’ouverture
de Sleepy Hollow, composée et décomposée
par Danny Elfman, croisera le fer à tout instant avec les
images initiales du film elles-mêmes vite entremêlées
en fondus enchaînés. Se dessine à l’orée
du film, un monde sonore et visuel déjà cousu et
enfermé sur lui-même. Et, en effet, telle est la
racine de ce monde, l’Amérique originelle, vaste
puzzle où chaque pièce sonore, visuelle et thématique
semble complice ou écartée d’une autre. Il
s’agira donc au protagoniste principal, comme aux spectateurs,
de renouer ces liens souvent ancestraux.
Au commencement, était une harpe…
Ab initio, Sleepy Hollow amorce les spectateurs,
le temps d’un instant, avec les cordes piquées d’une
harpe ; des ondulations de harpe qui nous chuchotent presque au
creux de l’oreille : « Ecoutez bien, nous allons vous
raconter une histoire... ». C’est l’instrument
de l’amorce, du début. D’ailleurs, instrument
originel, la harpe fait très tôt son apparition dans
notre Histoire et est représenté dès les
bas-reliefs égyptiens (sous forme de croissant). En musique,
mais aussi en arts visuels et littéraires, la harpe est
souvent perçue comme un équivalent musical et mystique
de l’échelle liant Terre et Ciel et est ainsi considérée
comme l’instrument même du voyage vers l’Au-delà.
Or, cette nature médiatrice et initiatrice est sinon le
moteur du film, un des éléments thématiques
clé de Sleepy Hollow. Sa place, au début de Sleepy
Hollow, est tout sauf un hasard.
Mais la harpe est également un instrument
que l’on pique et caresse avec le bout des doigts et parfois
aussi la paume des mains. Nous savons le rapport aux mains fondamental
dans Sleepy Hollow, ici dès la scène d’introduction,
mais également, un peu plus tard et régulièrement
dans le film : mains marquées et cicatrisées (celles
de Ichabod) ou encore mains griffées de sang et manipulatrices
(la veuve noire tirant les fils et ficelles et manipulant tous
les protagonistes). C’est d’ailleurs, en cela, un
peu la résurgence masquée de la phrase célèbre
« Pull the strings ! » dite par Bela Lugosi (Martin
Landau) dans Ed Wood de Tim Burton. Mais, en tout cas, les mains
ne sont peut-être jamais tant présentes à
l’image que lorsqu’elles sont simplement évoquées
par le son à travers le solo d’un piano ou d’une
harpe (c’était l’avis de François Truffaut
par exemple) (1).
Particulièrement attentif aux instruments, Danny Elfman,
tout comme son maître Bernard Herrmann avant lui, privilégie
toujours l’identité, voire le solo, de chaque instrument
plutôt qu’une hégémonie symphonique
hollywoodienne fort classique. Ici, l’identité musicale
sert de contrepoint majeur à l’histoire même
de Sleepy Hollow, où il sera question, précisément,
d’identité, d’individualité, de solitude,
de signature, de nom de famille, d’arbre généalogique.
Comme nous allons le voir, il va s’agir pour Danny Elfman
dans Sleepy Hollow de mélanger les familles d’instruments,
de les intervertir, voire parfois de les subvertir. Quand la musique
de film raconte, aussi, des histoires…
La cavalcade des familles d’instruments
Avant même de voir la quelconque image
de Sleepy Hollow, Danny Elfman nous raconte déjà
une histoire à travers des choix de couleur orchestrale
comme autant de protagonistes ou de silhouettes remuant encore
à l’état nébuleux et liquide.
Se tissent à la harpe (instrument même
de l’onde s'il en est), jusqu’à la «
disparition » de celle-ci du champ sonore, une nappe de
violons frémissants directement inspirée du thème
« Mars » des Planètes de Gustav Holst (2).
Le compte à rebours évoqué par le tempo annonce,
sinon une guerre, des implosions et des déchirures. Mais
voilà que les violons sont, à leur tour, rejoints,
ou « poursuivis », par un chœur grave (interprété
par le Chœur Metro Voices) rappelant vaguement un Requiem
– écho au Dies Irae de Mozart ?
Une sonorité, en tout cas, pour le moins
macabre et qui « tombe » dur et immanquablement sur
la partition comme sur le film. C’est aussi, ainsi, l’omniprésence
d’un patrimoine musical, strictement européen ou
presque, qui prédomine l’atmosphère musicale
de Sleepy Hollow à l’image de l’Europe dont
l’influence est encore étouffante dans l’Amérique
du XVIIIe siècle – la musique de Elfman devient presque
un autre fantôme serpentant dans Sleepy Hollow.
Dans la même logique d’instruments
sonores sans cesse « rattrapés » par d’autres,
telle une constante cavalcade orchestrale, la partition de Elfman
(se) poursuit avec la cloche d’église – qui
reviendra ponctuellement dans la musique du film. Importance masquée
du religieux dans Sleepy Hollow : les familles finiront par se
réfugier dans une église, le père d’Ichabod
était un prêtre intégriste et violent, etc.
C’est le son dur de l’acier (comme l’épée)
qui évoque ici autant une communion que des funérailles.
Identités multiples d’un son que Elfman cultivera
en obsession et en véritable Epée de Damoclès
pendant le film.
Alors qu’à l’image le brouillard
sur le titre semble se chercher une forme, c’est la voix
douce et innocente d’un garçon qui s’élève.
Danny Elfman emploiera pendant le reste du film un chœur
d’enfants (3) dont la sonorité aiguë évoque
le féminin. En ce sens, ces voix de jeunes garçons
formulent une vraie ambiguïté sonore, un trouble un
peu flou pas inintéressant ici vis-à-vis des liens
entre garçons et mères dans le film.
A cette voix pure se confronte aussitôt,
le chœur de voix mâles et graves. Monde des hommes
et monde des enfants. Entre rêve et magie, d’une part,
et cauchemar et mort, d’autre part. Les deux sonorités
sont en tout cas entremêlées ; il n’y a ni
chez Elfman ni chez Burton, d’opposition nette et définitive,
mais plutôt « des mélanges de laboratoire »
où il s’agit davantage d’observer et d’écouter
les réactions chimiques nées avant tout, comme dans
leurs films ensemble, des éternelles confrontations entre
images et sons, individus et populations, vivants et revenants,
etc.
L’ombre de l’opéra
Après les titres dans le noir, la première
image du film jaillit nette et de façon sonore (seul son
en dehors de la musique) comme le sang jaillira d’un coup
dans l’introduction et le reste du film. En fond, au fond,
cuivres et cymbales solennelles. Après l’introduction
musicale fantomatique résumant quelques vagues thèmes
et motifs, l’opéra « seria » peut se
mettre en marche ; un opéra résolument « sérieux
» – forme musicale clé au XVIIIe siècle,
période même où se déroule l’action
de Sleepy Hollow. Il est question à présent pour
la musique d’ouvrir et de marquer au fer rouge la tragédie
en route, ou en tout cas, le drame naissant, l’origine des
combats à venir.
Des corps de violoncelles – instruments
qui par leur grande taille sont d’ailleurs les plus proches
du corps humain et du cercueil – viennent nouer en douceur
des mains filmées de près et renforcer à
l’image le sentiment de bois rustique montré au premier
plan. Intimité profonde, rusticité originelle, le
choix de violoncelles donnent vie (ou mort ?) à des mains
dont on ne voit pas le prolongement corporel, ni les bustes ni
les têtes, tronquées, déjà sectionnées,
décapitées par le cadrage. La musique évoque
probablement ici l’humanité, le cœur, guillotiné
d’avance.
Le compte à rebours lancé au tout
début s’accentue alors plus que jamais ici, la musique
va crescendo, la profondeur sonore des cuivres se fait plus entendre,
comme un lointain retrouvé ou « déterré
». Et les cloches ponctuent, ponctionnent même, quelques
fondus enchaînés à l’écran comme
autant de passages clés, d’un plan à l’autre,
d’une vie à l’autre, comme autant de points,
de poings et de sons solennels scellant le destin en marche. C’est
aussi une manière pour Elfman de souligner la couture entre
les plans liés en fondu par Burton, et de faire sentir
paradoxalement la coupure dure – coupure jamais moins secrète
qu’avec le fondu enchaîné qui, au contraire
de rendre doux les raccords entre les images, accentuent notre
conscience de la coupe même du montage.
L’entrelacement des figures visuelles trouve
un contrepoint sonore avec deux silhouettes mélodiques
elles-mêmes contrapuntiques avec violons et trombones ;
les tissages de deux histoires se confrontent plus que jamais
en secret, dans le fond. Le tempo, chaque seconde plus «
là », plus « visible », est marqué
par les violoncelles dont la nature se transfigure en instruments
de percussion. Elfman subvertit, pour ainsi dire, leur nature
même à la manière d’un Bernard Herrmann
dans sa partition de Psycho (1960) : les cordes deviennent percussions.
Ils changent littéralement de familles, ils changent d’identités.
Simulacre musical.
La dimension opératique de ce début
de film atteint ensuite un « pic » avec l’image
de la bougie et de la cire fondue marquées très
fort musicalement. Chaque geste, chaque action, la plus bénigne,
semblent ici lourds de conséquence grâce à
la musique et prennent des accents de tragédie. Elfman
se rapproche plus que jamais des images et de l’action et
donne à sa musique le mouvement interne du film et des
plans. Ainsi, entend-on une envolée de violons sur le mouvement
arrière (à reculons) de la caméra. Ainsi,
entend-on le marquage musical plus dense encore sur le mouvement
avant, en « retombée », de la caméra
sur le sceau familial. C’est, ainsi, grâce à
l’intensité particulière de la musique que
nous comprenons pleinement qu’il vient de se passer quelque
chose de terrible. Les images seules ici ne suffisent pas.
L’art du détournement musical
Cette scène d’introduction, presque
effrayante au son, trouve un climax dans sa toute fin et à
la rupture vers la scène suivante. Le lien avec cymbales
d’une scène à l’autre est cassant et
fait éclater aux quatre vents l’orchestration et
les plans jusque-là mêlés quasiment «
sans cut ». Une explosion musicale coupe les deux scènes
comme un éclair – éclair que l’on retrouvera
littéralement à la fin de cette même scène
dans le champ de maïs. Cicatrice musicale, créature
vivante et naissante, la partition de Elfman va exécuter
des va-et-vient sonores pendant toute la scène, entre orchestre
tutti déchirant (ici une centaine de musiciens a été
convoquée) et pauses sonores et silences.
Après l’éclair (conséquence
de la signature sur le parchemin), la musique tournoie sur elle-même
avec une écriture résolument cyclique évoquant
musicalement les roues du carrosse. C’est l’histoire
sans fin, l’éternel recommencement de l’Histoire,
le sempiternel revenant qui sévira dans la suite du film.
Et, alors que le carrosse passe devant nous et s’enfonce
dans l’obscurité, la musique s’apaise et laisse
entendre un orgue d’église. C’est le retour
systématique du religieux dans la partition de Elfman comme
les cauchemars obsessionnels d’Ichabod – et non seulement
un moyen pour Elfman de retrouver le parfum d’un univers
gothique ou « à la Halloween ». C’est
un monde baroque et archaïque de croyances démasqué
par la musique.
Et c’est un bref silence (4) qui inaugure la fausse piste
d’un calme retrouvé. La musique de Elfman est simulacre
et trompe l’oreille. Elle l’est ici d’autant
plus qu’elle vient ensuite démentir musicalement
l’image morbide d’un épouvantail à tête
de citrouille planant en spectre sur la nuit (rappelant d’ailleurs
le début de Hamlet). Alors que cette image frappante cause
l’effroi chez le protagoniste (Martin Landau), Elfman utilise
un accompagnement musical inattendu en particulier à Hollywood
: c’est en effet un métallophone et la voix douce
d’un enfant que Elfman confronte (le cinéma de Burton
étant basé lui aussi sans cesse sur la confrontation
des gens et des genres) avec l’image de la mort. L’enfance
et la mort jamais opposées chez Burton/Elfman, refusant
souvent les manichéismes faciles.
La surprise effarée du protagoniste, la
mort sur le visage, est ainsi niée par la musique qui inverse
la dramatisation et renforce l’étrangeté,
le décalage et la surprise fascinante de la situation.
Il y reviendra musicalement à la toute fin de la scène
avec le retour de l’épouvantail. C’est la force
musicale d’Elfman qui ne tombe pas dans une traduction systématique
de l’image par la musique. La bonne musique de film, nous
dit-il, ne traduit pas, mais, probablement, elle traverse. Elle
illustre ce qui n’est pas montré comme le prétendait
régulièrement Jerry Goldsmith ou encore, «
elle montre ce qui n’est pas filmé » pour reprendre
ici les propos de Philippe Sarde (5).
Dans Sleepy Hollow, la musique joue un rôle
non de vulgaire paraphrase de l’image, mais de « contrepoint
de rêve et de charme » (pour citer l’expression
de Charles Chaplin), une autre béance donnée à
la réception spectatorielle, une quête d’identités
fortes. « J’ai créé sept ou huit thèmes,
confesse Danny Elfman, et bien que les ayant écrits pour
des personnages ou des moments précis, je me suis obligé
à les changer de place… […] aucune règle
vocale ou orchestrale, encore moins thématique, n’est
respectée. » (6). Ainsi, dans le reste du film, la
mort aura les traits d’une voix d’enfant, un enfant
sera associé aux chœurs graves d’outre-tombe,
etc.
De la même manière qu’Ichabod
cherche à éviter les idées préconçues
et les clichés pré-établis, Elfman détourne
les conventions habituelles de la musique de film dominante. Il
place et intervertit (subvertit) en boucle et en spirale des figures
musicales sur des visages distincts, il enquête sur l’apparence
et le profond, ne laissant jamais sa musique à l’état
dogmatique, cherchant les trompe-l’oreille comme on cherche
à masquer et à démasquer, refusant sans cesse
des codes archaïques. Bref, une musique délibérément
personnelle et signée.
Mots-clés : Musique –
Instruments – Identité – Introduction –
Image.
Propositions pédagogiques:
- Repérer, nommer et expliquer les différents types
d’instruments de musique utilisés pour le film par
Danny Elfman
- Repérer, nommer et expliquer les traits de styles musicaux
propres aux films de Tim Burton et Danny Elfman
- Demander à chaque groupe d’élèves
de placer une autre musique de leur choix sur cette scène
d’ouverture. Quelles conclusions en tirer sur les versions
des uns et des autres ?
- Recréer en groupes la scène d’introduction
(signatures, bougies et parchemin). Visionnages et débats
autour des créations de chacun et conclusions.
Notes:
(1) François Truffaut cité par Tony Garnett in Un
Siècle de Cinéma
(2) Thème écrit initialement comme « porteur
de guerre »
(3) Interprété par le Chœur SCHOLA
(4) Nous retrouverons un rare et long moment de silence dans Sleepy
Hollow quand Ichabold rassemble les fragments en puzzle des noms
de famille. Le silence fait partie de la musique et l’absence
subite de musique met, parfois, plus en valeur les scènes
et les instants clés dans un film qu’avec une trop
grande présence musicale ou sonore.
(5) Propos tenus par le compositeur Philippe Sarde dans un documentaire
du même nom réalisé par Alexandre Tylski (ESAV,
1999)
(6) Propos recueillis par Didier Leprêtre, in Dreams Magazine,
n° 23, juillet/août 2001, p.29
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de Nice, Cadrage. Collection CDRom "A propos de..."
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