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SLEEPY HOLLOW
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Super Golem
par Ludovic Graillat, PNR Cinéma Midi Pyrénées
et rédacteur à Cadrage
Dans Sleepy Hollow, Tim Burton met en scène le cavalier
sans tête, créature sanguinaire trancheuse de tête.
Nous pouvons considérer que ce personnage est à
mi-chemin entre le Golem et le Super Vilain (un méchant
Super Héros), deux thèmes très présents
dans le film mais aussi dans l’univers de son réalisateur.
Les Super Héros ou le Super Vilain.
Pour simplifier nous pouvons dire que les Super
Héros sont nés aux Etats-Unis dans les années
30, en même temps que leur support : le comic book. Cette
forme de bande dessinée, équivalente des mangas,
est un support papier, de qualité moyenne, vendu à
bas prix et en grande quantité et dont les deux plus grandes
maisons d’édition sont DC et Marvel comics. Le terme
de « Super Héros » est né avec Superman
en 1938. Et le Super Vilain est très vite apparu dans les
comics : il fallait des adversaires de taille pour ces êtres
hors du commun. Les Super Héros et leurs comics sont les
descendants des pulps, premières revues de science-fiction
dans lesquelles ont été publiés des textes
de Jules Verne, E.A. Poe, H.G. Wells, etc. Comics et pulps ont
les mêmes particularités : le support, la diffusion,
la mise en page, la cible populaire, etc. Comme dans la science-fiction
traditionnelle, le Super Héros, ou le Super Vilain, est
souvent un fruit de la science, un accident technologique voire
biologique. Quelques-uns ont une origine surnaturelle : Sandman
(1) et Spawn (2) pour ne citer qu’eux. Le Super Héros
ou le Super Vilain ont très souvent des super pouvoirs
: Superman peut, entre autres choses, voler, Spider-Man peut grimper
sur les murs, etc. Mais il existe des exceptions, avec Batman
par exemple qui est un « simple » être humain
disposant de gadgets ingénieux… et d’une bonne
dose de courage et d’intelligence. Comme le dit Martin Winckler
(3), les Super Héros ne sont pas nécessairement
bons. Et leurs motivations sont différentes : Batman devient
un Super Héros par vengeance, le Dr Banner se transforme
en Hulk sous l’emprise de la fureur, etc. Nous pouvons donc
assimiler très facilement le cavalier sans tête à
un Super Vilain : son origine est surnaturelle : c’est un
mort comme Spawn qui revient d’ailleurs des enfers, ou comme
The Crow (4) ; il a des super pouvoirs qui se manifestent par
son invincibilité, les balles et les fourches ne l’arrêtent
pas ; il agit aussi par vengeance : il coupe les têtes car
on lui a coupé la sienne. L’analogie ne s’arrête
pas là. En effet, les Super Héros sont très
souvent accompagnés : Batman par Robin et Alfred son majordome,
Spider-Man par sa tante May et son amie Mary Jane, Superman par
Loïs, etc. Le Super Héros a un ennemi juré
: Lex Luthor pour Superman, le Joker pour Batman… Le cavalier
sans tête a un serviteur dévoué qu’il
aime : son cheval. [16’16] Le nom du cheval utilisé
pour le tournage est d’ailleurs étroitement lié
à cette thématique : Daredevil ! Etrange coïncidence.
Un autre Super Héros, justicier aveugle se déplaçant
à l’aide des sons tel une chauve-souris. Quant à
l’adversaire du cavalier sans tête, il est incarné
par Johnny Depp dans Sleepy Hollow.
Les Super Héros ont tous quelque chose
en commun : ils se battent pour rendre le monde meilleur, pour
débarrasser la terre des « méchants ».
Les Super Vilains quant à eux veulent souvent dominer le
monde, par vengeance ou par soif de pouvoir. La thématique
du double est donc très présente dans l’univers
des Super Héros, tout comme dans Sleepy Hollow : Katrina
et la mère d’Ichabod, deux sorcières de magie
blanche, Ichabod et le cavalier sans tête (il y a de nombreux
plans où le cadre « décapite » Ichabod
complétant métaphoriquement le corps sans tête
du cavalier, le cavalier associé au père d’Ichabod,
etc. Ces analogies ne sont pas le fruit du hasard de la part de
Tim Burton qui a réalisé Batman en 1989.
Batman.
Vous avez dit chauve-souris ? On ne peut pas
parler de Super Héros sans parler de Batman que Tim Burton
a adapté au cinéma. L’ombre de la chauve-souris
plane sur Sleepy Hollow de multiples manières et cela dès
l’incipit filmique.
Le générique fait apparaître sur fond noir
les crédits dans un voile de fumée. « Mandalay
Pictures presents » s’inscrit donc sur l’écran
dans une forme vaporeuse [38 sec.]. Ces formes nous rappellent
le fameux test de Rorschach. Et à quoi pouvons-nous associer
la première forme du film ? A une chauve-souris ! Lorsque
le nom du réalisateur apparaît, cette fumée
à la forme de chauve-souris bouge mimant le vol de l’animal.
Il ne faut pas y voir le fruit du hasard. Le générique
de Sleepy Hollow a été réalisé par
Bob Dawson qui avait travaillé sur les génériques
des précédents films de Tim Burton.
Autre détail d’importance : le moulin de Sleepy Hollow,
dominant la ville, a été dessiné par Tim
Burton. Les ailes du moulin ont une forme d’aile de chauve-souris
! Le décorateur du film les a d’ailleurs appelés
les Bat Wings. Autant de détails qui nous ramènent
à Batman.
Mais revenons quelques instants sur l’origine
de ce Super Héros. Batman est né en 1939 de l’imagination
de Bob Kane, et ses aventures ont été publiées
pour la première fois dans le numéro 27 du magazine
Detective Comics. Bob Kane s’est inspiré de plusieurs
éléments pour créer son justicier : l’allure
de Zorro, qu’il avait adoré dans The Mark of Zorro
de Fred Niblo avec Douglas Fairbanks en 1920, et d’un croquis
de machine ailée – ailes en forme d’aile de
chauve-souris – de Léonard de Vinci dans un de ses
carnets. Bela Lugosi (5) dans les premiers Dracula avait aussi
marqué Bob Kane (6). Gene Colan, dessinateur qui a repris
la série Batman après lui – les créateurs
n’ayant pas aux Etats-Unis l’exclusivité ou
les droits sur leur personnage – ira encore plus loin que
Bob Kane en poussant le fantasme jusqu’au bout : il fait
de Batman un vampire (7)! Batman est un des Super Héros
les plus connus car il a une allure plus sombre que les autres
(Superman est bleu, Hulk est gris peu de temps puis vert, Daredevil
rouge… et Batman est noir !). On lui a d’ailleurs
donné le surnom de chevalier noir dans les années
80. Frank Miller intitulera ses aventures du justicier Dark Knight
(le chevalier sombre). Ce nom nous rappelle celui du cavalier
sans tête. Nous pouvons donc dire que Batman et Zorro ont
de nombreux points communs : deux héros solitaires vêtus
de noir et masqués dont le repère est dans une grotte,
tout comme Batman et Dracula ont en commun la chauve-souris, les
dents, la cape, etc. Tim Burton s’amuse d’ailleurs
à donner un rôle dans Sleepy Hollow à Christopher
Lee qui a interprété Dracula dans les films de la
Hammer. Les canines qui dépassent sont d’ailleurs
la marque de la célèbre firme britannique. Les Dracula
de la Hammer sont des œuvres très sensuelles où
les victimes sont de très jolies jeunes femmes (Lady Van
Tassel est d’ailleurs montrée comme très sexuelle
dans le film). Le cavalier sans tête s’apparente donc
pleinement à Batman et à Dracula. Comme Batman il
est vêtu de noir, porte une cape et ses dents rappellent
les canines pointues du célèbre vampire. Tim Burton
lui fera même sucer le sang de la belle marâtre de
Katrina à la fin du film.
Frankenstein ou le Golem
Une autre analogie est encore possible : le cavalier
sans tête est aussi apparenté à la créature
du célèbre docteur. Le Frankenstein de Mary Shelley
tient à la fois du mythe du Golem et du mythe de Prométhée
(8). Dans la cabale (interprétation juive et ésotérique
de la Bible), le Golem est une créature de terre glaise
à laquelle on a insufflé la vie. La légende
dit qu’un rabbin a créé cette créature
pour défendre la communauté juive en cas d’attaque.
Sur son front il a inscrit le mot qui a donné la vie au
Golem : « EMETH » (vérité). Devenu incontrôlable,
le rabbin a effacé la première lettre pour ne laisser
que « METH » (mort) afin de le détruire. Mais
il périt écrasé par sa créature (9)
qui se transforme alors en tas de terre. Mary Shelley, quant à
elle, fabrique son monstre à partir de morceaux de cadavres
humains. Le cavalier sans tête est le serviteur de Lady
Van Tassel qui l’a créé en déterrant
son crâne. Le cavalier est la créature de cette sorcière
; créature qui est décomposée et qui cherche
à se recomposer en volant les têtes qu’elle
décapite. Le cavalier s’inspire donc aussi du Golem
et de la créature de Frankenstein.
Nous avons précédemment évoqué
le moulin : Tim Burton voulait qu’il y ait un moulin dans
le film à cause du film Frankenstein réalisé
en 1931. Dans l’histoire du cinéma Dracula et Frankenstein
sont intimement liés. Tod Browning a réalisé
Dracula en 1931 avec Bela Lugosi comme acteur. Fort du succès
de Dracula, le président d’Universal, Carl Laemmle
Jr, a demandé à Robert Florey d’écrire
l’adaptation de Frankenstein de Mary Shelley. R. Florey
utilise le décor de Dracula pas encore détruit pour
tourner deux bobines d’essai avec Bela Lugosi en monstre
! Mais ce sera Boris Karloff (W.-H. Pratt de son vrai nom) qui
interprétera finalement le rôle (10). C’est
donc le Frankenstein de James Whale (qui remplaça R. Florey)
qui a inspiré le moulin à Tim Burton. On notera
qu’il y a un hommage à la scène du moulin
en feu où se réfugie la créature de Frankenstein
dans une récente adaptation de Super Héros au cinéma,
Van Helsing (11).
Les ombres de Batman, de Dracula, de Frankenstein
et du Golem planent donc bien sur Sleepy Hollow et son cavalier
sans tête dont le surnom pourrait être Super Golem.
Mots clés: Batman – Cavalier
sans tête – Dracula – Frankenstein – Golem
– Super Héros.
Références bibliographiques:
L. Gresh et R. Weinberg, Les Super Héros
et la science, Flammarion, 2004
G. Lenne, Histoire du cinéma fantastique, Seghers, 1989
M. Winckler, Super Héros, epa, 2003
Dossier Comics & Cinéma: http://www.filmdeculte.com/dossier/comics/index.htm
Notes:
(1) Sandman : comics de Neil Gaiman lancé en 1989. «
Le marchand de sable, Sandman, Morphée...Il porte plusieurs
noms et règne sur un monde onirique d'où il façonne
les rêves et les cauchemars des simples mortels. Son royaume
est peuplé d'êtres étranges composant une
lignée de quasi divinités. » (extrait de www.bedetheque.com)
(2) Spawn : créé par Todd Mc Farlane en 1995. Un
soldat d’élite tué par ses pairs fait un pacte
avec le diable pour revenir dans le monde des vivants afin de
se venger. Il renaît donc en créature des enfers
avec de super pouvoirs. Il devra choisir entre sa vie sur terre
et sa place sur le trône des enfers. Spawn est un des comics
indépendants les plus respectés.
(3) M. Winckler, Super Héros, epa, 2003
(4) The Crow : comics créé au début des années
80 par James O’Barr. Joshua est exterminé avec sa
famille par des renégats lors d’une guerre civile
américaine. Il reviendra du pays des morts pour se venger,
« réveillé » par un corbeau.
(5) B. Lugosi, acteur hongrois, fut Dracula sur les planches dans
un théâtre de New York pendant deux ans avant de
l’interpréter à l’écran. Dracula
de T. Browning – 1931.
(6) Les auteurs sont souvent influencés par des figures
connues pour créer leur personnage. Ainsi Stan Lee a créé
Hulk comme créature à mi-chemin entre la créature
de Frankenstein et Dr Jekyll et Mr Hyde.
(7) On notera que deux scènes sont directement inspirées
du Dracula de Coppola, producteur de Sleepy Hollow.
(8) Pour se venger de Prométhée qui l’avait
défié en lui volant le feu sacré, Zeus fit
créer une femme magnifique (Pandore) par Héphaïstos.
Le feu, départ de la science, a permis aux hommes de vivre
comme l’électricité a permis au Dr. Frankenstein
de donner la vie à sa créature, défiant ainsi
Dieu.
(9) L’auteur Gustav Meyrink revisita avec brio cette légende
en 1915 dans Le Golem.
(10) Lugosi aurait eu peur de décevoir son public s'il
jouait un rôle muet et s’il portait un masque qui
l’enlaidissait !
(11) Film de Stephen Sommers, 2004. Van Helsing est un chasseur
de monstres. Dans le film, il doit stopper Dracula qui utilise
les recherches du Dr Frankenstein à des fins maléfiques.
Copyright PNR cinéma de Midi-Pyrénées,
CRDP de Midi-Pyrénées, CRDP de l'académie
de Nice, Cadrage. Collection CDRom "A propos de..."
Académie de Nice. (images:Mandalay Pictures LLC - 2000)