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L'entrepôt du mouvement
Le film s'amorce dans une obscurité toute
tombale. La toile est noire. Puis, par petites touches, quelques
points blancs de lumière traversent fugitivement l'écran
de part en part, comme le passage dans l'espace à la vitesse
de la lumière dans un film de science fiction. Mais rapidement,
nous voilà bien ancrés sur terre, dans la vie concrète
contemporaine, au sortir d'un tunnel de métro, dont les rails,
et les murs peints de vieux graffitis, suintent d'une détresse
gelée, inerte, sans âme. Pourtant la force du mouvement
est bien présente, le travelling arrière, décidé,
semble vouloir s'arracher avec vigueur de l'emprise des ténèbres.
THE YARDS est un film pictural très sombre parcouru de contre-jours,
de visages coupés en deux par l'ombre, de pannes de lumière,
de bougies, de lampes de chevet. Inspiré par De La Tour,
Hopper, Caravage, James Gray, comme pour son premier film LITTLE
ODESSA [1994], a d'ailleurs peint des dizaines d'aquarelles à
l'attention de son chef opérateur Harris Savides. «C'est
le moyen le plus simple d'exprimer mes souhaits. Concernant les
couleurs notamment. Pas de bleu, pas de noir profond, mais des ocres,
des bruns terre de sienne...», avoue le jeune cinéaste.
D'un point de vue scripturaire, THE YARDS bénéficie
comme LITTLE ODESSA, d'un générique sans majuscules.
Référence directe au poète américain
e. e. Cummings qui revendiquait par là un refus de l'héritage
et de la bureaucratie. Rébellion contre une certaine forme
de traditionalisme social. Le titrage du film est laissé
de plus volontairement en marge de l'image; les personnages, eux
aussi, marginaux, toujours échoués au bord du précipice,
sur une autre planète, esseulés et minuscules par
rapport au reste du monde. Magnifique humilité de l'acteur
Mark Whalberg et magnifiques hésitations de l'actrice Charlize
Theron. Deux visages effrayés, perdus et bouleversants. Film
de recherche autour de la solitude sociale et familiale avec un
style toujours aussi subtil et affirmé. Gray l'a répété
dans maints entretiens: «Il n'était pas question pour
moi de tourner autre chose qu'un drame social. Mes parents ont toujours
pensé en terme de classe. J'ai toujours senti chez mon père
une profonde déception de ne pas avoir su s'élever
par la richesse. Dans le contexte social de l'Amérique, on
peut toujours avoir le sentiment d'être passé à
deux doigts de la vie dont on rêvait.»
Au niveau musical, on retrouve par ailleurs subtilement
tous ces sentiments-là présents dans THE YARDS. Ainsi,
la partition originale de Howard Shore (décidément
grand compositeur du cinéma indépendant) imprègne
au film par de longues notes sobres et sombres un rythme souvent
en décalage tragique avec la violence des mots et des regards.
De même, les voix des acteurs souvent à mi-voix, à
peine articulées et audibles creusent la fosse entre les
évènements tragiques et leurs faibles voix de vieillards.
L'utilisation musicale à la fin du film d'un bout de «Saturne»
tiré des Planètes de Holst referme en cela le tombeau.
Morceau préféré de Holst lui-même, il
a pour particularité de présenter la vieillesse sous
différents aspects: le froid, la solitude, la terreur et
enfin la paix (les thèmes mêmes du film). La fin calme
de ce morceau est utilisé d'ailleurs à la fin de THE
YARDS lorsque trois générations se serrent dans les
bras. Le film de Gray, 31 ans, peut dès lors se voir comme
un film sur la maturité, la mue, la vieillesse, la responsabilité.
Les jeunes veulent devenir grands et devenir responsable... Mais
peut-on être responsable dans cette société
carcérale et réductrice?
Dans un entretien donné à Libération,
Gray explique: «Ce qui m'intéresse, c'est de travailler
et d'interroger le système de l'intérieur en essayant
d'être un agitateur. La beauté plastique et musicale
du film est en soi un moyen de commenter le système. On passe
de la séduction à la subversion. C'était la
théorie de Visconti et je n'ai pas hésité à
la lui voler! Et puis j'ai toujours aimé les opéras
véristes, ce mouvement esthétique très localisé
au XIXe, avec des oeuvres de Puccini ou Mascagni, qui a consisté
à élever d'un point de vue stylistique les couches
les plus basses de la société, à les traiter
avec le respect et l'émotion dus aux rois ou aux reines.»
THE YARDS raconte les déraillements successifs du jeune Léo
(Mark Whalberg) qui sort de prison pour tenter de rester dans le
droit chemin. Ce film est l'histoire de rails, de voies. Leo demande
du travail au beau-père de sa cousine, Frank (James Caan)
patron de l'Electric Rail Corporation, et c'est avec Willie, homme
de main du patron que Leo va travailler. Ils s'acharnent dans la
nuit à détériorer les machines des concurrents,
mais, coup dur, Leo est accusé à tort du meurtre d'un
gardien. Les choses dérapent et lui échappent, tout
devient alors confusion et fantomatique. L'argent, monstre concret,
a réduit à l'état de cendres les esprits et
les coeurs.
Le scénario du film qui entremêle
famille et mafia, fait irrémédiablement penser à
du Francis Coppola. James Caan qui jouait le fils du parrain dans
THE GODFATHER [1971] tient ici, cette fois, le rôle du parrain,
avec les mêmes mimiques de visage, les mêmes gestes
et les mêmes façons de mouvoir son corps que Marlon
Brando. Gênant a priori mais Caan reste un acteur touchant
par sa vulnérabilité. Or, c'est une des différences
avec les films de gangsters passés et actuels. On voit dans
THE YARDS un souper donné par le parrain, mais Gray nous
peint un patriarche ni écouté ni même respecté.
Même la nourriture n'a plus rien de traditionnel dans cette
famille (vulgaire repas asiatique acheté à la sauvette).
Contrairement à un Coppola, Gray ne fait pas l'éloge
du père, ni de la famille, ni de la tradition. Nulle admiration,
nul modèle social. Tout reste stocké dans une immobilité
retenue et stérile. Dans THE YARDS (en français: les
entrepôts), la liberté et le mouvement sont entreposés,
jamais exercés. James Gray conclut: «A mes yeux, il
est impossible de voir comme positive cette fin où un type
n'a pas seulement trahi les siens mais tout ce en quoi il croyait
jusqu'à alors, avec cette musique très sombre en bande-son,
et ce dernier plan où il est assis, au bord des larmes, dans
la rame du métro, exactement à la même place
que celle qu'il occupait au début. L'idée, c'est qu'il
n'est allé nulle part.»
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