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YAABA & IDRISSA OUEDRAOGO
Mise à l’écart
des films africains, territoires intimes
par Alexandre Tylski, Université Toulouse II, France
« L’Afrique, ce n’est pas
seulement celle des masques, des danses, des cases. C’est
aussi celle de l’amitié, de l’amour, de la réflexion
sur le monde… » Idrissa Ouedraogo (1)
Mars 2005: Projection-débat autour de YAABA avec A.Tylski,
au Mans, voir ici
Mise à l’écart des
films africains
Si les films venus d’Asie sont depuis quelques
années, et souvent à juste raison, « à
la page » à la fois dans les films indépendants
et, phénomène intéressant, également
dans les films hollywoodiens, les films venus d’Afrique, quant
à eux, sont reconnus et respectés mais restent, en
comparaison, fort moins éclairés par la scène
médiatique occidentale.
Pour ceux et celles ne voyant plus lieu aujourd’hui
de parler de gouffre médiatique entre films orientaux et
africains, il suffit de poser la question aujourd’hui à
un cinéphile occidental « moyen » (si l’en
est). Ce dernier pourra citer facilement quelques titres de films
d’Akira Kurosawa ou de Wong Kar Waï, mais pourra-t-il
ne serait-ce que citer un seul film d’Ousmane Sembene ou d’Idrissa
Ouedraogo ? Le plus cruel est qu’il apparaît même
inutile de procéder à un sondage pour se convaincre
de la rupture – tellement celle-ci est visible. Il reste beaucoup
à faire pour rendre à Césaire ce qui est à
Césaire.
Nous pouvons pour l’heure voir dans cet injuste
décalage (probablement horaire), d’abord la craquelure
mondiale honteuse entre Nord et Sud, mais, plus secrètement
aussi, y déceler un toujours actuel, lointain et inavoué
dédain pour les films du continent noir, dont l’image
générale semble se résumer à un cinéma
pauvre, aride, naïf et campagnard. A croire que les films japonais
adulés par les critiques, les distributeurs et les publics
occidentaux caressent chez eux avant tout leur inclinaison pour
tout ce qui est urbain et « branché ». A croire
que les films africains resteront cantonnés au rôle
d’éternels « parents pauvres » éternellement
catalogués, éternellement mis à l’écart
et incompris, car encore bien trop méconnus – et ce,
en dépit de quelques tentatives répétées
de promotion dans les festivals et les kiosques.
Pluralité des films africains
Il est plus que jamais temps de ne plus parler
de « cinéma africain » ou du « cinéma
d’Afrique », mais, véritablement, des films
africains dans leur formidable diversité, parfois dans
leur médiocrité et parfois dans leur génie.
Une diversité en tout cas que l’on doit probablement,
en partie tout du moins, à une pluralité d’ethnies,
de langages et de dialectes – au-delà même d’une
incomparable pluralité géographique et géopolitique.
« J’accepte le mot cinéma
d’Afrique, mais au pluriel. » Celui qui parle ici
est nul autre que Idrissa Ouedraogo, un des maîtres du cinéma
contemporain international. Idrissa Ouedraogo est un peu le Aimé
Césaire du cinéma. Le cinéaste a d’ailleurs
mis en scène une pièce de Césaire au théâtre
(« La Tragédie du Roi Christophe ») à
la Comédie Française. Cinéaste de la terre,
mais pas seulement. Cinéaste des êtres humains, des
rapports de force et d’indépendance, cinéaste
de réflexions sur le monde.
Tout récemment, le sketch réalisé
par Ouedraogo pour le film collectif 11 SEPTEMBRE (2002), dans lequel
des enfants du Burkina Faso croient reconnaître Ben Laden,
était d’une ironie désarmante. Ouedraogo terminait
le film avec le sosie de Ben Laden « s’enfuyant »
par avion et ce, à la tristesse générale des
enfants qui le pourchassaient pour gagner la fameuse « Récompense
» de Georges Bush. Ces enfants, yeux levés vers l’avion,
lançaient alors dans un dernier soupir: « Reviens
Ben Laden, on a besoin de toi… » Ce sketch proposait
une vision osée, acide, différente et lucide sur le
monde, avec entre ciel et terre: les enfants (d‘Afrique) et
l’absurde âpreté et inégalité de
la condition humaine.
Idrissa Ouedraogo se positionne en franc-tireur
depuis longtemps, connaissant mais refusant le langage et les recettes
de l’Occident, voyageant mais s’enracinant dans son
Afrique natale, revendiquant les spécificités des
mondes africains. YAABA (1989) reste ainsi comme un des films majeurs
du cinéaste, et résume à lui seul la démarche
de son auteur, et, tout comme ses personnages, son amour de la terre,
des autres et des regards. L’occasion donc de revenir sur
un vrai grand film dans la vraie petite histoire du cinéma
mondial.
La terre & l’eau : les femmes
YAABA a été tourné au Burkina
Faso (nom que l’on doit au « mooré » et
au « dioula »). «Burkina » signifie
« patrie des hommes intègres » et «
Faso » « terre de nos ancêtres
». Dans YAABA, on évoque ironiquement moins l’intégrité
des hommes que leurs constants mensonges (faux aveugles, faux devins,
faux gentils) et leur cruauté (rejet à jets de pierre
contre « Yaaba » la vieille femme que l’on dit
sorcière). On y évoque en revanche cette « terre
des ancêtres » (première image du film sur
la tombe d’une mère disparue) et dès lors, la
terre devient très vite dans YAABA le territoire des femmes.
« Yaaba », la grand-mère.
La première image du film est aussi la toute
dernière : une petite fille court dans l’étendue
de la terre, un petit garçon la suit en courant. Arc de la
vie. Ils courent jusqu’à se fondre avec la terre, un
seul et même corps. Se fondre avec la terre-mère, fuser
dans l’harmonie. Cette idée de véritable fusion
des corps trouve par ailleurs un écho générationnel
dans la relation entre cette petite fille, Nopoko, et Sana, la vieille
dame. C‘est d’abord Sana qui aide Nopoko à débusquer
le petit garçon (première scène), ce sera ensuite
le voile de Nopoko qui couvrira le corps inerte de Sana. Mais c’est,
aussi, ce bracelet, ce lien personnel, ce petit arc, qui unira à
la toute fin les deux femmes, une transmission s’est opérée.
L’union des corps et des êtres est
ainsi d’une grande poésie dans YAABA en particulier
par l’intermédiaire, si l’on peut dire, de l’eau.
De l’eau est versée sur la tombe d’une mère
disparue au tout début du film, la dernière scène
se déroule dans l’eau où chacun semble renaître.
Et, entre les deux, un « simple » raccord de montage
: Sana boit du lait et, « cut », Bila plonge dans l’eau
de la rivière. Et pas n’importe quelle rivière:
une eau terreuse et laiteuse mise en valeur en gros plan sonore
(alors qu’à l’image nous restons à distance).
L’eau recouvre dans YAABA une épaisseur, une vie propre.
Autrefois le Burkina Faso était appelé
la « Haute-Volta » en rapport avec les fleuves qui irriguent
le territoire et YAABA n’est clairement pas un film d’aridité,
mais bel et bien de vie. C’est cette eau qui recouvre les
plaies de Nopoko, c’est cette eau que l’ingénieur
du son Jean-Paul Rugel « grossit » jusqu’à
en faire naître un corps à part entière dans
le film. Notons ici que Rugel avait déjà prêté
son oreille à des films tels que PARIS TEXAS, S’EN
FOUT LA MORT, BEAU TRAVAIL, LA LETTRE, ou plus récemment
LES EGARES. De même le mixeur de YAABA est Dominique Dalmaso,
que l’on retrouve au générique de films comme
LES VALSEUSES, THERESE, LA HAINE ou LE ROI DANSE.
Pourtant, si la profusion des liens secrets et
sensuels travaille dans YAABA, le film n’est pas moins une
réflexion sur ce qui sépare les êtres,
les sexes et les générations entre eux.
L’Autre au précipice
La société traditionnelle abhorre
tout ce qui n’est pas dans le groupe. Et si jamais un individu
s’écarte de la communauté, on le sait, il y
a effet « boule de neige » sur l’ensemble du groupe…
même en Afrique. YAABA montre la volonté d’indépendance
de Bila, ce petit garçon qui, toujours, sort du champ de
la caméra (autrement dit ici du cadre social) et qui, toujours,
cherche à se lier avec Sana, l’exclue du village.
La première vraie rencontre entre Bila et
Sana est filmée dans le sens d’une complémentarité
: Bila, lui, est placé au bord gauche du cadre. Sana, elle,
est placée au bord droit du cadre. La même image photographique
se fait face, et s’inverse. Et se complémente. Le reste
du temps, les corps souvent placés au précipice ou
fuyant le «champ», indiquent cet Autre sans cesse repoussé,
sans cesse écarté.
Souvent, aussi, un obstacle vient lutter contre
l’harmonie des corps : du feuillage au premier plan, un mur,
etc. Bila et Sana souvent pris en sur-cadrage d'évoquer leur
distance, leur recul, leur prise de position lucide sur cette société
qu’ils observent en silence. Et sans jugement. « Ne
la juge pas » est-il d’ailleurs dit dans YAABA.
« Elle a peut-être ses raisons… »
Au cœur de YAABA, également, cette
brèche réelle dans la chair de Nopoko lors d’une
altercation avec des enfants du village. Cette coupure au couteau
sera le nouvel élément dramatique du film jusqu’à
la fin, il en est le suc. Les rares gros plans du film, comme des
moments de rupture esthétique violente, traquent ces plaies
ouvertes dans la peau des bras et des visages. YAABA est cette grand-mère
au vieux corps filmé sans détour. La peau, «
le profond. »
Métonymie de la distance, va et vient entre
le corps de l‘Afrique et les visages, entre monde intérieur
et extérieur, YAABA raconte aussi la mise à l’écart
d’un monde et d’un cinéma. Mais le film aborde
aussi ces territoires intimes où l‘identité
personnelle est possible. Identité possible soit dans la
disparition du monde (le mot revient souvent dans le film et les
enfants jouent sans cesse à disparaître), soit dans
la révélation des corps (chaire ouverte, adultère
révélé, passé des ancêtres révélé,
etc.). Mais toujours dans le choix et l’émancipation.
Les regards, territoires intimes
L’identité et l’harmonie passent
dans YAABA à travers des instants intimes et personnels,
soit par la parole à voix basse (les enfants chuchotent souvent
pour eux-mêmes comme au théâtre), soit par des
lieux confinés (la case où s’enferme une femme,
le bosquet où se cache le couple illégitime et où
se dissimule Bila, etc.). Mais, une autre formule permet de vivre
pleinement son « soi » avec l’Autre, c’est
le regard, le partage des regards pour être plus exact encore.
Le regard, seul, n’est peut-être plus suffisant, il
faut « l’échanger » désormais.
YAABA fourmille ainsi de raccords-regards entre
les êtres vivants et « voyants » du film. Jean
Rouch parlait d’ailleurs de ce fondement social et cinématographique
au sujet d’Idrissa Ouedraogo précisément : «
Je parle avec lui [Ouedraogo] et je lui dis que dans le cinéma
ce qui manque aujourd’hui, c’était les raccords-regards
et que dans le cinéma muet le regard était essentiel.
Et il me dit « Mais où est-ce qu’on peut apprendre
ça ? ». Je lui dis: « Tu vas à la Cinémathèque
Française voir les anciens films ». Et c’est
là, où nous avons tous travaillé. Il y avait
cette découverte extraordinaire des regards. »
(2)
La fusion des corps et des éléments
naturels opèrent aussi à travers ces regards échangés
sans un mot, au-delà des dialectes, dans cette universalité
généreuse qu’est le corps. Et le montage cinématographique.
Raccorder, accorder, l’impossible. Le corps de la musique
principale (de Francis Bebey) exécute elle aussi ici ce lien
corporel constant et transitoire, et exprime dans deux gammes les
mêmes notes, comme un effet de miroir. L’Autre, ce regard,
l’Autre, cet étranger familier, l’Autre ce territoire
intime à explorer.
YAABA reste comme un récit initiatique drôle
et émouvant, celui d’enfants et d’adultes perdus,
chassés puis réunis dans la lenteur de l’Afrique,
cette lenteur prégnante qu’on emporte avec soi. YAABA
d’Idrissa Ouedraogo est un hymne à la vie qui, avec
le temps, va gagner en aura, en magie et en influence. Ne plus jamais
dire « cinéma de cases », mais films de regards,
films d’ouvertures.
Alexandre Tylski est chercheur à l'Université Toulouse
II.
(1) Idrissa Ouedraogo est né en 1954 au
Burkina Faso, écrit un DEA à Paris I et entre à
l’IDHEC. Il est ensuite lauréat du Grand Prix du court-métrage
FESPACO, Prix de la Critique Internationale, Mention Spéciale
de l’Institut culturel africain (pour son film POKO, 1981),
Prix Kodac Musée de l’Homme, Grand Prix Documentaire
à Melbourne, Prix de la Fédération internationale
des ciné-clubs d’Oberhausen, Grand Prix du court-métrage
à Nevers (pour LES ECUELLES, 1983), Prix de l’Institut
culturel africain, Oprix de l’Agence de coopération
culturelle et technique, Prix de la Critique Internationale (pour
ISSA LE TISSERAND, 1985), Prix Georges Sadoul, prix de l’OCIC,
prix du 7ème Art, Prix de l’Unicef, prix de la ville
de Ouagadougou, prix OUA (Tunisie), prix du CIERTO, prix UNESCO,
Corride d’Argent de Taorrmina (pour YAM DAABO, 1986), Prix
Spécial du Jury et prix du public FESPACO, Prix de la Critique
Internationale (pour YAABA, 1989), Prix Afrique, Grand Prix du Jury
à Cannes, Prix OCIC, Grand Prix FESPACO (pour TILAI, 1990),
Tanit d’Argent de Carthage, Ours d’Argent à Berlin
(pour SAMA TRAORE, 1992). Idrissa Ouedraogo est aujourd’hui
Commandeur de l’Ordre National Burkinabè et Chevalier
de l’Ordre des Arts et des Lettres Françaises. Filmographie
d’Irissa Ouedraogo ici: http://www.imdb.com/name/nm0653458/
(2) propos recueillis par Laurent Devannen le 12
mars 1998 à 9h au Café de l’Observatoire de
Paris (France).
Lire aussi "Idrissa Ouedraogo" par Martin Stollery, Senses
of Cinema
http://www.sensesofcinema.com/contents/directors/04/ouedraogo.html
MIDDEL (Reinhard), Yaaba (en allemand) http://www.bpb.de/publikationen/TUHGOL,0,Yaaba.html
Version pdf: http://www.bpb.de/files/D9X1GJ.pdf
Remerciements: Anaïs Ménager, Philippe Quaillet
et Alain Bouffartigue, "Préparation de Collège
au cinéma avec Ciné 32" ainsi que Messieurs Graillat
et Chapon.
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