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Eloge d’un
« petit » film d’horreur
Quelques considérations sur House
of Wax de Jaume Collet-Serra (2005)
Par Frédéric Astruc, Université
de Montpellier III
La Maison de cire n’est pas de ces films que l’on attend
avec impatience, porté par une critique élogieuse
ou un bouche-à-oreille particulièrement favorable,
ou bien encore soutenu par une campagne publicitaire pour une fois
« intelligente ».
Peu importe, car en définitive, l’absence de réputation,
relayé par l’accueil plutôt tiède de la
presse française, sert plus le film qu’il ne le dessert,
tant il est vrai que la perspective de voir une œuvre importante
peut la « tuer » en entraînant un primat du jugement
sur la découverte et la « dupe ravie ».
Ce qui retient l’attention dans ce projet, c’est en
premier lieu sa modestie. House of Wax n’est pas un grand
film, c’est entendu, mais d’un autre côté
il ne le revendique pas. Son ambition est ailleurs, entre autres
choses dans la finesse d’un discours sur la Représentation,
qui s’étend du particulier, le film d’horreur,
au général, le cinéma, la télévision.
Aussi, House of Wax est-il l’anti-thèse de Saw, un
film au scénario ordinaire qui entend davantage approfondir
le genre que le renouveler.
Si j’osais un rapprochement, je parlerais
du Mépris, pour sa triple dimension classique, moderne et
postmoderne, et sa mise en abyme « totale » du cinéma…
Comme Godard, mais dans un moindre achèvement et on l’aura
compris dans un cadre – le film de genre – plus restreint,
Jaume Collet-Serra nous offre une intrigue traditionnelle, traversée
de flux intertextuels (Délivrance, Massacre à la tronçonneuse,
etc.), et feuilletée de nappes modernes qui appellent la
déconstruction.
Ainsi, le début du film, qui convoque tout un pan du cinéma
de genre – une bande d’amis esseulée dans la
forêt, en proie à un ennemi invisible, démarrage
habituel du slasher movie, de La Baie sanglante de Mario Bava, premier
du « sous-genre », à Evil Dead, de Sam Raimi
en passant par les vendredi 13 –. Le spectateur-cinéphile
est en terrain connu, et en même temps, le film d’horreur
est hybridé avec le « film adolescent »…
A première vue, Jaume Collet-Serra fait un portrait assez
navrant de la jeunesse américaine, réduite à
un groupe de consommateurs superficiels, enfermés dans des
stéréotypes et incapables ou peu capables d’affects.
Au pire, on se dit que le cinéaste est caricatural, au mieux,
on pense qu’il ironise, dénonçant les errances
quasi pathologiques des adolescents étasuniens d’aujourd’hui.
Jusqu’au moment où l’un des personnages sort
une caméra vidéo et commence à filmer ses amis…
L’image, qui change de texture et se pixélise, cristallise
d’une manière concrète l’intention de
Collet-Serra en ce début de fiction : ce n’est pas
un portrait de la jeunesse qu’il nous livre, mais bel et bien
le regard apocryphe que porte la télévision sur ladite
jeunesse, notamment à travers la real TV.
Ceci explique cela, l’absence d’écriture dans
les dialogues qui évoque une improvisation, le caractère
« pris sur le vif » des situations (filmage à
l’épaule), le montage « clipé »
(en jump cut) façon « morceaux choisis », et
plus encore la vacuité de certains personnages (ex : le cameraman
et le « black », captifs du confort matériel,
notamment des nouvelles technologies). On peut même voir dans
cette distribution, une analogie directe avec le casting de la télé
réalité, plus en quête de photogénie,
de spontanéité et de représentativité,
que de véritables talents. Le propre du candidat n’est
pas de bien chanter, ni de bien jouer, mais d’« animer
» la scène. De fait, la présence de Paris Hilton,
icône people à la recherche de reconnaissance artistique,
n’étonne guère, ne serait-ce qu’au regard
de sa participation à plusieurs shows de ce type. D’une
certaine manière, elle achève la dimension «
panel » de ce casting.
Le cinéaste a semble-t-il opéré
une modélisation du genre télévisuel à
des fins discursives. Mais en définitive, son film repose
autant sur l’opposition télévision/cinéma
que sur un double mouvement dialectique complémentaire réalité/fiction
et vrai/faux, ainsi que nous allons le voir.
Passé le premier tiers, le film se révèle
plus « intéressant ». La bande, qui a improvisé
un campement dans la nature, se retrouve bientôt face à
une menace potentielle, puis bien réelle. House of Wax décolle
de l’insignifiant, non au moment de l’apparition du
mystérieux véhicule (qui souffre trop de la référence
à Duel), mais dès que Carly (Elisha Cuthbert), guidée
par des relents, glisse et tombe dans un cloaque où des restes
d’animaux croupissent dans divers états de décomposition.
Collet-Serra nous plonge dans un bain de sang en une manière
de baptême qui marque notre entrée dans l’horreur.
Cette vision est d’autant plus répugnante que l’on
parvient à sentir l’odeur pestilentielle qui se dégage
du charnier, tant le tas de viande, d’os et d’entrailles
sature la composition.
La référence n’est plus la fiction ici, mais
l’actualité, la Guerre et ses charniers ; il faudra
du temps au spectateur pour comprendre qu’il ne s’agit
pas de restes humains. A cette immersion « réussie
» dans le gore, le cinéaste fait se succéder
des segments qui jouent sur un autre registre, la peur, avec la
découverte progressive de la petite ville abandonnée.
Collet-Serra y circonscrit un territoire en utilisant l’image
symbolique de la route barrée, qui s’ouvre sur un «
bout du monde », lieu improbable accouché par quelque
démiurge pervers.
L’extermination des adolescents peut
commencer…
Celle-ci est étrangement assujettie à un ordre conceptuel,
qui consiste à débuter par le plus superficiel, pour
remonter jusqu’aux personnages les plus « pleins »,
le frère et le sœur, plus humanisés que véritablement
héroïsés par le cinéaste (ce seront du
reste les seuls rescapés). Wade (Jared Padalecki), pour sa
part, bénéficie d’un traitement inhabituel :
sa mort s’installe dans une durée particulièrement
longue, un quart du récit filmique, ce qui peut vouloir signifier,
si l’on valide cette hiérarchie, son ambivalence d’adolescent,
tour à tour « vide » et « habité
».
Bo et Vincent, les meurtriers, s’avèrent des possibles
substituts du cinéaste, pas seulement parce qu’ils
mettent en scène la ville et ont conçu la scénographie
à l’intérieur de la maison en cire, mais aussi
parce qu’ils éprouvent l’humanité des
personnages. Le déchirement des lèvres de Carly scellées
par la colle, l’amputation de son doigt, la section du tendon
d’Achille de Paige (Paris Hilton)… en témoignent,
jusqu’au sadisme de la lente agonie de Wade, impressionnante
dans ses brèches, tant le personnage que l’on croit
à chaque fois mort, renaît le temps d’un soubresaut,
transcendant un réflexe primitif d’instinct de conservation
en manifestation déchirante d’envie de vivre.
Le cri poussé ou contenu débarrasse le personnage
de son habit social pour l’aligner sur un modèle originel
en qui nous pouvons – enfin – nous reconnaître.
Le jeu d’acteur dans ces moments-là est souvent remarquable,
au sens où la composition disparaît au profit d’une
fulgurance métaphysique qui, immédiatement, permet
au personnage de trouver grâce à nos yeux. En d’autres
termes, la confrontation avec la mort sonne le glas de l’altérité
spectateur/écran pour installer l’identification.
La représentation de l’horreur se
révèle bientôt passionnante. Collet-Serra, dont
c’est le premier long métrage, fait preuve d’une
surprenante acuité dans ce domaine. Non seulement chaque
meurtre est pensé chronologiquement et tend, à l’échelle
de l’ensemble, disons à une « vectorisation »,
mais encore ils sont « organisés » en fonction
d’une problématique qui tente de démêler
le « vrai faux » du « faux vrai».
Soit le meurtre de Paige… Une lance improvisée
lui traverse le crâne, elle tombe, mais le fer la maintient
accroupie, légèrement basculée vers l’avant.
Des gouttes de sang tombent sur le sol, reprenant l’image
leitmotiv de la cire purulente, présente dès le générique
de début. Un plan large donne à voir cette statue
insolite, plus tout à fait vivante, pas encore morte…
Tous les meurtres se situent dans cet écart infime…
Dalton (Jon Abrahams), le caméraman, meurt décapité.
Lorsque Bo/Vincent détache le corps de la tête sectionnée,
celle-ci bascule sur le côté ; les yeux de Dalton exécutent
alors une sorte de rictus oculaire qui en fait en cet instant un
automate. Même chose pour Blake (Robert Richard), que l’on
retrouve allongé sur le sol, un couteau dans le cou. Il meurt,
mais tandis que son corps est parcouru de faibles spasmes, ses yeux
roulent sur eux-mêmes, exprimant le pathétique du jouet
renversé dont la mécanique, réduite à
une répétition primitive, n’est plus en mesure
de restaurer le « bon fonctionnement »…
On pense à Mario Bava, qui « inanimait » l’animé
(et vice-versa), figeant les femmes dans des postures de mannequins.
Sauf qu’ici, le cinéaste diégétise sa
démarche en créant un complexe narratif en trompe
l’œil reposant sur l’illusion et la « fiction
».
L’insistance de Collet-Serra sur le passage de la vie à
la mort (r)établit la vérité du personnage,
la robotisation synthétisant en quelques brèves secondes
l’existence inconsistante d’une jeunesse hyper matérialiste,
indifférente aux vibrations du monde. Si, dans cet ultime
instant, conformément à une croyance populaire la
vie défile, l’horreur n’en retient que la quintessence,
une image-somme, qui fait office d’analyse clinique et critique
de la réalité.
Par ailleurs, Collet-Serra multiplie les
passerelles entre le vrai et le faux…
Une main tendue vers le ciel émergeant du cloaque, qui s’avère
être une prothèse ; un chien à l’inertie
d’un animal en cire qui finit par aboyer ; une vieille dame
écartant son rideau, que l’on découvrira automatisée…
La frontière qui sépare le vrai du faux est perméable
dans House of Wax. Cette idée est particulièrement
palpable dans la maison de cire elle-même, qui abrite une
multitude de personnages. Là, le « faux » n’est
que l’enveloppe du « vrai » : car sous la cire,
hurle la chair de tous les êtres, hommes et femmes, tués
par les jumeaux. La cire dissimule le corps, et en même temps
exhibe les traits, l’expression, la gestuelle en une caricature
grotesque. Point de beauté ici, juste un masque qui révèle
l’âme maudite de l’humanité victimisée.
Cette réflexion sur le vrai et le faux esquisse l’abîme
entre le cinéma et la télévision. Le discours
ne manque pas d’intérêt. Face à la superficialité
de la télévision, qui tente en vain de saisir son
temps en prétendant montrer de l’authenticité,
Collet-Serra établit que le cinéma est peut-être
l’un des rares support aujourd’hui à produire
de la vérité, en dépit de son statut d’art
du simulacre. En d’autres termes, non seulement la fiction
n’exclue pas le « vrai », mais elle est l’indispensable
médiateur du monde, celui à travers lequel s’accomplit
une véritable ontologie.
Le finale ne fait que renforcer cette idée.
Venant satisfaire l’attente spectatorielle, un incendie fait
fondre la maison en cire… Cette scène, où Carly
et Nick (Chad Michael Murray) luttent contre son créateur
et un décor qui se dérobe sous leurs pieds, est de
toute évidence une allégorie de l’homme face
à la toute-puissance de l’univers et à Dieu.
La dimension cosmique et métaphysique du combat, même
circonscrite en un « ailleurs » onirique, est impressionnante
dans ce qu’elle laisse entrevoir de nos angoisses existentielles.
Car lorsque la cire aura fondu, lorsque la matière et les
flammes auront disparu, il n’y aura rien pour nous retenir,
sinon le vide, le néant et la nuit. Le « grand nulle
part ».
House of Wax est ainsi, un film sombre aux allures
de cauchemar éveillé, qui engloutit l’écorce
du réel pour nous en restituer la sève, en faisant
de la peur l’émotion fondatrice de toutes les autres,
et au-delà, de la vie.
Frédéric Astruc est Docteur es cinéma et
chargé de cours à Montpellier III. Ses domaines de
recherches sont le cinéma néo noir et l'horreur filmique,
il est auteur entre autres du livre "Le Cinéma des frères
Coen" paru aux Editions Cerf/Corlet 7ème Art.
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