|
Briser la glace
Commémoration de la libération des camps de la mort
par Alexandre Tylski, UTM
Dès son court-métrage (récompensé
d'un César il y a quelques années), Emmanuel Finkiel
(ancien assistant de Jean-Luc Godard et Kristof Kieslowski), nous
mettaient face à face avec des rescapés des camps
nazis. Ces visages dévastés, ces mains sillonnées,
ces bras tatoués, Finkiel savaient déjà les
filmer avec humilité et sobriété, sans artifice,
presque «à distance», mais avec une humanité
infinie. Son long-métrage, VOYAGES, récompensé
aux César 2000 pour la meilleure première oeuvre de
fiction et pour le meilleur montage, est une extension, un développement
et un prolongement de son court-métrage. On y retrouve d'ailleurs
quelques-uns des mêmes interprètes (tous non-professionnels),
la même musique de la langue et des accents hébraïques,
la même problématique: la difficulté pour les
victimes de la Shoah de nouer des liens entre eux après la
tragédie, leur profond sentiment d'isolement, leur peine
irrévocable. Le titre VOYAGES raconte déjà
d'une certaine façon des éclatements, des dispersions,
des ermitages. Il évoque aussi, par la musicalité,
l'idée de «voie», de «voix», et de
«voir», mais également de «l'âge»,
et du «je», enfouie et imprégnée dans
le film de Finkiel. Une oeuvre à grande part autobiographique
mais résolument fictionnelle. Une fiction juste.
VOYAGES nous propose de suivre, de nos jours, les
trajectoires de trois dames juives, marquées par leur emprisonnement
dans des camps de concentration. Le film est divisé en trois
parties, dans trois lieux différents: d'abord la Pologne,
ensuite la France puis l'Israël. Trois portraits de femmes.
Même s'il avoue aujourd'hui ne pas avoir choisi consciemment
trois héroïnes, le spectateur ne peut que ressentir
au fond un sentiment d'héritage, de chaleur et de naissance
à la vision de ce triptyque féminin. Finkiel oppose
pourtant inlassablement la femme à la mort, telle la première
scène. Un groupe de rescapés arrivés en car
visite un cimetière. La vieille dame, rare survivante d'Auschwitz,
que l'on va apprendre à connaître dans le premier et
le troisième fragment du film, reste un moment assise, seule,
mais le groupe ainsi que son mari l'oublient et partent du cimetière
sans elle, alors abandonnée et emprisonnée une nouvelle
fois au milieu de la mort. La scène, stupéfiante,
laisse entendre dans le fond des bruits stridents de machines et
des craquements de bois. Bruits a priori anodins et logiques (on
voit un employé débroussailler les mauvaises herbes
autour des tombes), mais qui paraissent infiniment irréels
et horribles pour cette femme, des sons infernaux venus d'un autre
temps, comme si des fantômes revenaient à la surface.
Le thème du fantôme dans VOYAGES est
très présent mais il n'apparaît pas forcément
de manière ordinaire peut-être parce que Finkiel laisse
essentiellement son film être hanté, les petits détails
du quotidien devenant intensément subjectifs et oniriques.
Une des grandes qualités du cinéaste est qu'il ne
cherche pas «d'effets», ce sont plutôt les faits
qui viennent naturellement s'imbriquer dans les sons et les images
du film. Les numéros de prisonnier tatoués sur les
bras ne sont jamais exhibés par la caméra, ils jaillissent,
«tous seuls» ou presque, dans un coin du cadre, sans
monstration outrancière ou déplacée. Là
où SCHINDLER'S LIST [1993] n'hésitait pas à
montrer (trop pour certains, pas assez pour d'autres), VOYAGES laisse
l'horreur à un stade flou, lointain et fragmentaire. C'est
le regard, les connaissances et l'imagination du spectateur qui
sont en jeu ici, nous sommes actifs dans la traversée, au
centre du périple. Dans ce film, le spectateur peut être
bouleversé simplement par un aboiement de chien, un sifflement
de porte, la violence du moteur d'un véhicule, l'enfermement
de ces personnes âgées dans les cars, une démarche,
un silence.
En pleine campagne polonaise, un des passagers
s'éloigne un moment du bus pour uriner. Nous voyons alors
la neige fondre au contact de l'urine et, instantanément,
l'épaisse couche de neige glacée se crève et
laisse apparaître des rails de chemin de fer. Nous sommes
alors comme foudroyés. Nous avions oublié un instant
que nous étions en plein coeur d'un pays encore souillé
par le système tentaculaire des chemins de fer nazis. Sous
la glace se cache un bouillonnement, sous l'apparente rigidité
le mouvement. Derrière la danse ou l'humour, se dissimulent
dans VOYAGES, des souvenirs de douleur muette, des apparitions de
souffrance fulgurante. Toujours là. Comment oublier cette
buée surnaturelle sur les vitres de l'autobus que l'héroïne
efface lentement de la main. Elle découvre, de l'autre côté,
derrière l'opacité, un vieil homme, inconnu mais,
lui aussi, dans un bus d'anciens prisonniers. Le regard qu'échangent
fugitivement ces deux êtres, chacun comprenant la souffrance
de l'autre, est inoubliable. Un instant hors du temps, la vitre
devenant une fenêtre allégorique ouverte sur l'intemporalité.
Un moment de grâce sans parole ni mouvement. Deux vieux visages
figés dans la pierre à tout jamais. Une immobilité
cloisonnant des cris si déchirants qu'ils ont fini par ouvrir
de longues brèches sombres dans la chair.
C'est bien de cette fixité et de cette déchirure
dont traite Finkiel dans VOYAGES, le mur invisible et pourtant presque
palpable dressé entre ces individus, comme le retour incongru
d'un rituel de barrières et de remparts. Au lieu de se soutenir
les uns des autres, on assiste dans ce film à des ruptures
entre les victimes de l'Holocauste. L'identité d'un peuple,
dans ce cas de figure, devient impossible. Le film retrace des quêtes
d'identité qui mènent à des échecs,
trois femmes qui veulent savoir qui elles sont en recherchant des
disparus et des parents. Le mari ne semble pas comprendre qui est
sa femme et inversement; la deuxième héroïne
retrouve son père mais doute de l'identité de ce dernier,
et la dernière, Véra (qui signifie «l'image»),
quitte la Russie pour retrouver sa soeur (son double), ses racines,
à Jérusalem mais sans beaucoup de réussite.
L'identité Israëlienne est montrée par Finkiel
comme trouble et insaisissable. Le dernier plan nous montre de dos
la première héroïne (elle n'a subitement plus
de visage ni d'âme) observant par la fenêtre Véra,
seule, assise et perdue à l'arrêt de bus. Dans ce sur-cadrage
où tout le monde est statique et «casé»
dans son petit monde, nous tenons le constat critique du cinéaste.
Au-delà d'une vision du monde, VOYAGES reflète
ce que Finkiel est au fond, l'essence de son identité. Ce
film écoute des individus s'exprimer (1) et les observe se
mouvoir et c'est précisément par cette approche que
Finkiel parvient à mieux se dévoiler. N'en déplaisent
à certains, parler de soi en s'adressant aux autres et en
les écoutant n'est pas un acte d'individualisme, mais la
meilleure façon de faire avancer l'Humanité. (2) Même
s'il revendique son pessimisme, sa noirceur, il n'en est pas moins
vrai que Finkiel met réellement en lumière tout ce
qui est «derrière», «dessous», et
«de l'autre côté». Il débroussaille.
À travers son VOYAGES, Emmanuel Finkiel nous offre à
tous des pistes primordiales sur ce qu'il faudrait transformer dans
la société actuelle, à commencer par notre
individualisme aveugle, notre incapacité à voir et
à entendre autrement qu'en esclave. Briser les chaînes,
briser les haines.
Alexandre Tylski est rédacteur en chef à Cadrage
et chercheur à l'Université Toulouse Le Mirail
Notes:
(1) Découvrir le film CASTING (2001) de Emmanuel Finkiel
(son dernier film en date), fragments de témoignage de ses
interprètes de VOYAGES. Le film se boucle sur Esther Gorintin
qui sort de l'appartement où se tournait l'entretien puis,
revient, récupérer son sac à main oublié
et lance un saisissant: "Je perds la mémoire...".
Générique de fin.
(2) Sur le DVD de VOYAGES, Emmanuel Finkiel nous parle d'un plan
coupé au montage final, un plan séquence tournant
tout autour du camp de Birkenau, une image interminable, un défilé
de fils barbelés qui n'en finit plus. Ou plutôt qui
s'achève lorsque la caméra s'épuise elle-même,
sans bobine impressionnable. Et la larme retenue du caméraman.
|