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Savoir tuer, savoir aimer
«A des gens de chair et de matière,
il faut des occurrences de sang pour les émouvoir.»
-Jean-Pierre Camus, Évêque de Belley
Je t'aime à te tuer, mais «s'en fout
la mort», tel pourrait être le titre du film de Claire
Denis, sélectionné au dernier Festival de Cannes.
Loin, très loin dans une autre galaxie, se trouve Claire
Denis à des années-lumière d'une certaine Jeanne
Labrune et de ÇA IRA MIEUX DEMAIN aux dialogues ayant pour
sujet l'achat de commodes, de rideaux, et autres fournitures ridicules.
Claire Denis, à l'inverse, signe, après son BEAU TRAVAIL,
un film encore, et en corps, sublime, dans un ton inquiet et musical,
toujours en mouvement. Elle stimule le sentiment du mouvement de
manière vertigineuse, non pas dans la course-poursuite effrénée
mais dans les corps figés par le désir et l'obsession
derrière des parois et des vitres, dans la pulsion des basses,
ou dans un solo de harpe, dans les fumées matinales qui serpentent
lentement dans le ciel de Paris. Béatrice Dalle campe une
cannibale sensuelle qui hante le protagoniste de Vincent Gallo,
un cannibale en manque. Deux sublimes interprètes dont l'opacité
et la force d'attraction se mêlent à un physique idéal
pour leur rôle (ce qui est assez rare finalement au cinéma).
Voilà deux interprètes dont les mâchoires imposantes
et les larges lèvres évoquent cette gourmandise trouble
qui les obsède nuit et jour. Ce détail physique (très
bon choix de casting) apporte une crédibilité supplémentaire
et un trouble au film. Trouble qui sonne comme le double et sous-entend
le «trou» en chacun de nous, la brèche insondable
et terrifiée. Denis voulait d'ailleurs garder le titre anglais
pour ce que «trouble» (qui veut dire problème
en anglais) évoque dans la langue française.
Le trouble, la société tente de le
rejeter, et de l'enfermer. Ainsi, tous les protagonistes sont montrés
enfermés dans des cabines, dans des pièces, dans la
nuit, filmés derrière des barreaux et des branches
d'arbres. Le son, lui, révèle, délivre et assassine.
Les cris affreux des victimes restent gravés souvent dans
la mémoire des spectateurs. La crudité simple de ces
cris et ces crissements, déchirures et giclées infâmes,
sont la force poignante du film. Les spectateurs sortent de la salle
pendant la projection à cause de ces sons plutôt que
du sang, partout et très esthétique, presque apaisant
pour nous et les héros du film. Pourtant c'est l'oeil qui
boucle le film. Le dernier plan, magistral, est un gros plan sur
l'oeil de l'épouse naïve qui finit par voir le secret
de son mari. Une goutte de sang se meut le long du rideau de douche
où vient de se laver son mari. Rideau final rappelant un
autre rideau: la robe de Béatrice Dalle (dont le design évoque
un rideau de théâtre) qu'elle lève comme au
début d'une pièce, dévoilant peu à peu
son sexe au regard d'un homme bientôt victime du spectacle
qu'il contemple. Notre regard à tous est dès lors
en jeu, et en joue. Un problème quotidien que celui qui consiste
à détourner le regard de la violence fascinante et
de l'être aimé. Car aimé fort, et c'est une
des leçons du film, c'est aussi cet oeil victime de son trouble
vif, sans cesse ensanglanté, sans cesse érigé
comme un sexe, sans cesse gourmand et humide, tous les jours.
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