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ANALYSE
2001
TROUBLE EVERYDAY
France/Allemagne [2001]

Réalisateur: Claire Denis
Scénario: Claire Denis, Jean-Pol Fargeau
Interprètes: Vincent Gallo, Tricia Vessey, Béatrice Dalle, José Garcia

 

Savoir tuer, savoir aimer

«A des gens de chair et de matière, il faut des occurrences de sang pour les émouvoir.»
-Jean-Pierre Camus, Évêque de Belley

Je t'aime à te tuer, mais «s'en fout la mort», tel pourrait être le titre du film de Claire Denis, sélectionné au dernier Festival de Cannes. Loin, très loin dans une autre galaxie, se trouve Claire Denis à des années-lumière d'une certaine Jeanne Labrune et de ÇA IRA MIEUX DEMAIN aux dialogues ayant pour sujet l'achat de commodes, de rideaux, et autres fournitures ridicules. Claire Denis, à l'inverse, signe, après son BEAU TRAVAIL, un film encore, et en corps, sublime, dans un ton inquiet et musical, toujours en mouvement. Elle stimule le sentiment du mouvement de manière vertigineuse, non pas dans la course-poursuite effrénée mais dans les corps figés par le désir et l'obsession derrière des parois et des vitres, dans la pulsion des basses, ou dans un solo de harpe, dans les fumées matinales qui serpentent lentement dans le ciel de Paris. Béatrice Dalle campe une cannibale sensuelle qui hante le protagoniste de Vincent Gallo, un cannibale en manque. Deux sublimes interprètes dont l'opacité et la force d'attraction se mêlent à un physique idéal pour leur rôle (ce qui est assez rare finalement au cinéma). Voilà deux interprètes dont les mâchoires imposantes et les larges lèvres évoquent cette gourmandise trouble qui les obsède nuit et jour. Ce détail physique (très bon choix de casting) apporte une crédibilité supplémentaire et un trouble au film. Trouble qui sonne comme le double et sous-entend le «trou» en chacun de nous, la brèche insondable et terrifiée. Denis voulait d'ailleurs garder le titre anglais pour ce que «trouble» (qui veut dire problème en anglais) évoque dans la langue française.

Le trouble, la société tente de le rejeter, et de l'enfermer. Ainsi, tous les protagonistes sont montrés enfermés dans des cabines, dans des pièces, dans la nuit, filmés derrière des barreaux et des branches d'arbres. Le son, lui, révèle, délivre et assassine. Les cris affreux des victimes restent gravés souvent dans la mémoire des spectateurs. La crudité simple de ces cris et ces crissements, déchirures et giclées infâmes, sont la force poignante du film. Les spectateurs sortent de la salle pendant la projection à cause de ces sons plutôt que du sang, partout et très esthétique, presque apaisant pour nous et les héros du film. Pourtant c'est l'oeil qui boucle le film. Le dernier plan, magistral, est un gros plan sur l'oeil de l'épouse naïve qui finit par voir le secret de son mari. Une goutte de sang se meut le long du rideau de douche où vient de se laver son mari. Rideau final rappelant un autre rideau: la robe de Béatrice Dalle (dont le design évoque un rideau de théâtre) qu'elle lève comme au début d'une pièce, dévoilant peu à peu son sexe au regard d'un homme bientôt victime du spectacle qu'il contemple. Notre regard à tous est dès lors en jeu, et en joue. Un problème quotidien que celui qui consiste à détourner le regard de la violence fascinante et de l'être aimé. Car aimé fort, et c'est une des leçons du film, c'est aussi cet oeil victime de son trouble vif, sans cesse ensanglanté, sans cesse érigé comme un sexe, sans cesse gourmand et humide, tous les jours.

 

Alexandre Tylski

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928