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Visiophone et cyberespace: les moyens de
communication «voyeuristes» d'un futur proche
Bien avant sa sortie en Belgique le 24 janvier
dernier, le premier long métrage du Bruxellois Pierre Paul
Renders, THOMAS EST AMOUREUX (2000), jouissait d'une excellente
réputation, annonçant une carrière internationale
très prometteuse pour son réalisateur. Meilleure première
oeuvre (Prix Fripesci) à la Mostra de Venise (2000), prix
spécial du jury au Festival du nouveau cinéma et des
nouveaux médias de Montréal (2000) de même que
lauréat de nombreux prix au 8ème festival de Gérardner
Fantastic'Arts (2001). THOMAS EST AMOUREUX surprend le spectateur
(même le plus averti) par un imaginaire fascinant, un univers
futuriste frôlant le surréalisme certes, mais toutefois
très actuel dans son propos et son contexte. Définitivement,
Jean-Pierre Renders redonne non seulement un nouveau souffle au
cinéma belge, mais aussi au cinéma mondial.
THOMAS EST AMOUREUX raconte l'histoire, ou plutôt
place le spectateur dans la peau du personnage principal, Thomas,
un célibataire dans la trentaine qui souffre d'agoraphobie
aiguë - voire de «sociophobie» car personne n'a
franchi la porte de son appartement depuis huit ans, pas même
lui. Il vit isolé du monde dans un appartement ultra équipé
et adapté à son handicap (B-8). Ses seuls moyens d'entrer
en contact avec la civilisation sont son ordinateur et son visiophone.
Menacé par les contacts humains, prisonnier d'une société
dans laquelle il ne peut fonctionner sans menacer sa propre vie
(une sortie à l'extérieur provoque une crise quasi
mortelle), Thomas est condamné à échanger avec
son entourage - entre autres sa mère, son psychologue, sa
compagnie d'assurance «La Globale» qui s'occupe de sa
vie en général (matérielle et affective) et
Clara, sa prostituée virtuelle du cyberespace - devant son
écran d'ordinateur, coupant ainsi tout contact avec le monde
extérieur, le «vrai» monde, un monde ironiquement
virtuel pour l'agoraphobe.
Est-ce que la technologie nous rattrape?
Pour ce premier long métrage de fiction, le réalisateur
s'est entouré d'une équipe à la hauteur de
son talent et de ses aspirations créatrices. C'est l'écrivain,
le dramaturge et le metteur en scène Philippe Blasband, reconnu
récemment pour son travail de scénariste dans UNE
LIAISON PORNOGRAPHIQUE (F. Fonteyne, 1999) qui signe le scénario;
un projet qui mijotait depuis quelques années déjà.
À l'époque de la première version (1995), Philippe
Blasband avait dépeint un monde qu'il projetait dans un futur
assez proche, soit une vingtaine d'années en avant. Lors
du tournage du film, il a remarqué une accélération
significative de sorte que le contexte futuriste dans lequel s'inscrit
le personnage de Thomas coïncidait presque avec le présent.
En fait, si le film fascine et inquiète le spectateur, c'est
parce que le futur est actualisé à l'écran
dans un contexte qui est le nôtre. C'est-à-dire que
malgré le léger dépaysement technologique qui
dépasse le spectateur à certains moments (par exemple
l'utilisation du visiophone n'est pas très répandue
actuellement en Amérique du Nord), il n'en demeure pas moins
que le film parle du présent, qu'il traduit l'univers inquiétant,
en constante évolution du point de vue technologique. THOMAS
EST AMOUREUX s'enracine dans un présent décalé
(si peu), dans un entre-deux qui se situe entre notre présent
et un futur qui se rapproche et nous rattrape à une vitesse
alarmante. Est-ce que l'univers des nouvelles technologies et du
cyberespace (pour ne pas dire celui du cybersexe), un univers clos,
isolé du «vrai» monde et des contacts humains,
n'est pas à notre porte? Certes oui, car plusieurs spectateurs
se reconnaîtront dans ce rôle de voyeur que joue Thomas,
personnage absent physiquement de la diègèse (il n'est
jamais montré à l'écran hormis à la
toute fin où il apparaît de dos) qui échange
avec le monde par le biais de la technologie, dissimulant sa véritable
identité médiatisée par les différents
médias qu'ils utilisent pour entrer en communication avec
ses pairs. THOMAS EST AMOUREUX effraie par la lucidité de
son propos et de son traitement qui rendent compte des nombreux
effets (positifs ou négatifs) de l'avènement des nouveaux
médias dans son rapport à l'être humain et ses
interrelations.
Nouveaux médias, nouveaux questionnements
Outre le grand défi que relève le réalisateur
par la remarquable mise en scène d'un voyeur, qui n'est matérialisé
à l'écran que par sa voix off et la caméra
subjective qui alterne les plans séquences et les cadres
fixes, la multiplication des supports (caméra numérique,
HI-8) et les nombreux effets visuels (entre autres l'animation 3D
lors des séquences qui mettent en scène le personnage
du cyberespace Clara, notamment la séquence d'ouverture qui
présente une relation sexuelle en apesanteur), Pierre-Paul
Renders suscite l'intérêt aussi par les questions fondamentales
qu'il soulève: Quelle est la place de l'être humain
dans l'avancée technologique? Quels seront les interactions
et les interrelations humaines de demain? La communication «réelle»,
donc palpable, de vive voix, en chair et en os sera-t-elle évacuée
par les nombreuses possibilités des nouvelles technologies?
Est-ce que les nouvelles technologies feront basculer l'actuel dans
le virtuel et vice et versa? Quels seront les couples de demain?
Et l'amour à distance, une réalité envisageable
entre deux continents? Outre le caractère ludique et novateur
de la technique de l'image et de la forme que prend le récit,
le réalisateur veut que le film ouvre l'imagination du spectateur:
«[...] Au-delà du divertissement et du dépaysement
proposé par l'histoire, j'espère aussi qu'il suscitera
chez certains des réflexions, des questions, des débats,
des réactions... et qu'il continuera à vivre dans
les imaginations longtemps après la vision. Ce film ne prétend
donner aucune réponse, il essaie juste de poser des questions.
[...] Enfin, et c'est peut-être le plus important, j'ai voulu
faire un film qui dérouille l'imagination (1)». Effet
réussi puisque la forme ne semble pas du tout effacer le
contenu. Bien au contraire, elle se met à son service, suscitant
une réflexion profonde quant à l'avènement
des nouveaux médias en rapport avec les conséquences
de leur utilisation par les individus. Car le prolongement de l'être
humain par et dans les nouvelles technologies n'est pas sans conséquences
psychiques et sociales selon le visionnaire Mashall McLuhan qui
avait déjà entamé cette réflexion à
l'aube des années soixante dans son ouvrage «Understanding
the Medias» («Pour comprendre les médias»).
Voyeurisme, je vois ce que tu vois, ou
le prolongement de l'être humain dans et par le média
La mise en scène de Pierre-Paul Renders est une mise en abîme
du cinéma, du rôle du spectateur qui, somme toute,
est un voyeur selon l'approche psychanalytique. En fait, le voyeur
est à l'image du spectateur pour plusieurs raisons: il est
inactif, voire passif devant l'écran (inactif physiquement
car plusieurs recherches ont démontré tant du côté
de la réception [Odin] que du côté sémiotique
[Eco] qu'il est actif lors de la lecture et de la création
du film), il regarde sans être regardé et il regarde
dans l'ombre (par exemple la salle obscure de cinéma) un
sujet illuminé (le point lumineux, l'écran). THOMAS
EST AMOUREUX met en évidence le rôle du spectateur-voyeur
en mettant en scène un personnage voyeur, qui ne vit que
par ce qu'il transmet et ce qui lui est transmis par son visiophone
et son écran d'ordinateur, évitant tout contact humain
extérieur. Donc, le spectateur regarde un personnage qui
regarde à son tour, sans se faire voir. À un deuxième
niveau, le spectateur, par l'ingéniosité de la mise
en scène, se substitue au personnage, faisant corps avec
lui par l'intermédiaire de la caméra subjective qui
traduit le regard du personnage dans lequel plonge celui du spectateur
pour le faire sien. Bien qu'au tout début de cette expérience
cinématographique - je précise «expérience»
car la séquence d'ouverture, très innovatrice, surprend
le spectateur qui pénètre l'univers de Thomas de façon
radicale dans un échange cybersexe en apesanteur - le spectateur
ne se sente pas investi par le personnage qui fait son apparition
en voix off. Mais peu à peu, la caméra subjective
et les plans fixes font en sorte que le monde de Thomas semble plus
familier (Sa mère n'a-t-elle pas de ressemblances avec la
nôtre? Ses rencontres par l'intermédiaire de l'agence
ne nous rappellent pas les nôtres sur les canaux de «chat»...).
Lentement, la substitution s'opère. Thomas c'est aussi un
peu le spectateur-voyeur qui, selon les habitudes de chacun, se
poste devant son écran d'ordinateur et accède, par
le regard, à tout un monde virtuel, le cyberespace. Mais
qui dit cyberespace dit réalité virtuelle. C'est que
le cyberespace et les nouvelles technologies proposent en fait la
coalescence de la réalité et du virtuel, donc du communément
appelé «réel» et du virtuel dans un même
espace (ou dans des termes deleuzien l'actuel et le virtuel) qui
se situe entre le présent et le présent du futur,
dans un entre-deux impalpable, mais bien réel. C'est cette
«réalité» caractéristique des nouvelles
technologies et du cyberespace que met en avant-plan le film de
Renders. L'univers de Thomas, outre les impératifs de sa
maladie qui le confine dans son appartement, est celui d'un voyeur
reclus, dans un monde et un contexte qui traduit le quotidien de
plusieurs d'entre nous. Que le spectateur soit étudiant,
travailleur ou adepte du cyberespace et des nouvelles technologies
- et ils sont de plus en plus nombreux - l'identification au personnage,
qui semble à la base impossible parce qu'il n'est pas actualisé
à l'écran, se fait par la mise en scène, les
jeux de la caméra statique et subjective qui font du spectateur
un Thomas agoraphobe, un spectateur-voyeur qui, comme celui du cinéma,
est fasciné par les pouvoirs illimités de l'image
qui vont au-delà de son imagination.
Dans son propos et sa forme, Renders montre bien
les enjeux et les possibilités illimitées des nouvelles
technologies et du cyberespace qui guettent le citoyen-voyeur actuel.
Pour le spectateur, la caméra est le prolongement de l'être
humain comme l'être humain est le prolongement de la caméra.
Pour le personnage de Thomas, les nouvelles technologies et le cyberespace
sont le prolongement de son propre corps qui ne peut entrer réellement
en contact avec la civilisation à cause de sa maladie. La
technologie lui permet somme toute d'avoir une vie relativement
normale dans la mesure où il peut entrer en contact, toujours
par la médiation, avec son entourage. La médiation
par les nouvelles technologies n'est cependant pas sans conséquence
et le film est, à cet égard, exemplaire puisqu'il
propose à la fois une réflexion autour de Thomas,
un individu marginalisé par la société à
cause de sa maladie, et une autre autour du spectateur, le pendant
de l'individu-citoyen normalisé. D'un côté comme
de l'autre, les possibilités illimitées des nouvelles
technologies et du cyberespace sont mises en évidence pour
chacun des partis sans pour autant évacuer tout le discours
réfractaire à l'implantation de ces nouveaux médias
dans notre quotidien. THOMAS EST AMOUREUX met en garde contre les
conséquences psychiques et sociales de ce genre de prolongement
de l'individu. Car en fait, dit McLuhan, «nous approchons
rapidement de la phase finale des prolongements de l'homme: la simulation
technologique de la conscience. Dans cette phase, le processus créateur
de la connaissance s'étendra collectivement à l'ensemble
de la société humaine, tout comme nous avons déjà,
par le truchement des divers médias, prolongé nos
sens et notre système nerveux (2)». N'est-ce pas ce
qui se passe dans la relation cybersexe entre Clara et Thomas, entre
Mélodie et Thomas? N'est-ce pas ce qui se passe dans toutes
ses relations médiatisées soit par son ordinateur
ou son visiophone? Sommes-nous arrivés à cette phase
finale dont parlait McLuhan dans les années soixante? C'est
bien possible et même Thomas n'y échappe pas, enfermé
dans ces «choses technologiques».
Et l'amour dans cet univers technologique? Où
le placer? Entre la machine et l'humain, y a-t-il une relation amoureuse
et charnelle possible? Elle a assurément sa place dans ce
contexte particulier bien que la relation amoureuse conventionnelle
ne soit pas possible pour Thomas, un individu qui ne semble pas
faire partie de la «normalité» du monde extérieur,
un individu enfermé dans son propre monde virtuel. À
l'image de l'idéologie de son personnage, Pierre-Paul Renders
souligne: «Je suis hanté par la peur de tomber dans
la normalité. Je suis d'ailleurs réfractaire aux habitudes.
C'est pas très pratique tous les jours. Comme je suis assez
pondéré j'ai une réputation de diplomate. J'aime
être à contre emploi de ce que l'on pourrait penser
que je suis parce qu'il n'y a rien de plus déprimant que
de se laisser enfermer dans les choses (3)». Et vous, vous
laisseriez-vous prendre au jeu de Thomas? Oseriez-vous sortir du
réel pour vous enfermer dans ce monde virtuel? À moins
que ce ne soit déjà fait...
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