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ANALYSE
2001
THOMAS EST AMOUREUX
Belgique [2001]

Réalisateur: Pierre Paul Renders
Scénario: Philippe Blasband
Interprètes: Benoit Verhaert, Aylin Yay, Magali Pinglaut, Micheline Hardy

 

Visiophone et cyberespace: les moyens de communication «voyeuristes» d'un futur proche

Bien avant sa sortie en Belgique le 24 janvier dernier, le premier long métrage du Bruxellois Pierre Paul Renders, THOMAS EST AMOUREUX (2000), jouissait d'une excellente réputation, annonçant une carrière internationale très prometteuse pour son réalisateur. Meilleure première oeuvre (Prix Fripesci) à la Mostra de Venise (2000), prix spécial du jury au Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal (2000) de même que lauréat de nombreux prix au 8ème festival de Gérardner Fantastic'Arts (2001). THOMAS EST AMOUREUX surprend le spectateur (même le plus averti) par un imaginaire fascinant, un univers futuriste frôlant le surréalisme certes, mais toutefois très actuel dans son propos et son contexte. Définitivement, Jean-Pierre Renders redonne non seulement un nouveau souffle au cinéma belge, mais aussi au cinéma mondial.

THOMAS EST AMOUREUX raconte l'histoire, ou plutôt place le spectateur dans la peau du personnage principal, Thomas, un célibataire dans la trentaine qui souffre d'agoraphobie aiguë - voire de «sociophobie» car personne n'a franchi la porte de son appartement depuis huit ans, pas même lui. Il vit isolé du monde dans un appartement ultra équipé et adapté à son handicap (B-8). Ses seuls moyens d'entrer en contact avec la civilisation sont son ordinateur et son visiophone. Menacé par les contacts humains, prisonnier d'une société dans laquelle il ne peut fonctionner sans menacer sa propre vie (une sortie à l'extérieur provoque une crise quasi mortelle), Thomas est condamné à échanger avec son entourage - entre autres sa mère, son psychologue, sa compagnie d'assurance «La Globale» qui s'occupe de sa vie en général (matérielle et affective) et Clara, sa prostituée virtuelle du cyberespace - devant son écran d'ordinateur, coupant ainsi tout contact avec le monde extérieur, le «vrai» monde, un monde ironiquement virtuel pour l'agoraphobe.

Est-ce que la technologie nous rattrape?

Pour ce premier long métrage de fiction, le réalisateur s'est entouré d'une équipe à la hauteur de son talent et de ses aspirations créatrices. C'est l'écrivain, le dramaturge et le metteur en scène Philippe Blasband, reconnu récemment pour son travail de scénariste dans UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE (F. Fonteyne, 1999) qui signe le scénario; un projet qui mijotait depuis quelques années déjà. À l'époque de la première version (1995), Philippe Blasband avait dépeint un monde qu'il projetait dans un futur assez proche, soit une vingtaine d'années en avant. Lors du tournage du film, il a remarqué une accélération significative de sorte que le contexte futuriste dans lequel s'inscrit le personnage de Thomas coïncidait presque avec le présent. En fait, si le film fascine et inquiète le spectateur, c'est parce que le futur est actualisé à l'écran dans un contexte qui est le nôtre. C'est-à-dire que malgré le léger dépaysement technologique qui dépasse le spectateur à certains moments (par exemple l'utilisation du visiophone n'est pas très répandue actuellement en Amérique du Nord), il n'en demeure pas moins que le film parle du présent, qu'il traduit l'univers inquiétant, en constante évolution du point de vue technologique. THOMAS EST AMOUREUX s'enracine dans un présent décalé (si peu), dans un entre-deux qui se situe entre notre présent et un futur qui se rapproche et nous rattrape à une vitesse alarmante. Est-ce que l'univers des nouvelles technologies et du cyberespace (pour ne pas dire celui du cybersexe), un univers clos, isolé du «vrai» monde et des contacts humains, n'est pas à notre porte? Certes oui, car plusieurs spectateurs se reconnaîtront dans ce rôle de voyeur que joue Thomas, personnage absent physiquement de la diègèse (il n'est jamais montré à l'écran hormis à la toute fin où il apparaît de dos) qui échange avec le monde par le biais de la technologie, dissimulant sa véritable identité médiatisée par les différents médias qu'ils utilisent pour entrer en communication avec ses pairs. THOMAS EST AMOUREUX effraie par la lucidité de son propos et de son traitement qui rendent compte des nombreux effets (positifs ou négatifs) de l'avènement des nouveaux médias dans son rapport à l'être humain et ses interrelations.

Nouveaux médias, nouveaux questionnements

Outre le grand défi que relève le réalisateur par la remarquable mise en scène d'un voyeur, qui n'est matérialisé à l'écran que par sa voix off et la caméra subjective qui alterne les plans séquences et les cadres fixes, la multiplication des supports (caméra numérique, HI-8) et les nombreux effets visuels (entre autres l'animation 3D lors des séquences qui mettent en scène le personnage du cyberespace Clara, notamment la séquence d'ouverture qui présente une relation sexuelle en apesanteur), Pierre-Paul Renders suscite l'intérêt aussi par les questions fondamentales qu'il soulève: Quelle est la place de l'être humain dans l'avancée technologique? Quels seront les interactions et les interrelations humaines de demain? La communication «réelle», donc palpable, de vive voix, en chair et en os sera-t-elle évacuée par les nombreuses possibilités des nouvelles technologies? Est-ce que les nouvelles technologies feront basculer l'actuel dans le virtuel et vice et versa? Quels seront les couples de demain? Et l'amour à distance, une réalité envisageable entre deux continents? Outre le caractère ludique et novateur de la technique de l'image et de la forme que prend le récit, le réalisateur veut que le film ouvre l'imagination du spectateur: «[...] Au-delà du divertissement et du dépaysement proposé par l'histoire, j'espère aussi qu'il suscitera chez certains des réflexions, des questions, des débats, des réactions... et qu'il continuera à vivre dans les imaginations longtemps après la vision. Ce film ne prétend donner aucune réponse, il essaie juste de poser des questions. [...] Enfin, et c'est peut-être le plus important, j'ai voulu faire un film qui dérouille l'imagination (1)». Effet réussi puisque la forme ne semble pas du tout effacer le contenu. Bien au contraire, elle se met à son service, suscitant une réflexion profonde quant à l'avènement des nouveaux médias en rapport avec les conséquences de leur utilisation par les individus. Car le prolongement de l'être humain par et dans les nouvelles technologies n'est pas sans conséquences psychiques et sociales selon le visionnaire Mashall McLuhan qui avait déjà entamé cette réflexion à l'aube des années soixante dans son ouvrage «Understanding the Medias» («Pour comprendre les médias»).

Voyeurisme, je vois ce que tu vois, ou le prolongement de l'être humain dans et par le média

La mise en scène de Pierre-Paul Renders est une mise en abîme du cinéma, du rôle du spectateur qui, somme toute, est un voyeur selon l'approche psychanalytique. En fait, le voyeur est à l'image du spectateur pour plusieurs raisons: il est inactif, voire passif devant l'écran (inactif physiquement car plusieurs recherches ont démontré tant du côté de la réception [Odin] que du côté sémiotique [Eco] qu'il est actif lors de la lecture et de la création du film), il regarde sans être regardé et il regarde dans l'ombre (par exemple la salle obscure de cinéma) un sujet illuminé (le point lumineux, l'écran). THOMAS EST AMOUREUX met en évidence le rôle du spectateur-voyeur en mettant en scène un personnage voyeur, qui ne vit que par ce qu'il transmet et ce qui lui est transmis par son visiophone et son écran d'ordinateur, évitant tout contact humain extérieur. Donc, le spectateur regarde un personnage qui regarde à son tour, sans se faire voir. À un deuxième niveau, le spectateur, par l'ingéniosité de la mise en scène, se substitue au personnage, faisant corps avec lui par l'intermédiaire de la caméra subjective qui traduit le regard du personnage dans lequel plonge celui du spectateur pour le faire sien. Bien qu'au tout début de cette expérience cinématographique - je précise «expérience» car la séquence d'ouverture, très innovatrice, surprend le spectateur qui pénètre l'univers de Thomas de façon radicale dans un échange cybersexe en apesanteur - le spectateur ne se sente pas investi par le personnage qui fait son apparition en voix off. Mais peu à peu, la caméra subjective et les plans fixes font en sorte que le monde de Thomas semble plus familier (Sa mère n'a-t-elle pas de ressemblances avec la nôtre? Ses rencontres par l'intermédiaire de l'agence ne nous rappellent pas les nôtres sur les canaux de «chat»...). Lentement, la substitution s'opère. Thomas c'est aussi un peu le spectateur-voyeur qui, selon les habitudes de chacun, se poste devant son écran d'ordinateur et accède, par le regard, à tout un monde virtuel, le cyberespace. Mais qui dit cyberespace dit réalité virtuelle. C'est que le cyberespace et les nouvelles technologies proposent en fait la coalescence de la réalité et du virtuel, donc du communément appelé «réel» et du virtuel dans un même espace (ou dans des termes deleuzien l'actuel et le virtuel) qui se situe entre le présent et le présent du futur, dans un entre-deux impalpable, mais bien réel. C'est cette «réalité» caractéristique des nouvelles technologies et du cyberespace que met en avant-plan le film de Renders. L'univers de Thomas, outre les impératifs de sa maladie qui le confine dans son appartement, est celui d'un voyeur reclus, dans un monde et un contexte qui traduit le quotidien de plusieurs d'entre nous. Que le spectateur soit étudiant, travailleur ou adepte du cyberespace et des nouvelles technologies - et ils sont de plus en plus nombreux - l'identification au personnage, qui semble à la base impossible parce qu'il n'est pas actualisé à l'écran, se fait par la mise en scène, les jeux de la caméra statique et subjective qui font du spectateur un Thomas agoraphobe, un spectateur-voyeur qui, comme celui du cinéma, est fasciné par les pouvoirs illimités de l'image qui vont au-delà de son imagination.

Dans son propos et sa forme, Renders montre bien les enjeux et les possibilités illimitées des nouvelles technologies et du cyberespace qui guettent le citoyen-voyeur actuel. Pour le spectateur, la caméra est le prolongement de l'être humain comme l'être humain est le prolongement de la caméra. Pour le personnage de Thomas, les nouvelles technologies et le cyberespace sont le prolongement de son propre corps qui ne peut entrer réellement en contact avec la civilisation à cause de sa maladie. La technologie lui permet somme toute d'avoir une vie relativement normale dans la mesure où il peut entrer en contact, toujours par la médiation, avec son entourage. La médiation par les nouvelles technologies n'est cependant pas sans conséquence et le film est, à cet égard, exemplaire puisqu'il propose à la fois une réflexion autour de Thomas, un individu marginalisé par la société à cause de sa maladie, et une autre autour du spectateur, le pendant de l'individu-citoyen normalisé. D'un côté comme de l'autre, les possibilités illimitées des nouvelles technologies et du cyberespace sont mises en évidence pour chacun des partis sans pour autant évacuer tout le discours réfractaire à l'implantation de ces nouveaux médias dans notre quotidien. THOMAS EST AMOUREUX met en garde contre les conséquences psychiques et sociales de ce genre de prolongement de l'individu. Car en fait, dit McLuhan, «nous approchons rapidement de la phase finale des prolongements de l'homme: la simulation technologique de la conscience. Dans cette phase, le processus créateur de la connaissance s'étendra collectivement à l'ensemble de la société humaine, tout comme nous avons déjà, par le truchement des divers médias, prolongé nos sens et notre système nerveux (2)». N'est-ce pas ce qui se passe dans la relation cybersexe entre Clara et Thomas, entre Mélodie et Thomas? N'est-ce pas ce qui se passe dans toutes ses relations médiatisées soit par son ordinateur ou son visiophone? Sommes-nous arrivés à cette phase finale dont parlait McLuhan dans les années soixante? C'est bien possible et même Thomas n'y échappe pas, enfermé dans ces «choses technologiques».

Et l'amour dans cet univers technologique? Où le placer? Entre la machine et l'humain, y a-t-il une relation amoureuse et charnelle possible? Elle a assurément sa place dans ce contexte particulier bien que la relation amoureuse conventionnelle ne soit pas possible pour Thomas, un individu qui ne semble pas faire partie de la «normalité» du monde extérieur, un individu enfermé dans son propre monde virtuel. À l'image de l'idéologie de son personnage, Pierre-Paul Renders souligne: «Je suis hanté par la peur de tomber dans la normalité. Je suis d'ailleurs réfractaire aux habitudes. C'est pas très pratique tous les jours. Comme je suis assez pondéré j'ai une réputation de diplomate. J'aime être à contre emploi de ce que l'on pourrait penser que je suis parce qu'il n'y a rien de plus déprimant que de se laisser enfermer dans les choses (3)». Et vous, vous laisseriez-vous prendre au jeu de Thomas? Oseriez-vous sortir du réel pour vous enfermer dans ce monde virtuel? À moins que ce ne soit déjà fait...

 

Julie Beaulieu

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928