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L'homme cet excrément
Nombreux sont les cinéphiles qui par l'intermédiaire
du petit écran (souvent le premier ciné club qu'ils
aient connu) furent marqués dans leur enfance par un plan,
ou quand leur mémoire le permet, par une scène quelconque
lancée dans les foyers par ce «bocal d'images»
qu'est la télévision. Parmi les nombreuses scènes
ou plans qui marquèrent un jour ma vie de téléspectateur,
il me revient toujours à la mémoire une séquence
répugnante dans THERE WAS A CROOKED MAN [1970] de Joseph
L. Mankiewicz. Bien évidemment, méconnaissant tout
sur le film et cela jusqu'au genre et même au titre français,
LE REPTILE, je restai totalement marqué par un passage dans
lequel un vieillard hurle et supplie pour ne pas qu'on lui fasse
prendre un vulgaire bain. Il arrive régulièrement
que l'esprit reste imprégné par une image qui, si
elle ne correspond pas essentiellement au climax de l'oeuvre, véhicule
de manière inconsciente une force, une épaisseur qui,
finalement, ne dépendront pas de la propre subjectivité
du spectateur. Vêtu d'une salopette qui couvre tout le corps,
cet homme âgé colérique refuse de se dévêtir
en prétextant qu'il ne s'est jamais lavé et qu'il
ne compte certainement jamais le faire. Quelques secondes plus tard,
on le jettera la tête la première dans un tonneau plein
d'eau où sa première réaction ne sera pas de
jurer mais d'uriner! Tout était déstabilisant dans
cette scène, les hommes torses nus riant de manière
animale, la laideur du vieillard et surtout ce travelling avant
nous faisant ressentir presque physiquement le liquide s'échappant
du vieil homme incontinent.
Aujourd'hui, dans la filmographie achevée
et exceptionnelle de Joseph L. Mankiewicz, THERE WAS A CROOKED MAN
apparaît comme la fable la plus scatologique, anarchiste et
foncièrement cynique de l'auteur raffiné des romanesques
THE GHOST AND MISS MUIR et THE BAREFOOT CONTESSA. Chacune de ses
oeuvres se distingue par son appartenance à un genre, mais
les films de Mankiewicz cherchent toujours à transcender
le simple moule cinématographique dans lequel ils semblent
se fondre, détournant les codes à des fins et des
motivations purement personnelles. Il ne faudrait donc pas s'étonner
que THERE WAS A CROOKED MAN appartienne aussi peu au genre Western
que GUYS AND DOLLS correspondait à la comédie musicale
des années cinquante. Le Western était déjà
déclinant bien avant que je mette les pieds dans une salle
de cinéma. Je n'ai connu que la fin de la comète,
les fictions de westerns tournées sur la vitesse acquise
et bien entendu l'épitaphe italienne du genre, décédé
en exil quelque par en Andalousie, aux alentours d'Almeria. Lorsqu'il
produit et réalise THERE WAS A CROOKED MAN en 1970 (ce qui
sera son avant dernier film), Joseph L. Mankiewicz sait que le Western
vient de subir une violente prise de conscience et des bouleversements
esthétiques qui annoncent d'une manière certaine sa
mort prochaine. Sergio Leone vient de tourner le Western italien
définitif avec ONCE UPON A TIME IN THE WEST [1969], Abraham
Polonski relate le drame indien avec PAINT YOUR WAGON [1970] et
un an après la sortie du REPTILE, McCABE ET MRS. MILLER [1971]
de Robert Altman bouleversera la notion même de représentation
avec les lucides envolées réalistes de son premier
anti-Western.
Il semble que lorsque Mankiewicz tourne son unique
Western, il ne paraît absolument pas intéressé
à sombrer dans le crépuscule macabre de ses confrères
et souhaite ambitieusement mettre en exergue la fange et la vilenie
de la nature humaine dans une fable stylisée. Une nature
vénale, excrémentielle.
Il est fascinant de voir qu'antérieurement
à cette oeuvre, Mankiewicz s'était toujours intéressé
aux jeux de dupes des hautes sphères aristocratiques ou plus
simplement bourgeoises. A LETTER TO THREE WIVES, ALL ABOUT EVE ou
THE HONEY POT obéissent tous à ce cadre spatio-temporel.
Dans cette fable, il lance ces personnages non plus dans les alcôves
de THE BAREFOOT CONTESSA ou de FIVE FINGERS mais dans une prison
poisseuse en plein désert américain. Le générique
avec l'utilisation de magnifiques lettrines annonce la fable morale
(ou plutôt la fable amorale) à venir. Et la voix off
en début de générique nous annonce: «Il
était une fois quand les rivières étaient bleues
et l'air dans les vallées doux et propre un escroc».
L'homme est dès le début présenté comme
l'ombre sur ce paysage bucolique idéalisé, l'insecte
dérangeant l'ordre et la grâce naturelle des choses,
à l'image de ce plan séquence remarquable dans lequel
les personnages du film, enfermés dans «leur chariot
cellule», sont amenés dans leur établissement.
La caméra cadre Kirk Douglas, puis ses compagnons avant de
reculer dans les airs pour introduire le décor de théâtre
de la majeure partie du film. La fonction de certains plans, spécialement
chez les très grands cinéastes, acquièrent
évidemment une valeur philosophique. L'homme perdu au fin
fond du plan se métamorphose en insecte minuscule, particule
insignifiante.
La nature humaine n'est jamais très belle
à voir et comme souvent dans les dernières oeuvres
des grands auteurs, elle demeure complexe, insondable. Parris Pittman
Jr. (Kirk Douglas) dérobe une somme d'argent importante qu'il
mettra dans une culotte de vieille grand-mère avant de la
plonger dans un puit de serpents venimeux et mortels. Cette cachette
insolite reste mémorable. Ici Robert Benton et David Newman
(les scénaristes de BONNIE AND CLYDE) utilisent symboliquement
un nid de reptiles comme métaphore d'une société
visqueuse et mortelle tournant autour d'un important paquet de dollars.
Pittman est un escroc, une ordure et un criminel. L'un des personnages
du film ira même jusqu'à dire: «Je jure que jamais
je n'ai vu un homme aussi plein de merde que toi», une crapule
à laquelle Kirk Douglas donne une incomparable épaisseur,
à la fois charismatique et sympathique. Lorsque le probe
directeur de prison Lopmann (Henry Fonda) lui demande pourquoi il
se donne autant de mal à être un «fils de pute»
Pittman répond avec une sorte de colère contenue:
«Parce que j'en suis un, c'est ma profession! Et je serai
l'un des meilleurs». Si Pittman reste conscient de sa place
à l'intérieur de la société, les autres
personnages de cette fable jouent, finalement comme Pittman, un
double jeu.
Sans aucune distinction sociale, le monde de THERE
WAS A CROOKED MAN est exclusivement composé d'escrocs, à
l'image de cette scène d'un cynisme absolu. Pittman entre
dans le bureau du premier directeur, LeGoff (Martin Gabel); un univers
d'esthètes dans lequel les cigares raffinés, les livres
et la petite musique de nuit de W.A. Mozart forment la composition
d'un salon des plus raffinés. On se croirait dans les intérieurs
de Cecil Fox dans THE HONEY POT ou de ceux d'Andrew Wilke dans SLEUTH.
Pittman sale, moite, s'assoit sur un canapé XIXème
siècle et commence à discuter affaire avec le directeur
assermenté par l'état. Le haut et le bas de la pyramide
se rejoignent pour parler argent. Ici, plus que jamais, tout le
monde triche et ment avec un cynisme qui n'a d'égal que l'intelligence.
L'univers diégétique reste en complète corrélation
avec le caractère des personnages. La maison close avec ses
vitraux innocents de petites filles, en compagnie de quelques oies,
où ces fleurs diaprées et kitsch rejoignent les intérieurs
hideux et plus sobres de la prison. Les toiles religieuses de Dodley
(Hume Cronyn) se rapprochent volontairement du psychédélisme
de la fin des années soixante. Toutes ces dérives
esthétiques renforcent d'une certaine manière la stylisation
sardonique et désespérée du cinéaste.
THERE WAS A CROOKED MAN s'apparente à ces
fables truculentes et cyniques sur la vilenie du genre humain que
le cinéma italien fournira avec abondance dans les années
1970. Truculentes par ce qu'elles détournent les poncifs
du western italiens: mélodie identifiant chaque personnage
où le jeu du couple homosexuel Dodley-Cyrus accentuant de
manière paroxystique les tics des comiques italiens. Schématisme
volontaire (mais suspect) des protagonistes: le voleur, le shérif,
le vieillard, le juge ou la prostitué. Par ailleurs, faire
interpréter le voleur charismatique et décontracté
par Kirk Douglas, le Shérif par Henri Fonda (parangon de
la droiture fordienne et par conséquent américaine)
et enfin le vieillard par Burgess Meredith (qui interprétait
déjà à 37 ans les rôles de grand-père)
révèle une intelligence de casting exemplaire. Il
est important de préciser que le personnage de Kirk Douglas
est une dérive du cow-boy positif qu'il interprétait
dans THE MAN WITHOUT A STAR de King Vidor. Comme la plupart des
films du maître, THERE WAS A CROOKED MAN peut s'anticiper
comme une métaphore totale sur la mystification permanente
du cinéma et du mensonge perpétuel qu'il véhicule.
Afin de mieux mystifier le spectateur crédule, Mankiewicz
utilise donc des acteurs identifiables mais aussi des codes vestimentaires
reconnaissables appartenant à la psychologie propre aux personnages.
Pittman est blond, dents blanches et il porte une paire de lunettes
rondes accentuant son intelligence mais aussi, d'une certaine manière,
sa fragilité physique. Lopman, affublé d'une barbe
grisonnante et d'une canne, est l'image de l'homme de lois représentant,
plein de sérénité, les valeurs sociales et
civiques éternelles. Si Pittman boit, fume et couche avec
une ou deux femmes en même temps, Lopmann ne fait rien de
cela.
On l'a écrit maintes fois avant moi (Cf.:
Jean Douchet), les films de Mankiewicz représentent tous
une quête désespérée de la vérité.
La vérité des êtres, des choses, des situations.
Cette quête est d'ailleurs toujours agrémentée
d'une réflexion quasi-visionnaire sur les apparences, sur
les faux-semblants. Pittman et Lopman, deux figures antonymique
(du moins semble t-il) exploite à l'aide d'atouts (l'argent
ou la justice) les rêves des autres à des fins égoïstes
et personnelles. Le film se composera donc d'une suite brillante
de duels verbeux entre deux adversaires s'admirant l'un l'autre.
La fin du film (comme la plupart des oeuvres antérieures
du cinéaste) se constitue d'une suite de retournements de
situations d'un cynisme tel, qu'elle laissera le spectateur pantois
(Cf.: SLEUTH, le chef d'oeuvre de Mankiewicz).
De tous les films de son auteur, THERE WAS A CROOKED
MAN est l'oeuvre dans laquelle on transpire et on urine le plus,
mais aussi celle ou les excréments apparaissent, certes par
intermittence, mais de manière systématique et symbolique.
Une oeuvre où apparaît même un plan insensé,
emphase évidente de la saleté inhérente d'un
ouest démystifié: un zoom coup de poing sur un tas
de crottins de cheval. Lors du tournage, Mankiewicz déclarait
même avec une certaine provocation: «Mon film sera l'unique
production où l'on ne dira pas «coupé!»
lorsqu'un cheval commencera à uriner». C'est aussi
dans cette oeuvre-ci que les grands moteurs de la société
sont dénoncés avec le plus de dégoût.
Le sexe, la copulation, l'escroquerie de la religion, de la justice
et autres déjections humaines restent le plus explicitement
présent: prostituée lascive, latrines, seau d'urine,
maison de passe, veuve libidineuse, caricature pornographique, nourriture
grasse, voyeurisme pervers d'un vieillard impuissant et bien sûr
matière fécale, conclusion ultime de l'homme. Le sexe,
comme les autres piliers de la société auquel il appartient
(justice ou religion) demeure gangrené par un mal qui ne
fait qu'accroître son importance: l'argent.
Plus que jamais l'homme se ment et se trompe, mais
accélère sans le savoir l'arrivée de sa chute,
de sa mort. Lorsque Pittman agonise en plein désert, il choisit
de n'utiliser qu'un seul mot. Celui qui résume à la
fois son échec et le monde dans lequel il a vécu:
«Merde».
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