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ANALYSE
2001
THERE WAS A CROOKED MAN
É-U, 1970

Réalisateur: Joseph L.Mankiewicz
Scénario: Robert Benton, David Newman
Interprète: Kirk Douglas, Henry Fonda, Burgess Meredith, Hume Cronyn, Warren Oates

 

L'homme cet excrément

Nombreux sont les cinéphiles qui par l'intermédiaire du petit écran (souvent le premier ciné club qu'ils aient connu) furent marqués dans leur enfance par un plan, ou quand leur mémoire le permet, par une scène quelconque lancée dans les foyers par ce «bocal d'images» qu'est la télévision. Parmi les nombreuses scènes ou plans qui marquèrent un jour ma vie de téléspectateur, il me revient toujours à la mémoire une séquence répugnante dans THERE WAS A CROOKED MAN [1970] de Joseph L. Mankiewicz. Bien évidemment, méconnaissant tout sur le film et cela jusqu'au genre et même au titre français, LE REPTILE, je restai totalement marqué par un passage dans lequel un vieillard hurle et supplie pour ne pas qu'on lui fasse prendre un vulgaire bain. Il arrive régulièrement que l'esprit reste imprégné par une image qui, si elle ne correspond pas essentiellement au climax de l'oeuvre, véhicule de manière inconsciente une force, une épaisseur qui, finalement, ne dépendront pas de la propre subjectivité du spectateur. Vêtu d'une salopette qui couvre tout le corps, cet homme âgé colérique refuse de se dévêtir en prétextant qu'il ne s'est jamais lavé et qu'il ne compte certainement jamais le faire. Quelques secondes plus tard, on le jettera la tête la première dans un tonneau plein d'eau où sa première réaction ne sera pas de jurer mais d'uriner! Tout était déstabilisant dans cette scène, les hommes torses nus riant de manière animale, la laideur du vieillard et surtout ce travelling avant nous faisant ressentir presque physiquement le liquide s'échappant du vieil homme incontinent.

Aujourd'hui, dans la filmographie achevée et exceptionnelle de Joseph L. Mankiewicz, THERE WAS A CROOKED MAN apparaît comme la fable la plus scatologique, anarchiste et foncièrement cynique de l'auteur raffiné des romanesques THE GHOST AND MISS MUIR et THE BAREFOOT CONTESSA. Chacune de ses oeuvres se distingue par son appartenance à un genre, mais les films de Mankiewicz cherchent toujours à transcender le simple moule cinématographique dans lequel ils semblent se fondre, détournant les codes à des fins et des motivations purement personnelles. Il ne faudrait donc pas s'étonner que THERE WAS A CROOKED MAN appartienne aussi peu au genre Western que GUYS AND DOLLS correspondait à la comédie musicale des années cinquante. Le Western était déjà déclinant bien avant que je mette les pieds dans une salle de cinéma. Je n'ai connu que la fin de la comète, les fictions de westerns tournées sur la vitesse acquise et bien entendu l'épitaphe italienne du genre, décédé en exil quelque par en Andalousie, aux alentours d'Almeria. Lorsqu'il produit et réalise THERE WAS A CROOKED MAN en 1970 (ce qui sera son avant dernier film), Joseph L. Mankiewicz sait que le Western vient de subir une violente prise de conscience et des bouleversements esthétiques qui annoncent d'une manière certaine sa mort prochaine. Sergio Leone vient de tourner le Western italien définitif avec ONCE UPON A TIME IN THE WEST [1969], Abraham Polonski relate le drame indien avec PAINT YOUR WAGON [1970] et un an après la sortie du REPTILE, McCABE ET MRS. MILLER [1971] de Robert Altman bouleversera la notion même de représentation avec les lucides envolées réalistes de son premier anti-Western.

Il semble que lorsque Mankiewicz tourne son unique Western, il ne paraît absolument pas intéressé à sombrer dans le crépuscule macabre de ses confrères et souhaite ambitieusement mettre en exergue la fange et la vilenie de la nature humaine dans une fable stylisée. Une nature vénale, excrémentielle.

Il est fascinant de voir qu'antérieurement à cette oeuvre, Mankiewicz s'était toujours intéressé aux jeux de dupes des hautes sphères aristocratiques ou plus simplement bourgeoises. A LETTER TO THREE WIVES, ALL ABOUT EVE ou THE HONEY POT obéissent tous à ce cadre spatio-temporel. Dans cette fable, il lance ces personnages non plus dans les alcôves de THE BAREFOOT CONTESSA ou de FIVE FINGERS mais dans une prison poisseuse en plein désert américain. Le générique avec l'utilisation de magnifiques lettrines annonce la fable morale (ou plutôt la fable amorale) à venir. Et la voix off en début de générique nous annonce: «Il était une fois quand les rivières étaient bleues et l'air dans les vallées doux et propre un escroc». L'homme est dès le début présenté comme l'ombre sur ce paysage bucolique idéalisé, l'insecte dérangeant l'ordre et la grâce naturelle des choses, à l'image de ce plan séquence remarquable dans lequel les personnages du film, enfermés dans «leur chariot cellule», sont amenés dans leur établissement. La caméra cadre Kirk Douglas, puis ses compagnons avant de reculer dans les airs pour introduire le décor de théâtre de la majeure partie du film. La fonction de certains plans, spécialement chez les très grands cinéastes, acquièrent évidemment une valeur philosophique. L'homme perdu au fin fond du plan se métamorphose en insecte minuscule, particule insignifiante.

La nature humaine n'est jamais très belle à voir et comme souvent dans les dernières oeuvres des grands auteurs, elle demeure complexe, insondable. Parris Pittman Jr. (Kirk Douglas) dérobe une somme d'argent importante qu'il mettra dans une culotte de vieille grand-mère avant de la plonger dans un puit de serpents venimeux et mortels. Cette cachette insolite reste mémorable. Ici Robert Benton et David Newman (les scénaristes de BONNIE AND CLYDE) utilisent symboliquement un nid de reptiles comme métaphore d'une société visqueuse et mortelle tournant autour d'un important paquet de dollars. Pittman est un escroc, une ordure et un criminel. L'un des personnages du film ira même jusqu'à dire: «Je jure que jamais je n'ai vu un homme aussi plein de merde que toi», une crapule à laquelle Kirk Douglas donne une incomparable épaisseur, à la fois charismatique et sympathique. Lorsque le probe directeur de prison Lopmann (Henry Fonda) lui demande pourquoi il se donne autant de mal à être un «fils de pute» Pittman répond avec une sorte de colère contenue: «Parce que j'en suis un, c'est ma profession! Et je serai l'un des meilleurs». Si Pittman reste conscient de sa place à l'intérieur de la société, les autres personnages de cette fable jouent, finalement comme Pittman, un double jeu.

Sans aucune distinction sociale, le monde de THERE WAS A CROOKED MAN est exclusivement composé d'escrocs, à l'image de cette scène d'un cynisme absolu. Pittman entre dans le bureau du premier directeur, LeGoff (Martin Gabel); un univers d'esthètes dans lequel les cigares raffinés, les livres et la petite musique de nuit de W.A. Mozart forment la composition d'un salon des plus raffinés. On se croirait dans les intérieurs de Cecil Fox dans THE HONEY POT ou de ceux d'Andrew Wilke dans SLEUTH. Pittman sale, moite, s'assoit sur un canapé XIXème siècle et commence à discuter affaire avec le directeur assermenté par l'état. Le haut et le bas de la pyramide se rejoignent pour parler argent. Ici, plus que jamais, tout le monde triche et ment avec un cynisme qui n'a d'égal que l'intelligence. L'univers diégétique reste en complète corrélation avec le caractère des personnages. La maison close avec ses vitraux innocents de petites filles, en compagnie de quelques oies, où ces fleurs diaprées et kitsch rejoignent les intérieurs hideux et plus sobres de la prison. Les toiles religieuses de Dodley (Hume Cronyn) se rapprochent volontairement du psychédélisme de la fin des années soixante. Toutes ces dérives esthétiques renforcent d'une certaine manière la stylisation sardonique et désespérée du cinéaste.

THERE WAS A CROOKED MAN s'apparente à ces fables truculentes et cyniques sur la vilenie du genre humain que le cinéma italien fournira avec abondance dans les années 1970. Truculentes par ce qu'elles détournent les poncifs du western italiens: mélodie identifiant chaque personnage où le jeu du couple homosexuel Dodley-Cyrus accentuant de manière paroxystique les tics des comiques italiens. Schématisme volontaire (mais suspect) des protagonistes: le voleur, le shérif, le vieillard, le juge ou la prostitué. Par ailleurs, faire interpréter le voleur charismatique et décontracté par Kirk Douglas, le Shérif par Henri Fonda (parangon de la droiture fordienne et par conséquent américaine) et enfin le vieillard par Burgess Meredith (qui interprétait déjà à 37 ans les rôles de grand-père) révèle une intelligence de casting exemplaire. Il est important de préciser que le personnage de Kirk Douglas est une dérive du cow-boy positif qu'il interprétait dans THE MAN WITHOUT A STAR de King Vidor. Comme la plupart des films du maître, THERE WAS A CROOKED MAN peut s'anticiper comme une métaphore totale sur la mystification permanente du cinéma et du mensonge perpétuel qu'il véhicule. Afin de mieux mystifier le spectateur crédule, Mankiewicz utilise donc des acteurs identifiables mais aussi des codes vestimentaires reconnaissables appartenant à la psychologie propre aux personnages. Pittman est blond, dents blanches et il porte une paire de lunettes rondes accentuant son intelligence mais aussi, d'une certaine manière, sa fragilité physique. Lopman, affublé d'une barbe grisonnante et d'une canne, est l'image de l'homme de lois représentant, plein de sérénité, les valeurs sociales et civiques éternelles. Si Pittman boit, fume et couche avec une ou deux femmes en même temps, Lopmann ne fait rien de cela.

On l'a écrit maintes fois avant moi (Cf.: Jean Douchet), les films de Mankiewicz représentent tous une quête désespérée de la vérité. La vérité des êtres, des choses, des situations. Cette quête est d'ailleurs toujours agrémentée d'une réflexion quasi-visionnaire sur les apparences, sur les faux-semblants. Pittman et Lopman, deux figures antonymique (du moins semble t-il) exploite à l'aide d'atouts (l'argent ou la justice) les rêves des autres à des fins égoïstes et personnelles. Le film se composera donc d'une suite brillante de duels verbeux entre deux adversaires s'admirant l'un l'autre. La fin du film (comme la plupart des oeuvres antérieures du cinéaste) se constitue d'une suite de retournements de situations d'un cynisme tel, qu'elle laissera le spectateur pantois (Cf.: SLEUTH, le chef d'oeuvre de Mankiewicz).

De tous les films de son auteur, THERE WAS A CROOKED MAN est l'oeuvre dans laquelle on transpire et on urine le plus, mais aussi celle ou les excréments apparaissent, certes par intermittence, mais de manière systématique et symbolique. Une oeuvre où apparaît même un plan insensé, emphase évidente de la saleté inhérente d'un ouest démystifié: un zoom coup de poing sur un tas de crottins de cheval. Lors du tournage, Mankiewicz déclarait même avec une certaine provocation: «Mon film sera l'unique production où l'on ne dira pas «coupé!» lorsqu'un cheval commencera à uriner». C'est aussi dans cette oeuvre-ci que les grands moteurs de la société sont dénoncés avec le plus de dégoût. Le sexe, la copulation, l'escroquerie de la religion, de la justice et autres déjections humaines restent le plus explicitement présent: prostituée lascive, latrines, seau d'urine, maison de passe, veuve libidineuse, caricature pornographique, nourriture grasse, voyeurisme pervers d'un vieillard impuissant et bien sûr matière fécale, conclusion ultime de l'homme. Le sexe, comme les autres piliers de la société auquel il appartient (justice ou religion) demeure gangrené par un mal qui ne fait qu'accroître son importance: l'argent.

Plus que jamais l'homme se ment et se trompe, mais accélère sans le savoir l'arrivée de sa chute, de sa mort. Lorsque Pittman agonise en plein désert, il choisit de n'utiliser qu'un seul mot. Celui qui résume à la fois son échec et le monde dans lequel il a vécu:
«Merde».

 

Sébastien Miguel

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928