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La dialectique
des sentiments
par
Amna Guellali, critique de cinéma (Tunisie)
A sa manière à la fois sensible et épurée,
Téchiné nous emmène encore une fois vers ce
lieu qui est devenu l’ailleurs de son cinéma, vers
Tanger, une ville qu’il avait déjà filmée
dans Loin, et où il aime visiblement promener ses personnages
dans cet espace qui est la limite entre la finitude et l’infini
du monde. Cette fois, il s’agit d’Antoine, un entrepreneur
qui vient dans la ville non pas à bord d’un camion
comme dans Loin, mais en avion puis en Mercedes noire, signe de
sa richesse et de sa prospérité. Mais comme dans loin,
il vient à la recherche d’un absolu, d’un fantôme
qui le hante depuis trente ans, et dont il ne peut se défaire,
Cécile, la femme qu’il a aimée et dont le visage
obsède son esprit. Sur cette trame à la fois romanesque
et désuète, Téchiné construit un film
d’une puissance rare, non seulement parce qu’il ne se
laisse pas enfermer dans les tics et les poncifs du genre, mais
parce que son lyrisme vibrant lui vient des contradictions même
de son histoire, de sa manière à la fois lente et
heurtée d’installer ses personnages. La beauté
du film vient de sa totale ouverture vers l’ailleurs en même
temps que d’une certaine opposition féconde entre les
personnages et les situations.
Les oppositions sont claires dès le départ
: Antoine est un homme dont le destin se déploie autour d’une
seule idée fixe, Cécile. Le temps pour lui n’existe
pas, car il n’a jamais pu tourner la page de cet amour, et
il continue à nourrir sa vie du fantasme des retrouvailles.
Son temps est figé, immobile, et Téchiné rend
cette idée d’autant plus palpable qu’il lui oppose
le mouvement permanent et quotidien d’Antoine, qui, de par
son travail, se déplace sans cesse dans l’espace. L’opposition
entre le temps intérieur, moulé dans la lave refroidie
de l’amour, et le temps extérieur, soumis au perpétuel
changement, donne consistance et matière à ce figement
intérieur du personnage, qui autrement aurait été
plus abstrait. De nombreuses scènes montrent Antoine dans
son chantier, supervisant les travaux, marchant dans la boue et
la fange, dans des réunions de travail, et ces scènes
s’enchaînent avec d’autres où il est complètement
mené par son obsession unique. Un autre élément
contribue à construire cette opposition : il s’agit
d’une part du métier qu’il exerce, et ensuite
de l’incarnation même du personnage par Gérard
Depardieu. Le métier d’entrepreneur est sans doute
le moins romanesque qui soit, manier de gros blocs de béton,
remuer la terre avec des machines gigantesques, sans parler du bruit
proprement détestable que ces engins produisent, n’est
pas, de prime abord, de nature à favoriser la poésie.
La trivialité à la fois esthétique et éthique
du métier est soulignée de nombreuses fois par Téchiné.
C’est ainsi qu’Antoine, qui est en train de construire
un centre médiatique dans la région, commandité
par les autorités marocaines pour contrecarrer l’influence
d’Al Jazira, déclare qu’il ne s’occupe
pas de politique et que son but est uniquement d’exécuter
l’ouvrage qu’on lui a commandé. Et pourtant,
Téchiné dégage de ce travail une poésie
rarement montrée au cinéma. Ce personnage qui construit,
il le fait ensevelir dès la première scène
du film sous les gravats de son chantier, signe que les évènements
et la terre contiennent toujours une part insaisissable, de risque
et de danger, de même que les sentiments contre lesquels le
personnage ne peut que plier. Cet éboulement effrayant est
ce qui, dès les premières scènes, vient ouvrir
le film et le personnage à l’incontrôlable, à
la défaite de toute maîtrise, au hasard. Téchiné
aurait pu titrer son film Détruire, dit-elle, tant cette
scène liminaire, qui est postérieure chronologiquement
dans la narration, commence paradoxalement par la tabula rasa, par
l’effraction brutale et tellurique des forces de la nature.
De même, on pouvait difficilement imaginer au départ
que l’acteur Depardieu pouvait incarner un personnage aussi
transi d’amour, aussi possédé, au sens démonique
du terme. Certes, cet acteur vient d’une longue histoire,
il a déjà incarné auparavant, dans sa féconde
carrière, des personnages de possédés et de
mystiques. Pialat dans Journal d’un curé de campagne
lui a fait faire un parcours christique, et il avait incarné
à merveille ce curé à la fois massif et maladroit,
qui oppose à l’institution ecclésiastique la
force butée de sa foi. Mais ce que l’on perçoit
d’abord d’un acteur, c’est ce corps destiné
à donner vie aux personnages, cette présence qui donne
à voir le visible et l’invisible. Le corps massif et
gargantuesque de Depardieu s’oppose ainsi à ce caractère
éthéré et absolu de l’amour qu’il
professe. Son amour est désincarné et transcendant,
alors que la massivité et la charpente de son corps le rapprochent
plus des amours picaresques que des rêves éthérés
et éternels. La beauté du personnage vient de cette
opposition entre son apparence et son essence, entre son ossature
changeante et extérieure et la permanence de son rêve.
Si Antoine incarne la tentation de l’absolu,
la recherche obstinée d’une éternité
de l’amour, non soumis au changement, non évolutif,
fixé dans une même éternelle stase, Cécile,
elle, est à l’opposé de ce système. Elle
a tourné la page de cet amour, elle a refait sa vie avec
un autre homme, elle a eu un enfant, Sami, qui revient de Paris
avec sa copine et l’enfant de sa copine. Cécile n’est
certes pas heureuse dans son ménage, mais elle continue à
se battre avec sa propre vie, pour avancer et ne pas se laisse engloutir
par le chagrin et l’abattement. Son fils, lui, est homosexuel,
il a un ami marocain qu’il rencontre dans la clandestinité,
et avec lequel il partage une espèce de sensualité
immédiate mais sans illusion. Il vit avec Nadia qu’il
aime tendrement, comme une sœur. Celle-ci a également
une histoire chargée derrière elle : elle est marocaine,
mais elle a quitté son pays quelques années auparavant,
pour aller vivre en France, sans doute à la recherche d’une
liberté et d’une émancipation qu’elle
n’avait pas réussi à réaliser dans son
pays. Elle est aussi toxicomane, et elle a une sœur jumelle
qui refuse de la voir, préférant une séparation
radicale au déchirement des départs. La touffeur de
la narration du côté de Cécile s’oppose
au caractère ténu et presque inconsistant du côté
d’Antoine. En somme, c’est une espèce d’exploration
des possibilités de la vie, des germinations qu’elle
engendre, à l’infini, comme si Téchiné,
en s’attardant sur ces histoires parallèles, voulait
également faire saisir tous les développements que
la vie réelle engendre, et qui, une fois la machine mise
en branle, peuvent se décliner dans des possibilités
d’être multiples. La démultiplication du récit
est la manifestation même du destin et du choix de Cécile.
L’opposition entre l’absolu et le relatif,
le transcendant et l’immanent, le permanent et le changeant,
le réalisme et l’idéalisme, incarnée
par les deux personnages, n’est cependant pas aussi tranchée
qu’il y paraît à première vue, et Téchiné
est un cinéaste qui croit trop aux possibilités du
cinéma pour rester dans une problématique aussi antithétique
et pour laisser les personnages dans des positions aussi manichéennes.
Il lui fallait un événement donnant lieu à
une dialectique, c’est-à-dire, à l’entrecroisement
des deux logiques, et peut-être même à leur fusion
dans un même mouvement. Cet événement, ce sera
l’éboulement du chantier, et l’ensevelissement
d’Antoine sous des tonnes de terre, scène comme on
avait dit liminaire, non seulement parce qu’elle ouvre le
film, mais parce qu’elle constitue le pivot même du
récit, permettant ainsi, dans la lave de la terre, dans la
fange matérielle, dans le travail déchaîné
de la matière, de malaxer la nature et l’histoire des
deux personnages, donnant ainsi forme à une nouvelle trajectoire,
imprévisible et inimaginable au départ. La beauté
du film de Téchiné tient aussi à cette manière
d’utiliser la métaphore cinématographique comme
une force génératrice de sens et de mouvement du récit.
Toute la matière du film est ainsi enrichie par ce fertiliseur
si puissant au cinéma qui s’appelle le montage, et
qui permet d’ébranler les certitudes et les schémas
trop figés du scénario. La dernière image du
film est celle des mains des deux personnages, entremêlées
l’une dans l’autre, remplissant l’écran
de l’image de cette union impromptue et sans doute périssable.
Si l’on revient au montage, on s’aperçoit
que Les temps qui changent est caractérisé par de
nombreux inserts, qui couvrent le film sur l’invisible. Il
est ainsi traversé par des scènes qui sont autant
de brèches où s’engouffre l’impalpable.
La mise en scène de la violence des sentiments se fait à
travers des images décalées de la violence. Dans de
nombreuses scènes du film, l’irruption d’images
sacrificielles, comme l’égorgement du mouton, le sang
qui coule et imprègne la terre, les chiens enragés
qui courent derrière Sami et le mordent, les engins qui remuent
les entrailles de la terre, autant d’occurrences de cette
réalité spasmodique et meurtrière. Si la caméra
de Téchiné est traversée ainsi par la tentation
du très-bas, si une force d’attraction la fait basculer
soudainement vers le sol pour enregistrer méthodiquement
tout ce qu’il enferme comme vie grouillante et maudite, ce
n’est que pour alimenter cet autre mouvement, sans doute plus
ténu et invisible, qui la porte vers l’ailleurs, vers
l’au-delà de l’espace, vers l’inexplicable
et les sortilèges de l’infini. C’est ainsi que
dans de nombreuses scènes du film, un mouvement panoramique,
qui débute sur la terre ferme et les chemins serpentés
de Tanger, finit sur l’image de la mer, ouvrant ainsi la scène
à la respiration de l’ailleurs. De même, on pourrait
penser que le choix de Tanger comme ville diégetique contribue
à cette ouverture, puisque Tanger est à la fois la
limite ou la pointe de l’Afrique, mais aussi le point de départ
des immigrés vers l’Europe, c’est-à-dire
vers le rêve, vers une vie fantasmée, vers les mirages
de l’existence. Le choix de la ville inscrit ainsi, dans la
topographie même du lieu, cette dialectique de l’ici-bas
et de l’au-delà, que Téchiné n’a
cessé d’explorer et de mettre en scène tout
au long de son film.
A quoi reconnaît-on une grande œuvre
? sans doute à la rencontre du style et de l’idée,
qui permet ainsi de retrouver, dans tous les éléments
de la mise en scène, l’impulsion première du
récit, et qui se décline ainsi, s’infiltrant
dans le moindre élément du film. La construction à
la fois rigoureuse et écorchée des Temps qui changent
permet ainsi de comprendre la cohérence intérieure
de cette œuvre majeure.
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