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L'homme et la machine
Si on voulait définir la qualité
d'un cinéaste par sa versatilité, David Lynch ferait
figure de Grand Maître, passant de ses chroniques de l'étrange
à la TWIN PEAKS [1992] et LOST HIGHWAY [1996] pour ensuite
bifurquer, avec THE STRAIGHT STORY («UNE HISTOIRE VRAIE»,
en version française), vers la sensibilité et la délicatesse
d'une hymne au temps et à l'expérience humaine. Témoin
lent et patient de ce «road movie» à 8 km/heure,
Lynch revisite tout en douceur son oeuvre et sculpte l'homme dans
sa propre matière, esthétisant l'âge et les
traits creusés et vieillissants du vieux (et extraordinaire)
Richard Farnsworth; faisant l'apologie de l'expérience humaine,
du passé que la nouvelle génération balaye
du revers de la main, du temps et de l'espace que le vieil homme
tente de rejoindre et de juxtaposer, de l'homme et de la machine
fonctionnant comme compléments mutuels, fragiles, mortels
et tous les deux confrontés à une modernité
qu'ils tentent de comprendre et d'apprivoiser à leur manière.
C'est Le vieil homme et la mer de Hemingway, version routière
et rurale; version David Lynch.
Alvin Straight est seul dans sa petite maison.
Dehors se tient une femme énorme, assise sur une chaise,
au soleil, se faisant brunir le visage avec une plaque de cuivre.
Près d'elle: la caméra de Lynch qui scrute, lentement,
timidement, hésitante. Elle garde la cadence lente de cet
univers qu'elle commence à peine à apprivoiser; cet
espace qu'elle ne connaît pas et où elle ne peut entrer
sous peine d'indiscrétion et d'appropriation de l'homme.
Alvin s'effondre (on entend le choc de son corps fatigué
sur le plancher), mais la caméra est impassible: elle s'approche
de la fenêtre pour voir, indiscrète, sans pouvoir s'incruster
dans l'univers d'Alvin avant d'y avoir été invitée.
Cette séquence, peut-être l'une des plus belles et
des plus inventives qui m'ait été donné de
voir ces dernières années, ouvre le film et annonce
immédiatement la tangente que prendra le récit et
la mise en scène de Lynch. Voilà d'ailleurs le génie
de ce film extraordinaire, soit de faire fi du pouvoir et de l'ubiquité
de la caméra qui se contentera de suivre, sans se l'approprier,
l'histoire et l'évolution d'Alvin. Elle est invitée
à scruter cet homme hors norme; cet homme à la fois
simple et riche, interprété avec brio par le vieux
Richard Farnsworth. La caméra suit alors l'Odyssée
du vieux routier, traversant l'Iowa en tondeuse à gazon pour
aller faire la paix avec son vieux frère malade. Elle suit
le rythme du temps, de la vie et de la nature, marquant les pas
de cet homme qui a tant vécu et pour qui le temps et la vitesse
sont des choses qu'il a depuis longtemps oubliés. Il avance,
au gré des soubresauts de sa machine et de son corps handicapé,
au rythme de la musique minimaliste et fascinante de Angelo Badalamenti,
vieux complice de l'oeuvre de Lynch.
THE STRAIGHT STORY est aussi une hymne à
l'homme et la machine; à ses vieilles carcasses métalliques
qui fascinent le cinéaste et qui revêtent une seconde
nature pour Alvin. Ce n'est plus la machine qui sert la déshumanisation
ou l'abrutissement de l'homme; ce n'est plus la machine, créée
par l'homme, servant à conquérir la nature. C'est
la machine lente, imparfaite et défectueuse, à l'égale
de la chaire affaiblie du héros; c'est la machine-homme soumise
aux intempéries de la nature et du temps; l'engin, la bête,
construite par l'homme pour pallier à ses imperfections,
pour servir de prolongements (voir le «ramasseur» d'Alvin)
à l'être physique qui tente de vivre, d'évoluer
et de s'adapter à son environnement et à son état
vieillissant et imparfait. Elle devient un avec l'homme qui l'enfourche,
à l'image d'un cow-boy moderne sur sa monture métallique,
et est abattue par Alvin lorsque blessée mortellement, comme
on le ferait d'un vieux cheval. Elle est mortelle et imparfaite.
Le film de Lynch se présente alors comme un chant à
la simplicité et à la profondeur de cet homme ayant
tout vécu, cet homme qui refuse de mourir, refusant les conseils
du médecin pour vivre sa vie et son Odyssée à
sa façon. Ainsi, la quête de l'homme et de sa machine
(en symbiose) ne saurait se faire qu'en solitaire, refusant les
alternatives de ceux qui lui offrent de le conduire à destination.
«Je veux finir ce voyage comme je l'ai commencé»,
nous dit-il. La recherche de soi ne semble alors plus pour Lynch
dans la vérité, mais dans le chemin que l'on prend
pour y arriver. Alvin est alors confronté à toute
une vie de labeur et de souvenir, à une modernité
oubliant tranquillement le passé. C'est la vieille cabane
pourrie que brûlent les pompiers pour s'entraîner, sans
se rendre compte qu'à l'avant plan se trouve un vieil homme
qui, ayant perdu le contrôle de sa «monture»,
court vers sa fin. C'est tuer la vieillesse au profit de la modernité,
oublier la noblesse de l'âge, de ceux qui nous ont engendrés,
oublier le vieil homme en danger.
C'est ce fossé entre les générations
que semble vouloir illustrer le cinéaste. C'est la jeunesse,
transparente et translucide (Alvin devinant immédiatement
la grossesse problématique de la jeune auto stoppeuse), face
à la vieillesse, dont la carapace hermétique conserve
en elle le passé et la mémoire d'un peuple qui ne
sait plus les écouter, qui ne sait plus les comprendre. Peut-être
n'est-ce que par le choc entre ces êtres aux traits creusés
par le temps que peut s'ouvrir le grand livre d'Alvin? Par cette
séquence magnifique où le vieil homme, assis au coin
d'un bar avec le vieux père de cet homme qui l'a hébergé,
est filmé en un seul gros plan, fixe, magnifique, déballant
le traumatisme «homicidaire» l'ayant torturé
dans les tranchées de l'Europe de la Deuxième Guerre,
ce traumatisme oublié de la jeunesse mais ayant gravé
un nouveau sillon, une nouvelle ride, sur le visage sage et fatigué
de ce héros solitaire. D'où cette impossibilité
pour Alvin d'entrer impunément chez les gens, dans leur intimité,
tout comme la caméra du cinéaste, suivant timidement
l'homme et sa machine, apprenant à l'apprivoiser au fil du
temps et de l'espace.
THE STRAIGHT STORY, c'est l'histoire de l'homme,
regardant les étoiles pour comprendre l'espace qui le sépare
de son frère. C'est abolir les distances entre les êtres,
oublier les rancunes et permettre au ciel et à la terre de
se rejoindre. C'est le coucher de soleil où l'astre rencontre
les plaines, où ils se fondent et se rejoignent. C'est l'homme
et sa monture, combattant les distances entre ces deux espaces hétérogènes
(le ciel et la terre; Alvin et son frère; la jeunesse et
la vieillesse). Une hymne au temps et à l'homme, là
où David Lynch arrive à faire surgir l'irrationnel
de la simplicité, là où il abolit les distances
pour que Alvin arrive, avec son frère, à «contempler
les étoiles comme nous le faisions il y a longtemps».
C'est le cinéma revenant aux sources et nous offrant, via
la caméra de Lynch, l'un de ses nouveaux chefs-d'oeuvre.
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