5

 

ANALYSE
2001
THE STRAIGHT STORY
É-U [1999]

Réalisateur: David Lynch
Scénario: Mary Sweeney, John Roach,
Interprètes: Richard Farnsworth, Sissy Spacek, Harry Dean Stanton

 

L'homme et la machine

Si on voulait définir la qualité d'un cinéaste par sa versatilité, David Lynch ferait figure de Grand Maître, passant de ses chroniques de l'étrange à la TWIN PEAKS [1992] et LOST HIGHWAY [1996] pour ensuite bifurquer, avec THE STRAIGHT STORY («UNE HISTOIRE VRAIE», en version française), vers la sensibilité et la délicatesse d'une hymne au temps et à l'expérience humaine. Témoin lent et patient de ce «road movie» à 8 km/heure, Lynch revisite tout en douceur son oeuvre et sculpte l'homme dans sa propre matière, esthétisant l'âge et les traits creusés et vieillissants du vieux (et extraordinaire) Richard Farnsworth; faisant l'apologie de l'expérience humaine, du passé que la nouvelle génération balaye du revers de la main, du temps et de l'espace que le vieil homme tente de rejoindre et de juxtaposer, de l'homme et de la machine fonctionnant comme compléments mutuels, fragiles, mortels et tous les deux confrontés à une modernité qu'ils tentent de comprendre et d'apprivoiser à leur manière. C'est Le vieil homme et la mer de Hemingway, version routière et rurale; version David Lynch.

Alvin Straight est seul dans sa petite maison. Dehors se tient une femme énorme, assise sur une chaise, au soleil, se faisant brunir le visage avec une plaque de cuivre. Près d'elle: la caméra de Lynch qui scrute, lentement, timidement, hésitante. Elle garde la cadence lente de cet univers qu'elle commence à peine à apprivoiser; cet espace qu'elle ne connaît pas et où elle ne peut entrer sous peine d'indiscrétion et d'appropriation de l'homme. Alvin s'effondre (on entend le choc de son corps fatigué sur le plancher), mais la caméra est impassible: elle s'approche de la fenêtre pour voir, indiscrète, sans pouvoir s'incruster dans l'univers d'Alvin avant d'y avoir été invitée. Cette séquence, peut-être l'une des plus belles et des plus inventives qui m'ait été donné de voir ces dernières années, ouvre le film et annonce immédiatement la tangente que prendra le récit et la mise en scène de Lynch. Voilà d'ailleurs le génie de ce film extraordinaire, soit de faire fi du pouvoir et de l'ubiquité de la caméra qui se contentera de suivre, sans se l'approprier, l'histoire et l'évolution d'Alvin. Elle est invitée à scruter cet homme hors norme; cet homme à la fois simple et riche, interprété avec brio par le vieux Richard Farnsworth. La caméra suit alors l'Odyssée du vieux routier, traversant l'Iowa en tondeuse à gazon pour aller faire la paix avec son vieux frère malade. Elle suit le rythme du temps, de la vie et de la nature, marquant les pas de cet homme qui a tant vécu et pour qui le temps et la vitesse sont des choses qu'il a depuis longtemps oubliés. Il avance, au gré des soubresauts de sa machine et de son corps handicapé, au rythme de la musique minimaliste et fascinante de Angelo Badalamenti, vieux complice de l'oeuvre de Lynch.

THE STRAIGHT STORY est aussi une hymne à l'homme et la machine; à ses vieilles carcasses métalliques qui fascinent le cinéaste et qui revêtent une seconde nature pour Alvin. Ce n'est plus la machine qui sert la déshumanisation ou l'abrutissement de l'homme; ce n'est plus la machine, créée par l'homme, servant à conquérir la nature. C'est la machine lente, imparfaite et défectueuse, à l'égale de la chaire affaiblie du héros; c'est la machine-homme soumise aux intempéries de la nature et du temps; l'engin, la bête, construite par l'homme pour pallier à ses imperfections, pour servir de prolongements (voir le «ramasseur» d'Alvin) à l'être physique qui tente de vivre, d'évoluer et de s'adapter à son environnement et à son état vieillissant et imparfait. Elle devient un avec l'homme qui l'enfourche, à l'image d'un cow-boy moderne sur sa monture métallique, et est abattue par Alvin lorsque blessée mortellement, comme on le ferait d'un vieux cheval. Elle est mortelle et imparfaite. Le film de Lynch se présente alors comme un chant à la simplicité et à la profondeur de cet homme ayant tout vécu, cet homme qui refuse de mourir, refusant les conseils du médecin pour vivre sa vie et son Odyssée à sa façon. Ainsi, la quête de l'homme et de sa machine (en symbiose) ne saurait se faire qu'en solitaire, refusant les alternatives de ceux qui lui offrent de le conduire à destination. «Je veux finir ce voyage comme je l'ai commencé», nous dit-il. La recherche de soi ne semble alors plus pour Lynch dans la vérité, mais dans le chemin que l'on prend pour y arriver. Alvin est alors confronté à toute une vie de labeur et de souvenir, à une modernité oubliant tranquillement le passé. C'est la vieille cabane pourrie que brûlent les pompiers pour s'entraîner, sans se rendre compte qu'à l'avant plan se trouve un vieil homme qui, ayant perdu le contrôle de sa «monture», court vers sa fin. C'est tuer la vieillesse au profit de la modernité, oublier la noblesse de l'âge, de ceux qui nous ont engendrés, oublier le vieil homme en danger.

C'est ce fossé entre les générations que semble vouloir illustrer le cinéaste. C'est la jeunesse, transparente et translucide (Alvin devinant immédiatement la grossesse problématique de la jeune auto stoppeuse), face à la vieillesse, dont la carapace hermétique conserve en elle le passé et la mémoire d'un peuple qui ne sait plus les écouter, qui ne sait plus les comprendre. Peut-être n'est-ce que par le choc entre ces êtres aux traits creusés par le temps que peut s'ouvrir le grand livre d'Alvin? Par cette séquence magnifique où le vieil homme, assis au coin d'un bar avec le vieux père de cet homme qui l'a hébergé, est filmé en un seul gros plan, fixe, magnifique, déballant le traumatisme «homicidaire» l'ayant torturé dans les tranchées de l'Europe de la Deuxième Guerre, ce traumatisme oublié de la jeunesse mais ayant gravé un nouveau sillon, une nouvelle ride, sur le visage sage et fatigué de ce héros solitaire. D'où cette impossibilité pour Alvin d'entrer impunément chez les gens, dans leur intimité, tout comme la caméra du cinéaste, suivant timidement l'homme et sa machine, apprenant à l'apprivoiser au fil du temps et de l'espace.

THE STRAIGHT STORY, c'est l'histoire de l'homme, regardant les étoiles pour comprendre l'espace qui le sépare de son frère. C'est abolir les distances entre les êtres, oublier les rancunes et permettre au ciel et à la terre de se rejoindre. C'est le coucher de soleil où l'astre rencontre les plaines, où ils se fondent et se rejoignent. C'est l'homme et sa monture, combattant les distances entre ces deux espaces hétérogènes (le ciel et la terre; Alvin et son frère; la jeunesse et la vieillesse). Une hymne au temps et à l'homme, là où David Lynch arrive à faire surgir l'irrationnel de la simplicité, là où il abolit les distances pour que Alvin arrive, avec son frère, à «contempler les étoiles comme nous le faisions il y a longtemps». C'est le cinéma revenant aux sources et nous offrant, via la caméra de Lynch, l'un de ses nouveaux chefs-d'oeuvre.

 

Émile Baron

 

5
© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928