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La
Tierce Personne
LA SPIRALE DU PIANISTE, Judith Abitbol
par Alexandre Tylski, Université Toulouse Le Mirail
NB: Judith Abitbol vient de signer en 2005
un nouveau film intitulé "Avant Le Jour" (avec
notamment Nathalie Richard).
Documentaire d’une centaine de minutes, tourné en pellicule,
sur le labeur acharné d’un pianiste professionnel,
Jean-Louis Haguenauer. Sur six mois, la cinéaste Judith Abitbol
nous montre ce pianiste de renommée internationale travaillant
sur les 24 préludes de Debussy. Le film se déroule
entièrement dans l’appartement du pianiste ; très
peu de mouvements de caméra, un minimum d’éclairage
et une volonté féroce à éviter tout
artifice esthétique trop tape à l’œil.
Juste une sage humilité devant un musicien libéré
de toute inhibition (trop concentré pour penser à
la caméra). Un pianiste qui se livre alors page après
page de partitions à ses angoisses concernant son interprétation.
La réalisatrice ne nous fera écouter à juste
raison ni un morceau complet, ni le récital final. LA SPIRALE
DU PIANISTE dit bien l’enjeu : l’obsession scrupuleuse
et intime de la création, l’engouffrement piane-piane
du corps et de l’âme dans l’œuvre musicale.
Loin des documentaires affichés comme ludiques et pédagogiques
qui flottent sur les ondes, ce film ne cherche pas à être
à la mode ou à éduquer, il laisse simplement,
sans voix off, le spectateur à une pure contemplation de
la « création au travail ».
Etonnement, il s’agit là peut-être
d’un des films les plus silencieux jamais tournés,
alors que la musique ne cesse de traverser le film du début
à la fin - sauf les deux génériques muets.
Est-ce le huis clos aquarium qui stimule cette impression ? Est-ce
le calme apparent du pianiste ? La réserve de la caméra
? Difficile à dire. Il est probable que la sérénité
du film tienne en réalité tout entière dans
l’entremêlement de tous ces éléments et
au fait que le spectateur puisse pour une fois se focaliser tranquillement
sur le son. Paradoxalement, l’impression de silence naît
ici en effet de la possibilité d’écouter vraiment
le son. LA SPIRALE DU PIANISTE est un vertige sonore où seulement
deux types de sons peuvent se mélanger : la musique d’une
part et la voix du pianiste - parlant pendant qu’il joue.
Aujourd’hui, les films regorgent d’une infinité
de pistes sonores menant soit à de la soupe, soit à
une beauté baroque. Dans ce film, l’ouïe du spectateur
est plongée dans un vacarme silencieux, nourri de sentiments
muets et incarnés.
A quelques rares moments, entend-on la voix de
la cinéaste hors champ (sa présence et son investissement
personnel relèvent du sonore ironiquement) interrogeant le
pianiste sur différents aspects de sa préparation.
Il y a donc bien une part informative dans LA SPIRALE DU PIANISTE,
mais elle se joue de manière discrète et naturelle.
Une familiarité se note à l’image entre la cinéaste
et le pianiste, ils se connaissent. L’intimité et la
sincérité deviennent alors palpable à l’écran.
On verra le pianiste les pieds nus sur la table de sa cuisine, fredonnant
ses partitions entre deux pots de confitures, on le verra écouter
en agitant les mains l’interprétation de Debussy par
d’autres pianistes. « Ecouter une seule interprétation
d’un morceau est catastrophique, mais écouter plusieurs
approches personnelles du même morceau nourrit réellement
mon imaginaire. » Le film n’est pas une sorte d’inquisition,
c’est plus le pianiste qui donne et pose des questions. Ainsi,
tout en jouant au piano, il ne cesse de se questionner, en direct
et à voix haute, sur la pertinence de telle ou telle intensité
de jeu. Il rejoue inlassablement le même phrasé, sans
jamais s’épuiser, tout en expliquant ce qui ne lui
plaît pas à chaque fois, cherchant aveuglément
« son » son. Parfois, un plan fixe peut durer plusieurs
minutes, avec uniquement les mêmes notes refaçonnées
avec la même verve, mais dans des teintes subtilement distinctes
les unes des autres.
L’entreprise de la réalisatrice est
un peu celle de Monet, peignant le même sujet plusieurs fois,
dans le même angle mais sous différentes lumières,
conférant à chaque tableau, une singularité
bouleversante. Les seules marques esthétiques vraiment visibles
dans LA SPIRALE DU PIANISTE (car il y a tout de même une esthétique
dans ce film, puisqu’il y a choix de cadrage et de montage),
résident notamment dans le jeu autour du flou et du net.
Lorsque la caméra est de profil par exemple, les mains partent
vers le fond du cadre, dans le grave, puis reviennent vers l’objectif,
dans l’aigu. Parfois, les plans sont flous un instant le temps
de la mise au point. Les doigts du pianiste et les doigts de celle
qui filme exécutent alors dans une folle course poursuite
une sorte de duo synesthésique fiévreux. Or, c’est
bel et bien le corps qui ici est le cœur de la scène.
Et le héros du film n’est pas le piano (jamais filmé
en entier, rarement en détails), mais le corps, le tout premier
instrument musical.
LA SPIRALE DU PIANISTE a effectivement su montrer
de manière frappante la place de chaque partie du corps dans
l’exécution musicale. L’affiche du film se compose
d’ailleurs de trois images : les pieds du pianiste, ses mains
puis son dos et sa tête (comme si le pianiste était
rafistolé comme Frankenstein). Dans une des scènes
du film, le pianiste joue debout, comme pour « voir »
le morceau d’un autre point de vue et faire réagir
son corps d’une autre manière. Cette scène stupéfiante
décrit les démembrements étonnants du pianiste
quand il joue debout, les pieds accrochés au sol comme un
aigle attrapant une proie entre ses griffes, les jambes dansantes
et virevoltantes, les bras et les mains étirées violemment
au loin dans tous les sens comme pour capturer un objet volant insaisissable.
Cette séquence cruciale rappelle frénétiquement
la créature cachée en chaque musicien, une tierce
personne muette et bouillonnante, intensément là.
Les gros plans sur les mains du pianiste sont aussi
des exemples magnifiques de cette créature autonome qu’est
le corps humain. Parfois, les os des doigts se confondent dans la
même raideur visuelle et physique que les notes blanches du
piano. Une fusion des matières s’opère, le pianiste
et le piano semblent dans ces instants précis ne faire plus
qu’une entité. Outre les nerfs et les veines en violence
du pianiste, la cinéaste s’attarde aussi sur les déformations
des mains du pianiste lorsqu’il doit exécuter des passages
difficiles où une main doit jouer au-dessus de l’autre.
Les deux mains en position d’accouplement forme une sorte
de pieuvre, une mâchoire, un monstre. Et le pianiste de personnifier
ses mains lorsqu’il se demande tout haut quelle main il choisit
de mettre en scène au dessous et au dessus, à gauche
et à droite. Qui jouera côté cour et côté
jardin ? Ses mains sont des interprètes qu’il semble
diriger comme un véritable metteur en scène.
Est-il dès lors étonnant de voir
autant de films montrant des pianos ou dont les héros sont
des pianistes ? Le piano est par nature théâtral et
cinématographique. Plus que tout autre instrument de musique,
le piano a conquis les images du cinéma. Récemment,
un grand nombre de films ont traité de près ou de
loin l’art pianistique, en particulier des très bons
films comme THE PIANO, SHINE, THE LEGEND OF 1900, LA PIANISTE, LE
PIANISTE. LA SPIRALE DU PIANISTE est certes un documentaire, mais
il touche réellement à la fiction dans la mesure où
devant le spectateur se joue l’aventure d’un être
mi-homme mi-piano qui parle sans cesse de traverser des «
passages périlleux » et qui semble, tel un héros
ou un chaman, pénétrer dans un autre monde. La spirale
du pianiste, c’est cela. Le courage d’aller de l’autre
côté. Le cinéma seul peut-être pouvait
alors rendre une magie aussi intense.
Alexandre Tylski est chercheur à l'Université Toulouse
Le Mirail (ESAV/LARA) et est rédacteur en chef de la revue
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