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LA SIGNATURE
AU CINEMA
SELON STEVEN SPIELBERG
Etude sur The Terminal (USA, 2004)
par Alexandre Tylski, Université Toulouse
Le Mirail
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Bien que The Terminal soit une nouvelle
comédie signée Steven Spielberg (cinéaste qui,
enfant, et fait méconnu, n’avait le droit de ne regarder
que des comédies), il serait peut-être maladroit de
ne le considérer que comme un joli petit film inoffensif,
ou encore prématuré et puéril de déterminer
s'il s'agit du pire ou du meilleur film de l'auteur. A l’instar
du dernier Woody Allen (Anything Else) ou Martin Scorsese
(Gangs of New York), le nouveau film de Steven Spielberg
est d’abord un « S.O.S. » post 11 septembre, une
bouteille jetée dans l’Atlantique. « Au secours,
ici les USA » pourrait être ainsi le sous-titre de The
Terminal dont la racine du mot raconte déjà une
menace de chaos et l’aéroport ultra sécurisé
qu’il décrit prend racine dans une ville éminemment
historique pour l’immigration aux Etats-Unis.
Attention aux panneaux !
Depuis longtemps on le sait, Steven Spielberg travaille,
plus ou moins de façon souterraine selon les cas, à
une véritable réflexion politique sur les USA mais
également, et cela devient une signature, sur les fondements
de la civilisation – Amistad (1997) est en ce sens
un film à revisiter d’urgence (après sa malheureuse
lapidation critique et publique) car peut-être fondamentalement
plus riche que Schindler’s List (1993).
Le premier long-métrage de Steven Spielberg,
Sugarland Express (1974), encore méconnu en France
(pourtant primé à Cannes pour son scénario)
racontait, pour ainsi dire, la même histoire, ou presque,
que celle du Terminal. Les deux films sont basés
sur une histoire vraie, placée au cœur d’une administration
inhumaine, et ont, tous deux, le même fragment mère
filmique, le même point de départ visuel, un panneau.
(1)
Un panneau surchargé d’informations
et de signes (panneaux qu’on ne lit plus à en croire
le laveur de sol dans le film ?). Un panneau de vitesse et de directions
planté au bord d’une route du Texas pour l’un,
et un panneau de directions et de numérotations de vol suspendu
dans un aéroport new-yorkais pour l’autre. Dans les
deux films, le marquage du monde par le panneau, le tatouage administratif.
Et dans les deux films aussi, les protagonistes principaux sont
pris en otage par l’absurdité du monde, des machines
et des lois, et sont encerclés, voire réduits à
néant, par les forces de l’ordre ; observés,
traqués, menacés et rendus à l’état
de bête par la justice des Etats-Unis.
Aussitôt après les plans vertigineux
de panneaux de vol automatiques et « vivants » dans
The Terminal, Spielberg enchaîne avec des images
et un montage rappelant de façon troublante et directe le
tout début, aussi, de Schindler’s List. Les
tables à listes des nazis sur le quai d’une gare sont
ici remplacées par les cages des douaniers de l’aéroport.
La série de plans courts sur les visages des familles juives
est remplacée ici par une même série d’images
sur les visages de voyageurs fraîchement débarqués.
Les deux mots « nom » et « prénom »
réclamés par les nazis aux juifs sont ici aux USA
deux mots : « tourisme » et « business ».
Même commencement, même procédé, même
critique d’un monde atrocement manichéen, même
force narrative, même signature cinématographique.
Le « coup de pied au cul »
chaplinesque
Si l’administration, le papier, la liste,
le panneau et le tampon sont à nouveau au cœur du cinéma
de Steven Spielberg (qui en tant que dirigeant d’une Major
aussi imposante que Dreamworks doit en découdre quotidiennement),
le cinéaste cultive ici, probablement plus fort que jamais
auparavant dans sa filmographie, l’exploration critique du
Système (bien qu’elle était déjà
particulièrement précise dans Minority Report,
2002). Ainsi, cette manière de filmer l’accueil froid
et bestiaire des arrivants aux USA est un véritable coup
de pied au cul contre le gouvernement des Etats-Unis et rappelle
directement le coup de pied au cul littéral contre les services
d’immigration à New York dans The Immigrant
(1917) de Charles Chaplin. La démarche saccadée de
Tom Hanks dans le film a en ce sens tout de l’hommage au grand
vagabond. Il est cabotin, déplacé, étranger,
mais aimant et inventif.
The Terminal est le témoignage
d’un pays ultra policier, ultra sécurisé, ultra
méfiant, comme en état de guerre. Se rappeler à
ce titre qu’un des auteurs du scénario du film n’est
nul autre qu’Andrew Niccol, scénariste de The Truman
Show (et sa critique mondiale de Big Brother) et réalisateur
de Gattaca (préfiguration d’un futur carcéral,
panoptique et inhumain).
Le regard panoptique de l’Etat sur les individus
se résume fort bien dans The Terminal à travers
la scène où le directeur de la sécurité
de l’aéroport observe Navorski (Tom Hanks) avec une
caméra de surveillance. Jeu de chat et de souris entre un
homme et une caméra omniprésente ; une caméra
désireuse de ne pas se faire trop remarquée et capable
de pointer son nez subitement ailleurs quand on l’observe
! La salle des moniteurs de surveillance dans ce film rappelle affreusement
l’écran à images de Minority Report
où se lit, comme dans une boule magique de voyant, l’espace
temps. Entre conte et réalité. Mais aussi combat persistant
entre l'homme et la machine (hollywoodienne?) inauguré chez
Spielberg avec Duel en 1971 - on se rappelle par exemple
dans The Terminal l'image saisissante et surréaliste
d'un vieil Indien stoppant net un Boeing, la lutte David contre
Goliath au coeur des films du cinéaste.
La main comme emblème de l’humain
The Terminal pourrait donc se lire comme
un manifeste sur la vue (faut-il aussi des lunettes à cette
hôtesse de l’air ?), l’observation (Navorski survit
probablement parce qu’il est avant tout observateur), le trompe
l’œil (le reflet de la tête de Navorski sur les
costumes d’une vitrine), mais c’est surtout une autre
partie anatomique qui sonne fort dans The Terminal, la
main.
Sans tomber dans le dogme théorique le plus
radical, tous les grands cinéastes, semble-t-il, filment
les mains – et l’inverse nous semble tout aussi vrai:
ceux et celles qui prennent le temps de filmer les mains sont déjà
des grands car, au fond, se joue là, dans la main, un peu
de l’avenir du cinéma, de la création et de
l’identité humaine. En particulier, de nos jours.
Chez Spielberg, la main c’est d’abord
le doigt on le sait, celui de E.T. (et la création
du monde selon Michelangelo) mais, toujours, le lien humain par
excellence, celui qui sauve la vie, celui qui sort l’Autre
du précipice dans l’aventure, celui qui échange
et lie (celui qui n’a pas de main est dès lors automatiquement
inhumain, Hook). Ici aussi, dans The Terminal,
la main tendue est le prolongement du cœur... jusqu’à
devenir emblème. Dans une scène en effet,
la main de Navorski est accidentellement photocopiée et devient
ensuite légende. Chaque membre du personnel de l’aéroport
arborera cette image de main comme le symbole de la résistance
et de l’humain dans un monde esclavagiste d’acier et
de machines (l’avion et le téléphone restent
deux figures essentielles dans l’œuvre de Spielberg).
Navorski représente « la faille »
(c’est ainsi que le chef de la sécurité le définit)
dans le labyrinthe kafkaïen. Et cette faille humaine, c’est
aussi, éminemment, la signature, le sillon des possédés.
(2) La signature (l’humain) est le secret du film, le secret
profond de la boîte mystère de Navorski que même
les radios X ne peuvent sonder. La signature, c’est ce pourquoi
Navorski attend et ce qu’il recherche aux USA. Le générique
de fin du film, conçu avec les vraies signatures des principaux
auteurs du film, est un écho à cette quête,
un cadeau offert aux générations, une revendication
haute de l’identité, de l’humain au cœur
de la machine à compresser hollywoodienne.
Navorski n’est pas intéressé
par le rêve américain en soi, il ne cherche pas à
s’installer aux Etats-Unis ni, une fois libre, à visiter
le pays. Quand il sort pour la première fois depuis des mois
de l’aéroport, il n’hume pas la liberté
de l’Amérique, mais l’air frais tout simplement.
Il recherche l’humain (il attendait Godot ?). Et cet humain
c’est un musicien noir. Un grand joueur de saxophone réduit
à jouer dans des hôtels continentaux. Et toutes les
autres personnes de races noires, indiennes, hispaniques et slaves
sont forcément ici dans ce monde: balayeurs, chauffeurs,
vendeurs de sandwichs et sous-chef. Les hautes autorités
de l’aéroport, l’ancien directeur et le nouveau
directeur, sont blancs. Le constat est évident, le melting-pot
des USA est un pot pourri, un trompe l’œil tout cinématographique.
Si la « love story » du film entre
Navorski et Amélia (Catherine Zeta-Jones) est avortée
c’est que lui garde précieusement son lien avec son
pays, ses racines, son père. Elle, en revanche, n’appartient
plus à aucun pays, elle est toujours ailleurs, toujours ballottée.
Elle n’a plus d’identité propre. C’est
peut-être là le fond du film: Steven Spielberg ne cherche
pas ici à brasser les nationalités simplement pour
évoquer la beauté des mélanges, mais montre
l’attachement de son protagoniste principal pour son identité
(d’où la scène où Navorski se refuse
à déclarer avoir peur de son pays). Il n’est
pas question de mondialisation dans The Terminal, mais
bel et bien de culture d’identités nationales et de
culture des différences.
Le succès, encore et toujours…
Inutile de préciser que The Terminal
a été reçu avec tiédeur par la critique
et le public aux USA mais aussi, fait intéressant, dans les
autres pays. Pourtant, cet anti-héros cabotin, Navorski,
est l’ami du monde, des langues et des races. Pourtant, Navorski
est le symbole universel de notre grande Tour de Babel, il est un
survivant créatif qui finit par réussir. Il réussit
le pari de survivre, de défier l’autorité et
de se faire des amis (clin d’œil à Capra) dans
ce lieu de verre et de marques au sol (clins d’œil à
Tati).
C’est là aussi la signature d’un
cinéaste, Steven Spielberg, dont les films, outre qu’ils
représentent eux-mêmes des triomphes commerciaux, racontent
souvent les trajectoires d’hommes à succès,
Indiana Jones bien sûr, mais pas seulement. Kubrick n’aurait-il
pas déclaré (3) à propos de Schindler’s
List qu’il s’agissait avant tout d’un film
sur le succès ? Et Catch me if you can (2003) n’était-il
pas l’autoportrait d’un jeune homme débrouillard
qui réussissait tout ce qu’il touchait (comme jadis
le jeune Spielberg pénétrant illégalement à
Universal avec une valise vide) ? Le mot « success »
est d’ailleurs dans The Terminal placardé
et mis en valeur dans le bureau de l’ambitieux directeur de
la sécurité.
The Terminal se conclut ainsi logiquement sur des panneaux
à succès, à Times Square, là où
le temps s’arrête ; cœur brûlant de Manhattan,
île dans l’île où l’art (le théâtre,
le jazz, etc.) apprend à vivre deux par deux avec la publicité
la plus agressive (affiches lumineuses, etc.). Anecdote riche d’enseignement,
Steven Spielberg, en recréant son aéroport, avait
fait un appel d’offre pour les publicitaires désireux
de retrouver leur marque dans le film, ce qu’ils firent. C’est
l’ambiguïté éternelle de Steven Spielberg
et celle des USA. La société du spectacle décrit
dans l’ultime fragment de The Terminal rappelle que
New York est la ville des artistes et des mélanges raciaux
(dans le respect des identités?), mais que l’architecture
de ce monde n’arrive peut-être pour l’instant
à ne fonctionner qu’avec la part sombre du diable.
Alexandre Tylski est chercheur au LARA de l'Université
Toulouse II et directeur de publication de la revue Cadrage
Notes
(1) Lire Cyrille Bossy, in Steven Spielberg,
un univers de jeux, L’Harmattan, 1998
(2) Expression de Alice Vincens, in Ecritures de la peinture,
PUF, 1994
(3) Lire Frédéric Raphaël, in Deux ans avec
Kubrick, Editions Plon
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