ANALYSE
2002

LE SOURIRE DE MA MERE (2002)

Réalisation : Marco Bellocchio
Scénario : Marco Bellocchio
Montage : Francesca M.Calvelli
Musique : Riccardo Giagni
Costumes : Sergio Ballo

 

« PLUS LE VISAGE EST SÉRIEUX, PLUS LE SOURIRE EST BEAU »
par Alexandre Tylski

Baroque et engagé, Le sourire de ma mère renoue avec les premiers films polémiques (cf. Le Diable au corps) de Marco Bellochio. Un fils apprend ici que sa mère est « en lice » pour la canonisation. Portrait d’un peintre athée aux prises avec sa pragmatique famille. L’Eglise rit jaune.

Interdit aux mineurs en Italie, Le sourire de ma mère a été montré du doigt par plusieurs Evêques du Vatican – allant même jusqu’à l’interdire radicalement des nombreuses salles en Italie appartenant à l’Eglise. Bien que le film soit totalement dénué de scène pornographique ou sanguinolente, le film violente l’Italie, et tout particulièrement ses décideurs et ses religieux, ses décideurs religieux.

« Le sacrifice de la mère, en termes d'idéologie catholique, conduit à sa sanctification », affirme Bellochio. « Je n'ai jamais spécialement étudié ce sujet, mais je pense que dans le passé de l'église catholique il y a toujours eu ces personnages, devenus saints parce qu'il était utile qu'ils le soient. » Et Bellochio d’évoquer dans son film les très nombreuses canonisations sous le « règne » de Jean-Paul II, et jusqu’à tout récemment encore.

Le sourire de ma mère présente une famille qui, par souci de réputation et de pragmatisme économique, cherche par tous les moyens à faciliter la béatification de leur mère. Mise à nu redoutable, l’Eglise est montrée comme une entreprise de loto parfaitement organisée et omnipotente. Bellochio rature alors l’image lisse des vitrines du Vatican et fait vœu d’iconoclasme, à l’image de son héros anti-héros.

Celui-ci (l’excellent Sergio Castellitto) déambule dans les labyrinthes du christianisme manière Kafka, observant les rituels et les faux-semblants comme le cinéaste les observe. Les toiles du peintre sont d’ailleurs celles de Bellochio lui-même. Le film est personnel, c’est la vision d’un homme. Et c’est probablement aussi la lutte d’un regard libre contre une certaine idée du communautarisme qui circule dans les veines du film.

Et le sourire comme ponctuation, ou comme faux témoignage, du regard. Un portrait peint de la mère apparaît dans le film semblable à celui de la Joconde (célèbre toile au sujet plus que trouble, voire subversif). Que cache donc le sourire : un rire ?, des larmes ?, un cri ?, une fausse identité ?, un travestissement de la vérité ? Que dissimule la Sainteté ? s’interroge le cinéaste.

Le sourire de ma mère est un film de coulisses, de cache-cache, d’ombres dévoilées, de portes dérobées et ouvertes (premier plan du film), de silences révélateurs, de cordes étirées comme des poignards, de changements de ton brusques, mais avec, toujours, le sourire comme fil d’Ariane et point d’orgue. Sourires ironiques, sincères; sourires mortels (déclenchant dans le film un duel à mort); ou sourires aussi à la Chateaubriand : « Plus un visage est sérieux, plus le sourire est beau. » (cf. Mémoires d‘outre-tombe, t. IV)

Le film se boucle sur le sourire de ce peintre sombre (mais voyant) observant son fils aller à l’école. Et le drapeau Européen de flotter dans un coin de l’image (icône d’un trop omniprésent communautarisme ? ou d’un espoir de libération ?). « Je suis réalisateur, et pas homme politique, je voudrais pourtant que notre monde change. La religion – pardon pour la simplification – me semble un obstacle au changement. » Libre à chacun d’adhérer ou non à cette position. D’en sourire peut-être…

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage novembre 2002

 

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