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Analyse de Sleepy
Hollow de Tim Burton
Pour une approche féministe
de Sleepy Hollow
de Tim Burton
par Marc-Jean Filaire, professeur agrégé de Lettres
Modernes, France
Le schéma traditionnel du film avec un vaillant
héros masculin qui parvient à résoudre les
problèmes d’une communauté en détresse
semble régir la composition scénaristique de Sleepy
Hollow de Tim Burton. En effet, la tradition, d’abord
littéraire, du jeune audacieux au service de la société
est à la base du roman d’aventures, notamment de chevalerie,
tout autant que du western. Ichabod Crane, le personnage principal
incarné par Johnny Depp, s’inscrit également
dans le glorieux lignage des héros de contes, qui doivent
faire leurs preuves avant de devenir des adultes susceptibles de
se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. Pourtant, la
jeune beauté, interprétée par Christina Ricci,
ne paraît pas vouloir attendre que la vaillance vienne au
jeune premier qui l’a séduite pour devenir son insipide
et souriante épouse ; bien au contraire, la jeune Katrina
Van Tassel n’obtempère pas quand on lui demande de
s’effacer et s’élance avec courage vers une forêt
maudite quand son cœur le lui conseille. Par conséquent,
les apparences sont trompeuses : le conte gothique que propose Tim
Burton ébranle les attentes clichéiques d’un
ordre où la figure masculine dominerait sans menace. Les
valeurs patriarcales, pourtant si présentes dans le petit
village du XVIIIe siècle où se joue l’action,
sont mises à mal par l’action de plusieurs figures
féminines, qui refusent d’être réduites
au rôle figuratif de la bonne hôtesse. S’interroger
sur l’originalité des rapports entre hommes et femmes
dans Sleepy Hollow conduit à se demander quelle
redéfinition des rôles sexuels se met en place dans
cette œuvre cinématographique. Ainsi, le constat des
failles au sein d’une hiérarchie sociale où
les mâles sont en passe de ne plus assurer le rôle protecteur
conduit à révéler la revendication féministe
sous-jacente. Dès lors, une telle sape des conventions patrilinéaires
ne peut mener qu’à un nouvel état des relations
entre les sexes, dont l’affrontement n’est pas exclu.
I. UN PATRIARCAT EBRANLE
A. Un machisme en perdition
Dans le village de Sleepy Hollow, la petite société
paysanne n’a rien de différent de toutes les sociétés
occidentales du XVIIIe siècle : le mari et père y
est tout puissant et il est le seul à recevoir une véritable
reconnaissance sociale. Il détient toutes les fonctions administratives,
civiles et religieuses, du guet au juge, du banquier au notaire,
du médecin au révérend en passant par l’inspecteur
de police qu’est Ichabod Crane. Lorsqu’il est question
de problèmes importants et de la sauvegarde des membres de
la communauté, tous ceux-ci se réunissent dans des
salons fermés d’où les femmes sont priées
de sortir, ou bien se retrouvent auprès du corps d’une
victime pour établir quelques infructueuses conclusions.
Aussi jeune et nouveau qu’il paraisse, aussi
raisonné et marginal qu’il se revendique, l’envoyé
de New York, Crane, au début du film n’est en rien
différent du pater familias enperruqué qui
commande les instances sociales. Tous pensent détenir la
vérité – même si les avis divergent –
: le coupable est le cavalier sans tête disent les uns, le
coupable est un homme objecte l’autre. Et tous d’être
dans l’erreur, puisque le véritable coupable est une
femme. Ainsi, chacun d’eux mériterait de s’appeler
Crane, puisque chacun croit être la tête pensante, alors
que dans cette histoire les hommes ont plutôt tendance à
la perdre.
Quant au premier étêté de
l’histoire, le cavalier sans tête lui-même, il
est l’incarnation de l’homme et du père dans
toute son exagération ; d’ailleurs, au cours d’un
rêve d’Ichabod, la vision de son père se confond
avec celle du cavalier noir. Ce qu’accomplit le tueur sorti
des entrailles de la terre est assimilable au meurtre ancien et
oublié de la mère : l’un en tuant pères,
femmes et enfants exige qu’on lui rende sa tête et donc
symboliquement son pouvoir, l’autre détruit sa famille
(composée d’un père, d’une mère
et d’un enfant) en refusant une quelconque influence sur l’héritier
mâle autre que paternelle. Les deux assassins incarnent l’intransigeance
du règne patriarcal, celui d’un temps passé
– dans les deux cas, une vingtaine d’années plus
tôt – et peut-être bien révolu.
B. Les femmes ou la femme ?
Les femmes, quant à elles, sont à
Sleepy Hollow les mêmes épouses, mères et en
réalité domestiques – au sens propre –
que toutes les autres femmes du XVIIIe siècle, qu’elles
soient du vieux continent ou colons fondateurs du nouveau. Avant
de se révéler dans toute l’horreur de son caractère,
lady Van Tassel agit comme une hôtesse cordiale et souriante
; l’épouse du docteur Lancaster est réduite
au rang de figurante ; et l’épouse du palefrenier,
seule femme à occuper un emploi réel, a la charge
de sage-femme, titre accessible par le seul fait que la morale judéo-chrétienne
verrait d’un mauvais œil certaine auscultation.
Parce que les femmes sont subordonnées
à leur mari, leur reconnaissance sociale est complètement
dépendante de la place qu’occupe l’époux.
Ainsi, les politesses d’Ichabod à l’égard
de son hôtesse ne sont pas dues à la qualité
des soins qu’elle lui accorde, notamment lorsqu’il est
malade, mais uniquement au fait qu’elle est mariée
à l’homme le plus riche du village. L’exemple
le plus éloquent est celui de la mère de lady Van
Tassel, mise hors de sa maison et rejetée par tous les villageois
à la mort de son mari. Sa fille n’a jamais pardonné
cet ostracisme ; socialement, sans époux, et donc sans ressources,
cette femme était considérée comme inexistante.
D’autres femmes sont encore l’objet
des haines masculines : dans Sleepy Hollow, les personnages
de sorcières sont plus nombreux que de coutume. Si, dans
le temps du récit, on trouve deux cas au village, Katrina
et sa belle-mère, l’une s’adonnant à la
magie blanche l’autre à la magie noire, il faut aussi
compter la sœur cachée au fond des bois, ainsi que les
trois mères mortes d’Ichabod, de Katrina et des jumelles.
Six sorcières, cela fait beaucoup pour une même histoire,
d’autant que quatre d’entre elles occupent les rôles
féminins principaux du film. Le possible rapprochement de
ces femmes assure une grande cohésion du groupe des femmes,
d’autant plus si on y ajoute la sage-femme, qui maîtrise,
comme ses consœurs, des savoirs ignorés des hommes.
Même la très appréciée Katrina doit se
cacher pour lire les livres spécialisés de sa mère.
Pour les hommes, toutes leurs connaissances sont insignifiantes
ou répréhensibles ; les mâles lectures sont
scientifiques ou bibliques ; la femme n’a d’autres lectures
que démoniaques.
C. L’espoir des héritiers
S’il y a des pères et des mères,
il y a par conséquent des héritiers, et, quoi que
fassent les hommes, aussi des héritières. Dans un
système patrilinéaire, la progéniture a la
responsabilité d’assurer la continuité, comprenons
transmettre le nom et le patrimoine, charge que les filles ne peuvent
remplir au mieux qu’à moitié. Toute l’intrigue
de Sleepy Hollow repose sur un problème de succession
et tous les crimes s’organisent afin d’éliminer
les héritiers gênants : dès l’ouverture
du film, le père et le fils Van Garrett sont éliminés,
puis l’épouse secrète et l’enfant qu’elle
porte, quant aux Van Tassel, l’épouse a autrefois été
éliminée, le mari est assassiné au cours du
récit et l’héritière Katrina manque de
peu de perdre la tête. À ceux-ci s’ajoutent tous
les témoins, jusqu’à l’innocente tête
blonde du fils de la sage-femme. Les massacres du cavalier sans
tête sont organisés pour rompre la continuité
des lignages et ainsi porter atteinte à la suprématie
des pères détenteurs de la puissance matérielle.
Pourtant, les héritiers sont les porteurs
de l’espoir : ils sont encore détenteurs d’une
innocence première que l’âge adulte risque de
corroder. Comme cela apparaît dans les rêves d’Ichabod,
l’enfance est le lieu où brillent encore les couleurs
du paradis terrestre, cocon verdoyant et protecteur où les
mères tournent à s’envoler dans des clairières
printanières ; le monde des adultes devient par la suite
une forêt sinistre et labyrinthique où les mères,
toutes décédées, sont remplacées par
des arbres aux morts engendrant des cavaliers infernaux. Ainsi,
le jeune Masbath, à la mort de son père, risque d’être
projeté dans le monde cruel des adultes qui refusent ses
services, comme l’avait vécu vingt ans plus tôt,
la mère des jumelles. L’inspecteur Crane lui-même
est sur le point de prendre le mauvais pli de l’intransigeance
bornée de la loi paternelle ; il lui faut retrouver son enfance,
par l’illusion onirique, pour échapper à la
grisaille ambiante qui semble frapper le monde. Seule Katrina, en
s’attachant à ses certitudes de fille – elle
entretient le souvenir de sa mère et défend l’innocence
de son père –, échappe à l’attraction
des préjugés, où la projette pourtant un moment
un Ichabod aveuglé par ses déductions logiques.
En effet, malgré ses sentiments, le jeune
inspecteur croit celle qu’il aime responsable des meurtres.
Pourtant, la vérité lui a été révélée
par la bouche d’un enfant : le jeune Masbath, sans preuve
aucune, sait Katrina innocente et le dit. Mais qui écoute
un enfant ? Certainement pas un homme, puisque les hommes savent.
C’est en acceptant de remettre en cause ses certitudes qu’Ichabod
comprend ses erreurs de déductions. Il lui faut redevenir
aussi sincère qu’un enfant pour accéder à
la vérité : il y est aidé par un objet de sa
propre enfance, le jeu optique qu’il tient de sa mère.
Alors seulement, Masbath, Katrina et Ichabod, confirmés dans
leur statut d’enfants, sont prêts à affronter
le cavalier sans tête, champion de la loi des pères
et de la funeste belle-mère.
II. LA REVENDICATION DES FEMMES
A. Un combat pour la succession
Si Sleepy Hollow peut être considéré
comme l’histoire d’une femme horrible qui cherche à
s’accaparer la fortune d’un homme qu’elle a épousé
sans l’aimer, il serait naïf d’en rester là.
Une autre lecture du scénario est possible : le comportement
de lady Van Tassel, aussi violent soit-il, peut également
être interprété comme le combat d’une
femme qui veut voir reconnue son existence indépendamment
de son mariage. Au nom des autres femmes, elle oblige la communauté
des hommes à prendre conscience d’un pouvoir d’opposition
à celui des pères. Maîtriser le cavalier sans
tête révèle la capacité féminine
à inverser la tendance ancestrale et à retourner la
force contre ceux qui se considèrent comme les détenteurs
naturels de cette force. De plus, l’occasion est bonne pour
montrer comment les femmes se représentent la domination
masculine : si le cavalier noir est destructeur, il n’est
que le reflet de l’énergie dévastatrice des
hommes. En détruisant la société des mâles,
lady Van Tassel manifeste sa volonté de femme d’être
estimée au même titre qu’un homme, ou plutôt
comme une alternative, un contrepoids à leur suprématie.
Pour porter à son terme un tel projet tous
les procédés sont bons. L’affrontement ne pouvant
être frontal, il faut user d’autres moyens : puisque
les femmes ont toujours été regardées comme
des objets désirables, il est clair que la séduction
est une arme profitable. Ainsi, les femmes, si facilement assimilables
à des sorcières ou des envoûteuses, n’ont
pas d’autre champ de bataille que celui de la fascination
érotique. N’est-ce pas le seul moyen pour la bonne
Sarah d’échapper à son statut de domestique
que d’être la maîtresse du médecin, l’un
des notables ? Quant à la veuve Winship, son mariage avec
le père Van Garrett est le moyen d’échapper
au sort de la mère bannie des jumelles. Lady Van Tassel a
bien compris quel était son seul atout pour prendre la place
de la mère de Katrina. Parce que la communauté des
hommes a cantonné le pouvoir de la féminité
à la seule puissance de séduction, la révolte
des femmes se fait par cette voie. Ainsi, la guerre de succession
qui anime tout le film est moins une histoire d’argent qu’un
combat pour la reconnaissance des femmes et de leur autorité.
B. Deux conceptions de l’ordre
Les forces en présence sont donc celles
de deux ordres différents. Les hommes revendiquent leur appartenance
à l’ordre de la raison, comme cela a déjà
été montré, lequel est assuré par la
réflexion et mis en place à l’aide d’une
solide hiérarchie sociale où chacun trouve une place
indéfectible, du moins en apparence. En effet, les exemples
montrent le contraire, mais personne ne semble le voir : Baltus
Van Tassel est un ancien paysan qui a su s’enrichir et sa
si élégante épouse, fille d’une paria,
s’est élevée elle-même dans la forêt
; tous deux n’en sont pas moins les plus respectés
du village, car les plus riches. L’ordre des mâles aux
allures si stables est donc susceptible d’être remis
en cause et modifié. La maîtrise absolue n’est
qu’un rêve assujetti au principe de réalité.
Pour leur part, les femmes ne sont pas définies
par leur désir de dominer et se présentent donc comme
aptes à concevoir l’immaîtrisable et l’irrationnel
: Katrina rappelle à Ichabod que le premier baiser qu’elle
lui a accordé les yeux bandés n’avait pas de
raison, mais qu’il n’en était pas moins sincère.
Il est dès lors clair que la proximité des femmes
et de la sorcellerie n’a rien d’une diabolisation, mais
est un moyen, au sein du conte gothique, d’établir
le clan féminin du côté de la nature et de ses
vertus. La mère d’Ichabod est proche des oiseaux au
point de voler dans les rêves de son fils ; comme Katrina,
elle sait dessiner des motifs magiques ; comme lady Van Tassel,
les simples n’ont pas de secret pour elles ; comme la sorcière
de la forêt, leur savoir les conduit à une mort violente.
Toutes, à l’inverse des hommes, vivent leur rapport
à la nature de manière plus directe et leur savoir
paraît être le souvenir d’un passé harmonieux
et fusionnel avec le monde.
En outre, la proximité avec la nature peut
se comprendre comme celle plus ontologique de la condition incarnée
de l’humain. Si les hommes clament leur attachement à
l’intellectualité et la spiritualité –
la Bible est leur seule lecture –, les femmes n’en sont
pas à refuser leur corporéité, d’autant
plus que l’on exige d’elles d’être des corps
séduisants : comme avec la nature, leur corps et notamment
leur désir n’est pas refoulé et nié au
profit d’une morale religieuse. Dans les rêves d’Ichabod,
sa mère est parée d’une grâce qui ne se
défait pas d’un érotisme certain et l’envol
au milieu d’une clairière luxuriante sublime le désir
du fils, sans le nier. Elle paie de sa vie le refus d’occulter
une part de ce qui la définit. L’objet de son supplice
explicite l’accusation de sorcellerie, il dénonce l’orgueil
masculin qui refuse le désir aux femmes, lesquelles doivent
paradoxalement être désirables en même temps
que pures et froides : la mère d’Ichabod entre dans
l’infini de la mort rhabillée d’une vierge de
fer, manifestation significative de la place assignée aux
femmes, éternelles mineures, éternelles vierges. La
conscience du corps et du désir peut, par conséquent,
mener certaines femmes à vouloir s’armer contre les
hommes et d’autres à repenser leur relation de manière
plus équitable : ainsi se distinguent Katrina et sa belle-mère.
C. Katrina, une héroïne ?
Il est courant que les titres des contes révèlent
le nom du héros, afin que, dès le début du
récit, la donne soit établie et que les péripéties
offrent tout l’attrait de la découverte. Dans Sleepy
Hollow, le sous-titre désigne le cavalier sans tête
et non Ichabod Crane, comme on pourrait s’y attendre. Cette
absence oblige à s’intéresser au statut héroïque
du jeune inspecteur. Mérite-t-il le titre de héros
? La fin de l’histoire semble prouver qu’il en est digne,
mais faire de lui le personnage éponyme serait galvauder
les actes du jeune Masbath et de la vaillante Katrina, qui ont une
part active dans la révélation de l’énigme.
Ajoutons que Katrina ne se réduit pas à une rencontre
heureuse d’adjuvant, elle aide véritablement Ichabod
à dépasser les préjugés qui obscurcissent
son jugement ; d’ailleurs, sa part active à la progression
intellectuelle de l’intrigue ne devrait-elle pas lui accorder
la reconnaissance qu’offre un titre d’œuvre ?
De plus, son courage ne se démentit jamais
et, parce qu’elle est femme, il lui faut agir seule sans demander
d’aide aux hommes ; lady Van Tassel n’agit pas autrement
que de son propre chef. Ainsi, lorsqu’Ichabod s’élance
vers le mystère de la forêt du Ponant, il quémande
de l’aide aux notables, mais seul le jeune Masbath se propose
de l’accompagner. De son côté, Katrina n’a
d’aide à attendre de personne, elle s’aventure
donc seule dans les bois, où un autre exemple, la sorcière,
montre qu’une femme peut se assumer seule sa survie. Pour
une même quantité de courage, il faut soit les deux
hommes les plus courageux du village, soit une femme : le cliché
traditionnel de la puissance virile est ici bien malmené.
Enfin, le jeune héros qu’est Ichabod
ne peut guère se passer de l’aide de son alliée
s’il veut parvenir à la fin de l’histoire, ne
serait-ce que vivant. S’il peut se battre au corps à
corps avec l’invincible cavalier, il ne peut rien contre un
tir de pistolet en plein cœur : pour échapper à
une telle attaque, il lui faut porter dans son gilet le livre offert
par sa bien-aimée, tendre mais solide cuirasse. Ajoutons
que l’humour de Tim Burton malmène le topos
du jeune chevalier courageux : le jeune Crane est un arachnophobe
craintif, il s’évanouit trois fois au cours du film
et reçoit, à la fin, le baiser qui traditionnellement
sert à éveiller la princesse des contes, mais qui
cette fois-ci est donné par Katrina dans la chaise de poste
qui arrive à New York. Autant d’indices amènent
à repenser le statut du héros et de l’héroïne.
Dans Sleepy Hollow, il semblerait naïf de laisser
la première place au seul personnage masculin, tout comme
il serait contradictoire de faire de Katrina la grande victorieuse
d’un combat contre la masculinité : en éliminant
l’opposition de lady Van Tassel, le jeune couple fait disparaître
la figure féminité agressive au profit d’une
nouvelle égalité où la virilité n’est
plus une force monolithique et cérébrale et la féminité
une servitude domestique ou une pugnacité vengeresse.
III. UN NOUVEL EQUILIBRE
A. Le risque ultime : le complexe d’Œdipe
Néanmoins, pour que le nouveau modèle
de couple fonctionne, il est nécessaire que chacun des membres
ait rompu les liens avec les parents pour devenir un adulte autonome
et capable de s’engager dans une relation nouvelle. Si pour
Katrina la relation à ses parents n’a rien d’envahissant,
il n’en est pas de même pour Ichabod, dont les rêves
sont le lieu où se manifestent les traumatismes anciens réactivés
par des événements analogues et présents. Le
conflit archaïque qui réapparaît est celui que
Freud, le père de la psychanalyse, a nommé le complexe
d’Œdipe et que le petit garçon, entre trois
et cinq ans, doit résoudre inconsciemment en refusant à
la fois le désir qu’il éprouve pour sa mère
et celui de détruire son père. Malheureusement pour
Ichabod, l’affaire qui l’amène à Sleepy
Hollow l’oppose à une belle-mère sanguinaire,
qui est le portrait inversé de la mère idéalisée
par le rêve, et un cavalier aussi destructeur que le père
assassin.
La belle-mère de Katrina est d’abord
un modèle de politesse, mais au cours du film elle se dévoile
et montre son vrai visage, celui de toutes les belles-mères
de contes : elle accapare le père au détriment de
la fille et à son seul profit. Sa disparition finale n’engage
aucun regret. Ce n’est finalement pas elle qui risquait de
réactiver le complexe œdipien d’Ichabod, mais
bien plutôt Katrina elle-même, à cause du fait
qu’elle accumule les ressemblances avec la mère défunte.
Il n’est guère besoin de revenir sur leurs talents
similaires en magie blanche ou de s’attarder sur leurs décolletés
avantageux, mais on ne peut nier l’émotion du jeune
homme en voyant l’attirante fille Van Tassel tracer dans le
sable le même motif spiralé que lui dessinait autrefois
sa mère ; de plus, le cardinal, présent sur le jeu
d’optique de la mère, est l’oiseau préféré
de Katrina. Ce sont les couleurs de vêtements et la teinte
des cheveux qui permettent de les distinguer : une certaine obscurité
définit la mère, brune habillée de robes bleu
marine, tandis que la blonde Katrina se pare toujours de blanc.
Symboliquement, la mère doit rester dans l’ombre du
passé pour que le fils se dirige vers la clarté d’un
jour nouveau, où l’amour sera transféré
sur une personne extérieure au cercle familial. Au cours
du film, la translation s’accomplit, malgré l’erreur
faite par Ichabod sur les motivations de celle qu’il aime
: il la croit un moment coupable, confondant pour la dernière
fois une figure maternelle (la belle-mère) et celle dont
le cœur est à gagner.
Quant au conflit avec la figure paternelle, c’est
grâce au cavalier sans tête qu’Ichabod va parvenir
à dépasser son complexe d’Œdipe inachevé.
Grâce aux rêves, on comprend que le jeune adulte n’a
pas encore fait le deuil de sa mère ni réussi à
pardonner au père. L’enfant a grandi en s’opposant
à la figure paternelle et à toute forme de pouvoir
contraignant, d’où ses affrontements avec les représentants
de la police et de la justice à New York. Affronter le cavalier
noir qui terrorise tout le village offre l’occasion de prendre
sa revanche contre le père, dont on ne sait s’il est
encore en vie ; qu’importe, puisqu’il ne s’agit
pas de se réconcilier avec lui, mais de vivre avec le souvenir
de son crime. Alors, puisque les fantômes du passé
se relèvent et qu’on ne peut tuer des fantômes,
il faut trouver le moyen de s’en défaire. En acceptant
de reconnaître le pouvoir des pères et donc de ne pas
bouleverser l’ordre générationnel, on calme
l’esprit des revenants et on s’assure une place dans
la continuité de la généalogie. Ainsi, en rendant
sa tête au cavalier, symbole phallique de la puissance, Ichabod
reconnaît à ce père symbolique sa place de détenteur
de la loi et de la force, afin qu’il retourne reposer en paix
et que s’élabore une génération nouvelle,
où les rapports seront égaux entre les futurs époux
et parents.
B. (Ir)rationalité
Pour que naissent des rapports nouveaux entre
homme et femme, il faut également que les membres du couple
fassent l’expérience de l’altérité
: construire une relation équilibrée avec une autre
personne induit la conscience de la différence absolue de
l’autre, au-delà de toutes les convergences. Ichabod
et Katrina sont tous deux orientés vers le même objectif,
qui est de mettre à jour la vérité sur le cavalier
sans tête ; cependant, les voies empruntées sont différentes,
puisqu’il préfère se fier à des procédés
scientifiques et elle à un savoir ancestral et à son
intuition. On appréciera l’humour de Tim Burton à
l’égard des objets composites et compliqués
utilisés par le jeune inspecteur, ce qui est un moyen de
ne pas reconnaître la suprématie de la science dans
une société occidentale où progrès
est synonyme de technicité. Magie blanche et technique
scientifique sont ici sur un pied d’égalité,
et le mystère ne sera pas résolu sans l’intervention
de chacune.
Cette première opposition en cache une
autre plus profonde, celle de la masculinité imbue de sa
rationalité et de ses certitudes, qui fait front à
la féminité porteuse d’irrationalité
– et non d’incohérence comme le discours des
hommes au fil des siècles l’a tant répété.
Sleepy Hollow est aussi l’histoire d’un homme
qui prend conscience de son incapacité à saisir l’essence
de la féminité : Ichabod ne comprend pas comment Katrina
peut être si sûre de l’innocence de son père,
alors que l’ensemble des preuves rationnelles l’accusent.
Pour sa part, la fille Van Tassel ne peut expliquer avec rigueur
d’où lui vient cette certitude, cette vérité.
Il faudra que chacun d’eux accepte l’autre point de
vue pour que l’énigme soit résolue. La science
est rattrapée par l’intuition : Ichabod est sauvé
de la mort par le livre de magie qu’il avait hésité
à brûler.
En outre, il est également nécessaire
à Ichabod de dépasser sa peur primordiale de la femme
et d’accepter son désir pour elle, que son état
psychologique d’enfant ne peut pas encore satisfaire. Face
aux femmes, il demeure impuissant et stupéfait de les découvrir
désirantes : n’est-il pas craintif et même retranché
derrière le corps d’un enfant lorsqu’il pénètre
dans l’antre de la sorcière des bois ? n’oblige-t-il
pas le jeune Masbath à demeurer au-dehors et à ne
rien faire quoi que soient les bruits qu’il entende ? n’est-il
pas encore effrayé au moment où, emportée par
la possession, elle se jette sur lui et le couvre de son
corps ? Possédée, est-elle vraiment horrible ou seulement
épouvantable aux yeux du jeune homme ? Autant de questions
qui trouvent de possibles réponses sur la voie de l’érotisme
: la dimension désirante de la féminité est
inaccessible au jeune homme, elle le dépasse et l’effraie.
Ce n’est qu’en acceptant de reconnaître à
la femme son désir que l’homme atteint l’au-delà
de l’impuissance : Ichabod doit d’abord voir l’adultère
de lady Van Tassel, puis la main blessée de Sarah décapitée,
pour comprendre le sens des énigmes qui l’aveuglent.
Pendant la scène d’amour, lady Van Tassel se tranche
la main, obligeant Ichabod à regarder un geste symbolisant
la défloration, c’est-à-dire à voir la
sexualité entre un homme et une femme comme un viol sanglant.
On comprend d’autant mieux sa fuite : il refuse d’être
l’agresseur de celle qu’il aime. Néanmoins, la
vue de la plaie sur la main de Sarah l’oblige à faire
demi-tour. En effet, le transfert d’une main entaillée
à l’autre permet de comprendre le parcours inconscient
du jeune homme : la plaie, qui symbolise avec décence l’intimité
féminine, est vierge de toute hémorragie, ce qui signifie
que la scène vue précédemment ne correspond
pas à l’objet de ses craintes et que l’érotisme
n’est pas lié à la destruction ou la mort. Le
renversement de situation rend alors possible l’accomplissement
de l’amour pour Katrina. La fin du film donne à voir
le nouveau couple à New York et marchant vers leur lieu commun
d’habitation, accompagné du jeune Masbath, qui devient
dès lors symboliquement leur fils. La scène laisse
comprendre qu’“ ils se marièrent et eurent ”
… un enfant !
C. “ Sleepy Hollow ” ou le regressus
ad uterum
L’étude du titre, outre qu’il
est la reprise du nom du village, peut désormais aider à
conclure l’analyse du film. En français, l’expression
signifie “ creux endormi ” et ne crée guère
d’écho, à l’inverse du titre anglais qui
peut rappeler Sleeping Beauty, “ la belle endormie
”, plus connue sous le nom de “ la belle au bois dormant
”. La structure narrative de conte permet un tel rapprochement,
d’autant plus que nous avons déjà repéré
que la fin du film reprenait le schéma inversé de
la princesse réveillée d’un baiser. Quant à
Hollow, il peut être désormais compris comme
une métaphore de la figure féminine et maternelle
par allusion au lieu initial qu’est l’utérus
pour tout être humain. Le parcours d’Ichabod Crane au
cours du récit est de se rendre à Sleepy Hollow et
d’en sortir vivant et conscient. L’aventure se comprend
comme une descente dans les profondeurs énigmatiques de l’être
afin d’y trouver ce qui ouvrira les portes de la conscience
adulte.
Les rêves présents au cours du film
sont cruciaux, puisqu’ils proposent une voie vers l’abîme
qu’est l’enfance oubliée. Suivant le principe
psychanalytique, Ichabod utilise ses rêves pour prendre conscience
du traumatisme refoulé qui l’empêche de vivre
agréablement son passage à l’âge adulte.
De rêve en rêve, il passe de l’extérieur
à l’intérieur d’une bâtisse, puis
progressivement il traverse l’église – dont le
tapis rouge garantit la symbolique vaginale – pour accéder
à la salle de torture, où le meurtre paternel a été
accompli et, enfin, parvenir à la vierge de fer, ultime lieu
à reconnaître comme trop étroit pour y survivre.
Le regressus ad uterum a touché son but, il faut
donc quitter la place, c’est-à-dire accepter de rompre
avec la mère retrouvée, et éviter la torture
de l’enfermement à laquelle elle est désormais
liée. Après le rêve sanglant qui révèle
le secret oublié, il n’y aura plus de rêve ;
seul reste à transposer dans la réalité le
dénouement onirique. Ichabod a donc accepté, par le
biais du rêve, le retour à l’origine du mal –
et du mâle – et sa réconciliation avec la femme
: grâce au souvenir de sa mère, il se défait
de toute culpabilité masculine en découvrant qu’il
n’est pas l’arme phallique (comme les pointes intérieures
de la vierge de fer ou le poignard brandi par lady Van Tassel) qui
détruit – et viole – la femme.
Il reste au jeune héros à accomplir
correctement son réveil et sa sortie du gouffre, du “
sleepy hollow ”, pour pouvoir envisager sa relation amoureuse
de manière équilibrée et heureuse. Plusieurs
images rappellent dans le film l’importance de l’extraction
hors de la cavité : le cavalier noir semble sorti de sa tombe,
les morts sont exhumés pour être autopsiés,
les crânes sont dégagés de l’arbre maudit.
Pour réussir sa sortie, cependant, il convient d’avoir
passé l’épreuve de la conscience : le magistrat
Philipse qui tente de fuir le village en est empêché.
On ne quitte pas Sleepy Hollow impunément. La fuite de l’utérus
est impossible tant que le conflit n’est pas résolu,
d’où l’image de l’arbre des morts, obscur
vagin tentaculaire qui relie le monde à l’Enfer et
ne recrache que des êtres mutilés où assoiffés
de sang. Ichabod réconcilie finalement les deux sexes en
rompant ses liens – son cordon ombilical – avec sa mère
retrouvée d’abord et quittée ensuite pour une
autre femme : sans la seconde étape, l’enfant ne devient
qu’un adulte amputé qui refuse d’affronter la
vie réelle et se réfugie dans le giron mortifère
de sa dévorante génitrice.
CONCLUSION
On ne peut refuser au film de Tim Burton une certaine
modernité idéologique. S’il assume une culture
patriarcale ancestrale, reprise dans le contexte historique et géographique,
il fait éclater les schémas traditionnels en repensant
les figures du héros et de l’héroïne. Tous
deux sont désormais alliés, malgré leurs différences
fondamentales qui ne sont pas niées. Le jeune couple ne se
constitue cependant pas de manière simple, il leur faut réconcilier
leurs deux sexes, ennemis immémoriaux : leur aventure est
donc tout autant celle des hommes et des femmes modernes sur le
point de se défaire de la tare ancienne des préjugés
sexistes. Sleepy Hollow permet également de comprendre
que celui des deux actants qui a le plus de chemin à parcourir
reste le garçon, qui est enfermé dans le carcan culturel
de son illusoire puissance d’homme. La figure féminine
l’aide à surpasser les épreuves qu’il
ne peut assumer seul. Ainsi, tout en reconnaissant au père
son pouvoir et à la mère son affection, le jeune couple
rompt avec les préjugés ancestraux pour envisager
une relation où chacun d’eux assume à la fois
la spécificité de son sexe et la perméabilité
des rôles sociaux.
Marc-Jean Filaire
Professeur agrégé de Lettres modernes au lycée
Jean-Moulin de Béziers (France)
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