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Le duel final de John
Wayne
Qui s’intéresse aujourd’hui au Western ? Qui
se rappelle d’autre chose que les cow-boys et les quelques
indiens poussiéreux d’une enfance où il était
déjà obligatoire de choisir son camp. Dans la jeune
génération victime et pétrie d’une contre
culture entretenue par les médias de masse, que peut avoir
d’attrayant un genre cinématographique disparu depuis
plus de vingt ans ? Une forme d’expression exclusivement étrangère
et ne revenant sporadiquement que sous la forme de morts vivants
(Unforgiven de Clint Eastwood, 1992) ou sous la coupe
abrutissante de pochades pathétiques (Shangaï Kid de
Tom Dey, 2000).
Le cadavre asséché et enterré gît quelque
part sous le sable brûlant de la Vallée de la mort.
Evolutions du Western
Le Western est mort. Non que l’inspiration esthétique
qu’il véhicule s’est éteinte mais le
Western en tant que genre se suffisant à lui même,
avec ses codes et ses figures stylistiques n’existe plus.
Nous pouvons nous rappeler qu’il s’agissait d’un
monde factice et erroné. Un monde prétendant recréer
un 19ème siècle qui n’était que le jumeau
déformé de l’Amérique du 20ème.
Avant tout un produit commercial (The War Wagon de Burt Kennedy,
1967) et, plus péniblement, par la suite, un implacable
outil de propagande (How the west was won de John Ford, 1962).
Pour bien comprendre la place parfaite dans l’histoire du
Western de The Shootist il faut bien connaître l’évolution
du genre. Outil commercial dès les origines du cinéma
(The Great Train robbery date de 1903), il sombre peu à peu,
surtout dans les années trente, dans la fabrication de série
B ou série Z. Une production à grand tirage. Il faut
attendre le coup d’éclat de Ford avec Stagecoach (1939)
pour voir enfin le genre s’ennoblir et devenir plus adulte.
Dès lors, il devient un revigorant pour le pays en guerre
et, lors de la « menace rouge », le jalon essentiel
des valeurs américaines.
Mais le western est intimement liée à l’Amérique
du 20ème siècle. Le désastre des années
60, enlisement dans le Laos et la mort de leur président
plongent les Etats Unis dans les désillusions très
vite palpables dans le western. C’est là que débute
le western crépusculaire avec Major Dundee (Sam Peckinpah,
1965). Une âpreté qui atteindra une sorte de paroxysme
avec The Wild Bunch (1969) ou Ulzana Raid (Robert Aldrich, 1972)
Ces deux films parlent en effet plus du Vietnam que de quelconques
thèmes westerniens. Pour les années 70 le cinéma
américain, suite à toutes ces désillusions,
nous offrira la plus complète et la plus fascinante galerie
d’anti-héros jamais montrés sur un écran.
Pour le western ce sera : Cable Hogue, McCabe, Books, Avrill… Des
silhouettes fantomatiques destinées à disparaître.
Après le désastre de Heaven’s Gate en 1980
(qui devait être l’aboutissement du cinéma d’auteur
et du western en tant que genre majeur) plus rien ne pourra plus
subsister.
Il y a donc quelque chose de singulier et de fascinant avec The
Shootist. Une remise en question et une prise de conscience sur
un genre cinématographique antédiluvien qui, au fil
des ans, est devenu proprement intenable. Naturellement le tournant
avait déjà été négocié avec
des chefs d’œuvres comme Liberty Valance (John Ford,
1962) ou Tell them Willie Boy is here (Abraham Polonsky, 1969)
mais avec The Shootist, c’est une sorte de point de non retour
qui est annoncée.
The Shootist, un film crépusculaire
Le film s’ouvre et se clôt sur des terres désolées.
Des « no man’s land » annonçant l’évolution
démographique du vaste territoire mais aussi symbolisant
la perte et la fuite du temps. Les champs barbelés et hivernaux
du début ont fait place à des toitures et des cheminées
d’une ville désolée à la toute fin du
film. Nous sommes en 1901. John Bernard Books (John Wayne) se rend à Carson
city pour revoir son vieil ami, le docteur Hostetler (James Stewart),
qui, dans le temps, lui sauva la vie. Arrivant le jour de la mort
de la reine Victoria, John Bernard Books apprend qu’il souffre
d’un cancer terriblement avancé. Il ne lui reste que
quelques temps à vivre. Il va donc consacrer ses derniers
jours à préparer son départ. Mais Books ne
pourra échapper à sa réputation de « Shootist »…
The Shootist est donc un Western mais un western évacué de
toutes ses figures de styles : Pas de chevauchée, pas de
grands espaces et pas l’ombre d’un indien. Un film
presque pauvre, dénué même de toute prétention
stylistique. Un film qui ne s’encombre d’aucun message
politique et qui n’a rien à raconter sinon les derniers
jours d’un Gunfighter légendaire. S’il faut
chercher une raison à cette sorte d’ascèse,
c’est peut être parce qu’avant tout The Shootist est un film sur la mort.
La silhouette fantomatique de Books dans les premiers plans du
film annonce en substance l’arrivée du prêtre
dans Pale Rider d’Eastwood (1985). Le long plan séquence
de la fin du générique nous fait découvrir
le visage d’un vieillard malade et mourant. A peine arrivé dans
la ville, Books est sommé par un citoyen de bouger « sa
vieille carcasse ». Cette scène est un lointain écho à l’arrivée
de Joel McCrea au début de Ride the High Country (Sam Peckinpah,
1962), le premier western crépusculaire de l’histoire.
Dès l’annonce de sa mort prochaine, les habitants
de Carson city vont réagir de deux manières :
- Certains vont tout faire pour exploiter financièrement
un tel événement. Par exemple, le croque-mort (John
Carradine) veut embaumer Books pour faire payer aux habitants de
la ville 50 cents dans une procession caustique. Le chroniqueur,
quant à lui, tente de publier une série d’aventures
fallacieuses et mensongères sur le tueur sanglant d’un
Ouest révolu…
- La dernière catégorie d’habitants veulent
littéralement abattre Books pour la renommée et pour
la gloire.
Le vieux tireur est donc déjà un homme mort avant
même que sa dernière heure ne l’emporte.
Avec un rythme laconique et parfaitement maîtrisé,
le film nous présente une formidable galerie de personnages
qui vont tous participer à la tragédie des derniers
jours de Books. Réduit en apparence à leurs anciennes
fonctions de topos, ils acquièrent évidemment dans
ce film une épaisseur toute particulière : Le Cow-Boy,
Le Shérif, La Veuve, Le Docteur, Le Bandit et le Croque-mort
n’obéissent plus aux traits grossiers des autres productions.
Dans ce film en effet, ils constituent eux mêmes le cœur
du drame, en particulier le personnage de la veuve Rogers (magnifiquement
interprétée par Lauren Bacall).
Car nonobstant d’être l’un des plus poignants
westerns crépusculaires qui soient, The Shootist est aussi
l’histoire d’un amour arrivé trop tard. La veuve
Rogers cultivera une antipathie profonde pour cet homme qu’elle
considère comme un tueur sans âme jusqu'à ce
que le vieil homme lui avoue son terrible secret. Dès lors
une sorte de lien tissé de respect et de tendresse va s’établir
entre eux. Don Siegel, dont The Shootist n’était qu’une
commande, parvient malgré tout à établir avec
délicatesse et subtilité leurs itinéraires
sentimentaux respectifs.
Cependant, ce qui fait aussi la force mortifère de The
Shootist est peut-être cette fin magistrale (une fin qui
dépasse le film seul), celle de la mort du mythe John Wayne.
Une John Wayne atteint du cancer dans le film et dans la vie. Le
film dépasse ainsi son statut de simple film et parle de
l'homme Wayne qui a tout fait pour jouer dans ce film en dépit
de sa maladie. Le tournage a même dû être interrompu
pour cette raison. Stewart et Bacall sachant Wayne mourant ont
tenu à faire partie de la distribution pour rendre un dernier
hommage à ce mythe du cinéma mondial.
Le parcours de John Wayne
Wayne, de son vrai nom Marion Morrison, eut la destinée
de devenir l’identifiant conscient de l’Amérique.
Assistant accessoire, il fut découvert par John Ford à la
fin des années 20 lorsqu’il figurait de temps à autres
dans des produits de mauvaises factures. Morrison pris le nom de
Wayne en hommage à un héros de la guerre d’indépendance
et eu l’opportunité extraordinaire d’obtenir
un premier rôle à l’âge de 23 ans dans
The Big Trail (1930), une fresque épique monumentale de
Raoul Walsh. Echec total à sa sortie, le film obligera Wayne à enchaîner
les navets pendant presque dix ans (en fait 62 films en 9 ans)
avant d’être de nouveau révélé par
Ford dans Stagecoach en 1939.
C’est durant la seconde guerre mondiale que Wayne finira
par s’imposer en tant que star absolue en dérobant
les rôles les plus importants aux vedettes partis sur les
fronts. Il accaparera tous les écrans en refusant de s’impliquer
dans le soutien des troupes. Devenu star principale d’un
genre véhiculant des idéologies politiques en tous
points révisionnistes et ayant pour principal but de reconstruire
et donc de recréer l’histoire des Etats Unis, Wayne
n’aura de cesse d’élever ses vertus fictives
en idéologie américaine. Il interprétera pendant
des années le même personnage : entier, brave et d’un
courage exceptionnel.
Mais John Wayne se fera aussi le chantre d’un « réactionnaria » total
et dont le soutien républicain absolu engendrera les manifestes
Macartistes et pro vietnamiens les plus ahurissants : Big Jim
McLain (Edward Ludwig, 1952) et Green Berets (Ray Kellog, 1968). Le western était
un produit commercial et politique dans le sens où il touchait
le plus souvent la fibre nationaliste des américains. Lors
des terribles et récents attentats survenus aux Etats Unis,
le Président texan G. Bush n’a-t-il pas réclamé le « Dead
or Alive » pour les dirigeants terroristes d’Afghanistan
?
John Wayne ne véhiculant que de primaires idéaux,
ne deviendra humain que dans la lente transformation que l’on
observera dans les films de Hawks et de Ford. Du patriotisme forcené,
le mythe se fera plus ambigu et plus noir laissant poindre dès
Red River (Howard Hawks, 1948) le penchant meurtrier et froid démystifié de
l’Ouest. Encombré d’une déchéance
physique de plus en plus marquée, Wayne fragilisera son
propre mythe en le rendant involontairement plus humain.
La mort du mythe John Wayne
The Shootist semble donc l’aboutissement miraculeux des
travaux de Hawks et Ford. Le film est d’ailleurs logiquement
rempli de références directes (Cf. Le montage d’extraits
du pré générique notamment). Pourtant, pas
de pathos hollywoodien, pas de larmes, juste la crudité d'un
héros qui trépasse. The Shootist est violent pour
ce qu’il a d’ extra filmique, voire même de méta
filmique. John Wayne n'est plus présenté comme un
héros invulnérable, froid avec les hommes, les jeunes
et les femmes, il est ici sensible, vulnérable, atteint
dans sa chair. Les personnages du film vont même jusqu'à se
moquer violemment de lui pendant tout le film. Il perd son statut
divin, il est redevenu homme. Derrière le tueur, le cœur.
La fin de The Shootist, donc, est ce constat brut de John Wayne
abattu dans le dos par un vulgaire barman (une mort volontairement
peu digne d'un tel héros), et le dernier plan de Wayne,
est une image de lui mort, au sol, une veste sur son visage, au
milieu de statues. Au dessus de son corps inerte, en face de nous,
une statue d’aigle. L’ultime regard de Stewart regardant
la dépouille est en ce sens le plan le plus ambigu et le
plus terrifiant du film : un petit sourire vient naître sur
son visage. Est-il heureux de voir le héros Wayne mort dans
le feu de l'action plutôt que dans une maladie longue et
indigne ? Ou Stewart sourit-il du spectacle de la mort d’un
héros ? Un sourire devant la violence et la mort ? Ou vanité d’un
vieil homme qui se sait encore en vie, et qui se sait plus résistant
que son ami de longue date ? Echo subtil au film Liberty Valance ? Ou peut-être sourire devant un mensonge ?
Le personnage interprété par James Stewart annonce
le cancer à Wayne au début du film, il lui annonce
sa mort, il lui apporte la mort en définitive. Stewart serait-il
finalement dans The Shootist l’aigle noir de la mort qui
boucle le film dans ce sourire ? Ce dernier duel entre Wayne et
la mort est fatal. L’histoire du western s’achève
sur ce paroxysme, sans larmes ni trompettes patriotiques. Mais
dans l’ambiguïté la plus saisissante d’un
genre qui est passé du manichéisme au trouble, avant
d’être emporté à son tour. Un genre de
la violence qui a débuté sur l’extermination
d'un peuple et de se conclure avec la mort d’un seul homme,
le plus symbolique de ses représentants.
Hugh O’brien (qui interprète bénévolement
le personnage du Joueur dans le film), raconte une anecdote savoureuse
dans le making of « The Shootist : The legend lives On ».
Quand O’brien affirma fièrement à un jeune
homme qu’il avait jadis tourné avec John Wayne dans
The Shootist, le jeune homme interloqué lui demanda : « Mais
qui est John Wayne ? »
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