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ANALYSE
Juillet 2003
THE SHOOTIST, 1976

Réalisateur : Don Siegel
Interprétation : John Wayne, Lauren Bacall, Ron Howard & James Stewart
Musique: Elmer Bernstein

 

Le duel final de John Wayne

Qui s’intéresse aujourd’hui au Western ? Qui se rappelle d’autre chose que les cow-boys et les quelques indiens poussiéreux d’une enfance où il était déjà obligatoire de choisir son camp. Dans la jeune génération victime et pétrie d’une contre culture entretenue par les médias de masse, que peut avoir d’attrayant un genre cinématographique disparu depuis plus de vingt ans ? Une forme d’expression exclusivement étrangère et ne revenant sporadiquement que sous la forme de morts vivants (Unforgiven de Clint Eastwood, 1992) ou sous la coupe abrutissante de pochades pathétiques (Shangaï Kid de Tom Dey, 2000). Le cadavre asséché et enterré gît quelque part sous le sable brûlant de la Vallée de la mort.

Evolutions du Western

Le Western est mort. Non que l’inspiration esthétique qu’il véhicule s’est éteinte mais le Western en tant que genre se suffisant à lui même, avec ses codes et ses figures stylistiques n’existe plus. Nous pouvons nous rappeler qu’il s’agissait d’un monde factice et erroné. Un monde prétendant recréer un 19ème siècle qui n’était que le jumeau déformé de l’Amérique du 20ème. Avant tout un produit commercial (The War Wagon de Burt Kennedy, 1967) et, plus péniblement, par la suite, un implacable outil de propagande (How the west was won de John Ford, 1962).

Pour bien comprendre la place parfaite dans l’histoire du Western de The Shootist il faut bien connaître l’évolution du genre. Outil commercial dès les origines du cinéma (The Great Train robbery date de 1903), il sombre peu à peu, surtout dans les années trente, dans la fabrication de série B ou série Z. Une production à grand tirage. Il faut attendre le coup d’éclat de Ford avec Stagecoach (1939) pour voir enfin le genre s’ennoblir et devenir plus adulte. Dès lors, il devient un revigorant pour le pays en guerre et, lors de la « menace rouge », le jalon essentiel des valeurs américaines.

Mais le western est intimement liée à l’Amérique du 20ème siècle. Le désastre des années 60, enlisement dans le Laos et la mort de leur président plongent les Etats Unis dans les désillusions très vite palpables dans le western. C’est là que débute le western crépusculaire avec Major Dundee (Sam Peckinpah, 1965). Une âpreté qui atteindra une sorte de paroxysme avec The Wild Bunch (1969) ou Ulzana Raid (Robert Aldrich, 1972) Ces deux films parlent en effet plus du Vietnam que de quelconques thèmes westerniens. Pour les années 70 le cinéma américain, suite à toutes ces désillusions, nous offrira la plus complète et la plus fascinante galerie d’anti-héros jamais montrés sur un écran. Pour le western ce sera : Cable Hogue, McCabe, Books, Avrill… Des silhouettes fantomatiques destinées à disparaître. Après le désastre de Heaven’s Gate en 1980 (qui devait être l’aboutissement du cinéma d’auteur et du western en tant que genre majeur) plus rien ne pourra plus subsister.

Il y a donc quelque chose de singulier et de fascinant avec The Shootist. Une remise en question et une prise de conscience sur un genre cinématographique antédiluvien qui, au fil des ans, est devenu proprement intenable. Naturellement le tournant avait déjà été négocié avec des chefs d’œuvres comme Liberty Valance (John Ford, 1962) ou Tell them Willie Boy is here (Abraham Polonsky, 1969) mais avec The Shootist, c’est une sorte de point de non retour qui est annoncée.

The Shootist, un film crépusculaire

Le film s’ouvre et se clôt sur des terres désolées. Des « no man’s land » annonçant l’évolution démographique du vaste territoire mais aussi symbolisant la perte et la fuite du temps. Les champs barbelés et hivernaux du début ont fait place à des toitures et des cheminées d’une ville désolée à la toute fin du film. Nous sommes en 1901. John Bernard Books (John Wayne) se rend à Carson city pour revoir son vieil ami, le docteur Hostetler (James Stewart), qui, dans le temps, lui sauva la vie. Arrivant le jour de la mort de la reine Victoria, John Bernard Books apprend qu’il souffre d’un cancer terriblement avancé. Il ne lui reste que quelques temps à vivre. Il va donc consacrer ses derniers jours à préparer son départ. Mais Books ne pourra échapper à sa réputation de « Shootist »…

The Shootist est donc un Western mais un western évacué de toutes ses figures de styles : Pas de chevauchée, pas de grands espaces et pas l’ombre d’un indien. Un film presque pauvre, dénué même de toute prétention stylistique. Un film qui ne s’encombre d’aucun message politique et qui n’a rien à raconter sinon les derniers jours d’un Gunfighter légendaire. S’il faut chercher une raison à cette sorte d’ascèse, c’est peut être parce qu’avant tout The Shootist est un film sur la mort.

La silhouette fantomatique de Books dans les premiers plans du film annonce en substance l’arrivée du prêtre dans Pale Rider d’Eastwood (1985). Le long plan séquence de la fin du générique nous fait découvrir le visage d’un vieillard malade et mourant. A peine arrivé dans la ville, Books est sommé par un citoyen de bouger « sa vieille carcasse ». Cette scène est un lointain écho à l’arrivée de Joel McCrea au début de Ride the High Country (Sam Peckinpah, 1962), le premier western crépusculaire de l’histoire. Dès l’annonce de sa mort prochaine, les habitants de Carson city vont réagir de deux manières :

- Certains vont tout faire pour exploiter financièrement un tel événement. Par exemple, le croque-mort (John Carradine) veut embaumer Books pour faire payer aux habitants de la ville 50 cents dans une procession caustique. Le chroniqueur, quant à lui, tente de publier une série d’aventures fallacieuses et mensongères sur le tueur sanglant d’un Ouest révolu…

- La dernière catégorie d’habitants veulent littéralement abattre Books pour la renommée et pour la gloire.

Le vieux tireur est donc déjà un homme mort avant même que sa dernière heure ne l’emporte.
Avec un rythme laconique et parfaitement maîtrisé, le film nous présente une formidable galerie de personnages qui vont tous participer à la tragédie des derniers jours de Books. Réduit en apparence à leurs anciennes fonctions de topos, ils acquièrent évidemment dans ce film une épaisseur toute particulière : Le Cow-Boy, Le Shérif, La Veuve, Le Docteur, Le Bandit et le Croque-mort n’obéissent plus aux traits grossiers des autres productions. Dans ce film en effet, ils constituent eux mêmes le cœur du drame, en particulier le personnage de la veuve Rogers (magnifiquement interprétée par Lauren Bacall).

Car nonobstant d’être l’un des plus poignants westerns crépusculaires qui soient, The Shootist est aussi l’histoire d’un amour arrivé trop tard. La veuve Rogers cultivera une antipathie profonde pour cet homme qu’elle considère comme un tueur sans âme jusqu'à ce que le vieil homme lui avoue son terrible secret. Dès lors une sorte de lien tissé de respect et de tendresse va s’établir entre eux. Don Siegel, dont The Shootist n’était qu’une commande, parvient malgré tout à établir avec délicatesse et subtilité leurs itinéraires sentimentaux respectifs.

Cependant, ce qui fait aussi la force mortifère de The Shootist est peut-être cette fin magistrale (une fin qui dépasse le film seul), celle de la mort du mythe John Wayne. Une John Wayne atteint du cancer dans le film et dans la vie. Le film dépasse ainsi son statut de simple film et parle de l'homme Wayne qui a tout fait pour jouer dans ce film en dépit de sa maladie. Le tournage a même dû être interrompu pour cette raison. Stewart et Bacall sachant Wayne mourant ont tenu à faire partie de la distribution pour rendre un dernier hommage à ce mythe du cinéma mondial.

Le parcours de John Wayne

Wayne, de son vrai nom Marion Morrison, eut la destinée de devenir l’identifiant conscient de l’Amérique. Assistant accessoire, il fut découvert par John Ford à la fin des années 20 lorsqu’il figurait de temps à autres dans des produits de mauvaises factures. Morrison pris le nom de Wayne en hommage à un héros de la guerre d’indépendance et eu l’opportunité extraordinaire d’obtenir un premier rôle à l’âge de 23 ans dans The Big Trail (1930), une fresque épique monumentale de Raoul Walsh. Echec total à sa sortie, le film obligera Wayne à enchaîner les navets pendant presque dix ans (en fait 62 films en 9 ans) avant d’être de nouveau révélé par Ford dans Stagecoach en 1939.

C’est durant la seconde guerre mondiale que Wayne finira par s’imposer en tant que star absolue en dérobant les rôles les plus importants aux vedettes partis sur les fronts. Il accaparera tous les écrans en refusant de s’impliquer dans le soutien des troupes. Devenu star principale d’un genre véhiculant des idéologies politiques en tous points révisionnistes et ayant pour principal but de reconstruire et donc de recréer l’histoire des Etats Unis, Wayne n’aura de cesse d’élever ses vertus fictives en idéologie américaine. Il interprétera pendant des années le même personnage : entier, brave et d’un courage exceptionnel.

Mais John Wayne se fera aussi le chantre d’un « réactionnaria » total et dont le soutien républicain absolu engendrera les manifestes Macartistes et pro vietnamiens les plus ahurissants : Big Jim McLain (Edward Ludwig, 1952) et Green Berets (Ray Kellog, 1968). Le western était un produit commercial et politique dans le sens où il touchait le plus souvent la fibre nationaliste des américains. Lors des terribles et récents attentats survenus aux Etats Unis, le Président texan G. Bush n’a-t-il pas réclamé le « Dead or Alive » pour les dirigeants terroristes d’Afghanistan ?

John Wayne ne véhiculant que de primaires idéaux, ne deviendra humain que dans la lente transformation que l’on observera dans les films de Hawks et de Ford. Du patriotisme forcené, le mythe se fera plus ambigu et plus noir laissant poindre dès Red River (Howard Hawks, 1948) le penchant meurtrier et froid démystifié de l’Ouest. Encombré d’une déchéance physique de plus en plus marquée, Wayne fragilisera son propre mythe en le rendant involontairement plus humain.

La mort du mythe John Wayne

The Shootist semble donc l’aboutissement miraculeux des travaux de Hawks et Ford. Le film est d’ailleurs logiquement rempli de références directes (Cf. Le montage d’extraits du pré générique notamment). Pourtant, pas de pathos hollywoodien, pas de larmes, juste la crudité d'un héros qui trépasse. The Shootist est violent pour ce qu’il a d’ extra filmique, voire même de méta filmique. John Wayne n'est plus présenté comme un héros invulnérable, froid avec les hommes, les jeunes et les femmes, il est ici sensible, vulnérable, atteint dans sa chair. Les personnages du film vont même jusqu'à se moquer violemment de lui pendant tout le film. Il perd son statut divin, il est redevenu homme. Derrière le tueur, le cœur.

La fin de The Shootist, donc, est ce constat brut de John Wayne abattu dans le dos par un vulgaire barman (une mort volontairement peu digne d'un tel héros), et le dernier plan de Wayne, est une image de lui mort, au sol, une veste sur son visage, au milieu de statues. Au dessus de son corps inerte, en face de nous, une statue d’aigle. L’ultime regard de Stewart regardant la dépouille est en ce sens le plan le plus ambigu et le plus terrifiant du film : un petit sourire vient naître sur son visage. Est-il heureux de voir le héros Wayne mort dans le feu de l'action plutôt que dans une maladie longue et indigne ? Ou Stewart sourit-il du spectacle de la mort d’un héros ? Un sourire devant la violence et la mort ? Ou vanité d’un vieil homme qui se sait encore en vie, et qui se sait plus résistant que son ami de longue date ? Echo subtil au film Liberty Valance ? Ou peut-être sourire devant un mensonge ?

Le personnage interprété par James Stewart annonce le cancer à Wayne au début du film, il lui annonce sa mort, il lui apporte la mort en définitive. Stewart serait-il finalement dans The Shootist l’aigle noir de la mort qui boucle le film dans ce sourire ? Ce dernier duel entre Wayne et la mort est fatal. L’histoire du western s’achève sur ce paroxysme, sans larmes ni trompettes patriotiques. Mais dans l’ambiguïté la plus saisissante d’un genre qui est passé du manichéisme au trouble, avant d’être emporté à son tour. Un genre de la violence qui a débuté sur l’extermination d'un peuple et de se conclure avec la mort d’un seul homme, le plus symbolique de ses représentants.

Hugh O’brien (qui interprète bénévolement le personnage du Joueur dans le film), raconte une anecdote savoureuse dans le making of « The Shootist : The legend lives On ». Quand O’brien affirma fièrement à un jeune homme qu’il avait jadis tourné avec John Wayne dans The Shootist, le jeune homme interloqué lui demanda : « Mais qui est John Wayne ? »

 

Sébastien Miguel, Cadrage juillet 2003

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928