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Murnau, mon ennemi intime
Friedrich Wilhelm Murnau, cinéaste allemand
unique et incomparable, maître du cinéma expressionniste,
figure de proue de l'histoire du cinéma et auteur, entre
autres, de FAUST, SUNRISE, TABOU et de l'incroyable LE DERNIER DES
HOMMES (DER LETZTE MANN) et ses incroyables travellings et mouvements
de caméra, réalise, en 1922, son célèbre
NOSFERATU (1). Adaptation illégitime du Dracula de Bram Stocker,
son film demeure toujours aujourd'hui l'un des (sinon le) plus grands
films de vampire de la courte histoire du cinéma. Se refusant
au manichéisme vaniteux entourant généralement
ce genre (car on peut aujourd'hui réellement parler d'un
«genre» à part entière), NOSFERATU se
distingue des autres films de vampire en ne présentant non
plus une créature bourgeoise malicieuse dans la tradition
judéo-chrétienne, mais bien un être torturé,
pris entre son état d'agresseur et de victime des hommes.
Il est le simulacre humain expressionniste, condamné à
la solitude et vivant dans un manoir en ruine. Victime de son désir
inassouvissable, il est enfermé dans un corps rongé
et pourri en phase de réification, évoluant dans le
monde des objets. De ce film incomparable, le jeune cinéaste
E. Elias Merhige nous concocte SHADOW OF THE VAMPIRE, une oeuvre
à la fois singulière et étrange, où
le tournage du film de Murnau devient une fiction où réel
et mythe se confronte, où le rôle et la façade
s'entremêlent à la réalité.
Merhige nous présente un John Malkovich
interprétant un Murnau homosexuel et torturé, obsédé
par le réalisme et maître total et incontesté
du monde qu'il met en scène, allant jusqu'à engager
un acteur inconnu, Max Schreck (interprété avec brio
par Willem Dafoe), autour duquel il construit une persona où
le rôle (le Comte Orlock) se mêle à l'existence,
et où le vampire de pacotille va jusqu'à s'en prendre
à l'équipe technique. De cette mise en abîme
du dispositif du cinéma découle une intéressante
réflexion sur la nature de l'image cinématographique
et sur le voyeurisme de l'oeil de la caméra, là où
le rôle, le masque, devient chair; là où l'acteur
n'existe plus que par son image qui prend le dessus sur son existence
biologique et spirituelle. Merhige affiche alors une réflexion
métaphysique (ou ontologique) sur l'humanité, sur
«l'être», dans la civilisation de l'image où
nous vivons. Son monde en est donc un où l'objet prend le
dessus sur le sujet (l'homme): un sujet qui n'existe plus que par
sa médiatisation, lorsqu'il est imprimé sur pellicule,
lorsque son image entre dans la boîte noire, par l'orifice
oculaire du cinématographe qui prend vie et donne vie. Pensons
à ce plan fascinant où Schreck/Orlock, dans un moment
d'angoisse, projette sur son propre oeil son image, son rôle,
se plongeant alors dans une transe jubilatoire.
Or, si la réflexion est intéressante
et très actuelle (on ne compte plus aujourd'hui le nombre
de films s'attaquant à cette inquiétante problématique),
la forme ne semble pas répondre aux visées du cinéaste,
puisque le tournage du film de Murnau ne semble ici servir que de
spectacle et de prétexte à un discours qui s'essouffle
par son propre processus de médiatisation. En effet, si Merhige,
par la fusion et l'indistinction existentielle du couple Schreck/Orlock,
critique la fictionnalisation du réel, il en est tout autre
du réel diégétique «contemporain»
qu'il construit, soit celui de Malkovich et Dafoe qui, ne l'oublions
pas, jouent également des rôles. Ainsi, si la fiction
de Murnau et la réalité de son tournage servent de
prétexte au discours de Merhige, jamais celui-ci n'assume
la fiction qu'il fabrique sur ce tournage. En découle une
oeuvre où est dévoilé l'artifice de l'acte
créatif de Murnau, mais jamais celui de Merhige qui est naturalisé
par le style vraisemblablement académique du film. Certes,
se serait oublier l'opposition qu'il construit, par l'utilisation
de la couleur et du noir et blanc, entre le film de Murnau et son
tournage, ainsi que l'artificialité de la voûte de
Schreck/Orlock (avec à l'arrière plan ce qui ressemble
étrangement au Soleil de Munch). Mais si ces quelques effets
de style semblent vouloir se rattacher par la bande au discours
fictionnel du film, ceux-ci découlent davantage de la mythification
de Murnau que d'un véritable projet de mise en scène,
alors que le «primitivisme» des images et techniques
du cinéaste des années 1920 deviennent tributaires
d'une sorte de complaisance empathique.
Il est alors tentant de comparer l'essai de Merhige
à celui du ED WOOD de Tim Burton, s'attachant également
à la médiatisation et à l'indistinction entre
réel et fiction, entre rôle et existence (on n'a qu'à
penser au couple Bela Lugosi/Dracula ou au couple Ed Wood/Glenda).
Mais chez Burton, le second niveau de fiction (celui du film, ED
WOOD) n'entre pas en compétition avec le premier niveau (celui
de la réalité historique de Ed Wood et de ses films)
mais assume plutôt l'artifice d'un tel transfert fictionnel,
alors que le cinéaste adapte au coeur même de sa création
les formes du cinéma d'Ed Wood (la narration omnisciente
de Carswell, par exemple, qui ouvre le film et dont la présence
contamine l'oeuvre entière). Le film devient donc beaucoup
plus qu'un simple film post-moderne se complaisant dans la sympathique
médiocrité du cinéma d'Ed Wood, mais se veut
plutôt une oeuvre sur le cinéma lui-même, sur
la construction des images et sur leur contamination de la réalité.
ED WOOD devient ainsi une représentation de l'artifice (et
non une naturalisation de la fiction). L'artifice y est assumé
comme tel et sert de véritable sujet au film, au contraire
de Merhige qui adopte une position poétique où l'indistinction
entre réel et fiction sert de discours, mais échappe
à la forme du film, à son style, qui cache sa fabrication
derrière son propos.
C'est dire que SHADOW OF THE VAMPIRE, à
trop vouloir en faire et à trop vouloir insister sur l'obsession
de l'«effet réaliste» et de la «vraisemblabilité»
supposément recherchés par Murnau, en vient à
créer un mythe autour du cinéaste et de son interprète.
C'est ainsi que le film de Merhige, se voulant à priori une
réflexion sur l'aliénation de l'homme par son image,
crée lui-même le mythe qu'il essaie de dévoiler.
On est alors bien loin du dictum esthétique autorial de F.W.
Murnau qui, s'il révolutionna l'expressionnisme allemand
du CABINET DU DOCTEUR CALIGARI et du GOLEM en sortant la caméra
de l'artificialité des studios et des décors de carton-pâte
(plaquant plutôt sa caméra sur des décors naturels),
ne fût toutefois jamais dupe de la notion de «vraisemblable»,
qui est hétérogène à son oeuvre. Car
chez Murnau, la nature n'est jamais enregistrée de façon
objective et vraisemblable, mais est toujours déformée
par la caméra et la photographie (celle de Fritz Arno Wagner
dans NOSFERATU), par ces jeux d'ombres et de lumière qui
moulent la réalité que nous habitons pour lui donner
les formes de l'angoisse, d'où découle sans doute
une bonne part du génie du cinéaste. Là où
notre double émerge et se libère du miroir, devenant
Autre, et nous confrontant à notre inconscient.
(1) Titre complet: NOSFERATU, EINE SYMPHONIE DES
GRAUENS, ou en français: NOSFERATU, UNE SYMPHONIE DE L'HORREUR.
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