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ANALYSE
2001
SADE
France [2000]Réalisateur: Benoît Jacquot
Scénario: Jacques Fieschi et Serge Bramly (d'après son roman LA TERREUR DANS LE BOUDOIR)
Interprètes: Daniel Auteuil, Marianne Denicourt, Jeanne Balibar, Grégoire Colin, Isild Le Besco, Jean-Pierre Cassel, Philippe Duquesne

 

La philosophie dans le boudoir

«Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c'est à vous seuls que j'offre cet ouvrage: nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l'homme aux vues qu'elle a sur lui.»
-Le Marquis de Sade, dans le premier paragraphe de la préface de son livre «LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR» [1795].

Les films inspirés d'événements réels tombent de temps à autre dans le didactisme en traitant leur sujet avec un souci plus éthique qu'émotif, plus professionnel que viscéral, en s'adonnant à leur tâche par devoir: on favorise alors un approfondissement partiel au lieu d'un panorama tendant vers la globalité, une approche se présentant selon les règles de l'art, difficile à rejeter du revers de la main de par sa concision volontaire, son respect quelque peu conventionnel (qu'il soit total ou non) de ses sources. Il ne s'agit pas d'éléments qui sont perçus positivement et à la rigueur, ceci est compréhensible. Mais ils peuvent toutefois ajouter de multiples tranches à l'analyse d'une oeuvre si la prise de position du film par rapport à son sujet, évidemment discutable, devient indissociable de sa puissance et de son pouvoir de fascination, ou qu'elle s'inscrit intimement avec son objet d'étude; SADE fait partie de ces cas des plus complexes.

Le film ajuste sa mire sur 1794, en plein coeur de la Révolution française. Ce fut l'année au cours de laquelle Robespierre exploita au maximum ses idées politiques extrémistes - l'âme de la dictature, il note de sérieuses lacunes dans la démocratie et va jusqu'à éliminer les hébertistes, ainsi que les indulgents menés par Danton; imperturbable, il inaugure le régime de la Terreur. Avant que Robespierre ne trouve la mort le 27 juillet, Donatien Alphonse François (Daniel Auteuil), un écrivain également connu sous l'appellation du Marquis de Sade, fait partie de ceux qui circulent de prison en prison, punis pour la trahison des directives de leurs supérieurs; sa dernière escale est une maison de santé à Picpus. Sade, qui selon les rumeurs serait l'auteur d'un livre-choc trangressant toutes les contraintes sociales posées par les dirigeants («Justine ou les Malheurs de la vertu»), ne voit pas la menace de la guillotine avec angoisse: la liberté absolue qu'il revendique face aux autorités se manifestera lorsqu'il prendra en main l'initiation morale et sexuelle d'une jeune femme (Isild Le Besco) rencontrée dans les allées de l'établissement. Très bientôt, son influence se mesurera sur l'entière colonie de détenus.

«Si nous admirons Sade, nous édulcorons sa pensée. En soi-même, en vérité, parler de Sade est de toute façon paradoxal.» (1)

Même à 100 minutes, la durée de SADE semble brève. Dénudé de longueurs et doté d'un rythme quasi métronomique, le long métrage n'est pas autant un film biographique qu'une analyse masquée du genre dont il est issu: ceci est en partie redevable à son sujet, qui rend floues les démarcations entre le vrai et le faux, le documentaire et la fiction, le bien et le mal. Ce n'est pas par pur hasard que cette caractéristique est commune avec certains ouvrages portant sur Sade: après tout, analyser le Marquis, creuser dans son oeuvre afin d'y dégager des constantes trop hermétiques, c'est se contredire et aboutir à l'échec puisqu'en adhérant aux standards de la recherche, on entre en conflit avec l'esprit-même de ce que l'on observe. En se penchant sur Sade et son testament artistique, il est donc possible de faire intervenir des éléments extérieurs, d'y joindre des aspects très personnels pour n'en saisir ne fut-ce qu'une infime partie.

Le personnage de Sade aurait-il mérité davantage qu'une oeuvre s'attardant sur une aussi courte période de son existence? Le prédicat est rendu implicite par sa prémisse: un homme dont la vie inspira autant de documents et dont la littérature est encore lue, plus de 185 ans après sa mort, pourrait aisément faire les frais d'un film beaucoup plus long s'étendant sur des décennies. SADE concentrant ses efforts sur seulement quelques mois dans la vie de l'homme de lettres, doit-on alors soutenir qu'il se veut superficiel, que son traitement n'est pas assez méticuleux? L'activité d'écriture de Sade, essentielle à son parcours, est ici abordée dans des allusions assez espacées; ceci s'applique aussi à son attitude libertine, qui n'est montrée très explicitement que dans une scène, vers la fin. On pourrait donc avancer que Jacquot et ses scénaristes, pour les besoins du film, optent pour un lot de segments qui ne tentent point de définir le personnage dans son ensemble, qu'ils se satisfont du minimum; tout comme nous pourrions prendre le parti de critiques qui affirment que SADE pêche, étonnamment, par excès de pudeur.

Nous ferions erreur, car le manque d'exhaustivité du long métrage tend à enrichir une thématique qui dépend justement d'un laps de temps réduit pendant lequel le personnage-titre change le cours de l'existence de maints individus; il s'agit, une fois acculé au pied du mur, de trouver une solution, ou à tout le moins d'identifier une porte de sortie possible. SADE accentue l'urgence d'une situation qu'il serait impossible d'aborder avec précision, il la rend éloquente par ses inflections, par la présence de l'auteur et parfois par ses omissions (donc, toujours par des indices qu'il faut décoder, puis tenter d'assimiler).

À ce propos, utiliser un personnage prestigieux comme mécanisme d'approfondissement d'une ère et de ses diverses communautés et idéologies est plus audacieux que blasphématoire: le film de Jacquot se sert des souvenirs qu'a laissé Sade dans l'esprit des gens non seulement pour accéder à un fragment de son essence (nous sommes loins du portrait), mais aussi pour détailler une période et les conflits surgissant entre ses différentes écoles de pensée. On aborde l'impact d'un individu sur les autres, mais le pouvoir d'un individu sur la collectivité dans laquelle il choisit d'évoluer.

«Il n'est pour Sade d'effigie fidèle que fantasmatique. Il n'est pour nous de portrait de Sade qu'imaginaire [...]» (2)

Il faut y aller d'une précision: scruter ce film en postulant que le Marquis de Sade qu'on y montre est véritablement «Sade» escamoterait une fraction vitale de son analyse, puisque son rapport à Sade est multidimensionnel. Tout film biographique résulte d'interprétations puisqu'on ne peut filmer des incidents passés de la manière exacte dont ils se sont produits; dans cette veine, SADE imbrique dans sa structure des semi-fictions (inspirées de témoignages, de livres de Sade) qui agissent davantage comme commentaires que comme «vérités». Si, comme Philippe Roger l'affirmait dans son livre sur le Marquis, l'on ne peut se représenter le personnage qu'en ayant recours à notre imagination, force est d'admettre que le film adhère à cette prise de position, laissant libre cours aux méditations des spectateurs - par ailleurs, il embrouille davantage les pistes en étant adapté d'un roman apocryphe. Le film de Jacquot est donc l'interprétation d'une interprétation de Sade, et l'oeuvre résultant de cette double-interprétation devient triple car le spectateur y appose son propre point de vue (puis quadruple, puisqu'il est lui-même le fruit de l'interprétation de lectures antérieures).

La visée du film n'est pas tant de rendre Sade concret et «vrai», mais plutôt de s'adonner à des pratiques métaphysiques: placer un visage sur un nom (et non sur un homme), une atmosphère sur une époque. Le cinéma est matière et concret - par l'image et le son - mais SADE joue constamment sur deux paliers à la fois, il aspire à rejoindre un axiome général par l'abstrait, l'infiniment grand par l'infiniment petit; le scénario se sert de modestes anecdotes qui, en s'entrechoquant, se métamorphosent en un tout qui englobe une collectivité tout en se penchant sur le monde moderne. Il comporte peu de passages directement reliés aux événements politiques de l'époque, par exemple, mais c'est dans leur absence qu'ils prennent du poids: concordant avec l'attitude d'un personnage pour qui le domaine n'a pas d'importance réelle, le film exploite cette distance en la déportant sur toute la surface cinématographique, ce qui contribue, paradoxalement, à la diminuer.

Le Marquis de Sade était célèbre pour son comportement controversé, et ce film aspire à sa façon à libéraliser le spectateur; il le force, même à travers les limitations inhérentes d'une oeuvre qui porte sur une figure connue, à reconsidérer ses paramètres d'observateur et d'analyste, à ré-évaluer son rapport au cinéma. C'est dans les chemins sinueux qu'il emprunte pour accomplir cet acte que le film gagne en force.

(1) BATAILLE, Georges, passage de L'Érotisme, tel que rapporté à la page 11 de Sade : La philosophie dans le pressoir, de ROGER, Philippe.
(2) ROGER, Philippe, Sade: La philosophie dans le pressoir, 1976, p. 15.

 

Philippe St-Germain

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928