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La «caméra-espion» et
le spectacle du mélodrame
CHINESISCHES ROULETTE («Roulette chinoise»
en version française), de R.W. Fassbinder, pourrait se définir
comme la représentation des vanités d'un monde géré
par l'image dictatrice d'une mère et d'une classe bourgeoise
incapable de voir son double, de porter un regard sur soi, de peur
de mettre en danger leur confort et leurs plaisirs égoïstes.
Mais davantage que ces considérations sociologiques, une
lecture attentive du travail de la caméra et de la direction
artistique du film (décors, accessoires, etc.) nous permet
de proposer l'hypothèse déjà avancée
par certains selon laquelle Fassbinder aurait ici tenté de
faire un film où la caméra est le véritable
personnage principal et où la vie qu'elle prend en charge
à travers son objectif s'éteint, se déshumanise,
se réifie. Il s'agit d'un monde où l'homme devient
accessoire pour permettre à la caméra de mieux l'analyser:
une «caméra-espion» se voulant non seulement
le sujet, mais l'objet de la narration; «présence regardante»
active, et non plus simple porteuse passive de notre regard.
Est alors mis en scène un étrange
mélodrame aux allures de «clichés dédramatisés»,
c'est-à-dire une narration mélodramatique dont chacune
des composantes atteint une connotation mécanique où
la caméra ne sert plus de fenêtre transparente sur
un monde diégétique qui se déroulerait de lui-même,
mais devient plutôt un «regard actant» qui semble
vouloir analyser et «expérimenter» le cliché
et sa construction pour nous le présenter ouvertement, délibérément.
On pense à tous ces mouvements de caméra furtifs et
voilés derrière les accessoires du décor ou
bien à tous ces raccords et ces plans juxtaposés étrangement
et sans véritable motivation réaliste, comme si la
caméra essayait d'analyser l'espace de ses personnages, comme
si elle essayait de trouver un meilleur point de vue sur l'action
qui se déroule devant son objectif.
Pensons d'abord à cette caméra, fuyante,
se déplaçant en un lent travelling latéral
derrière les buissons pour filmer les personnages situés
dans le stationnement du château. Ici, aucun élément
réaliste ne vient motiver ce mouvement qui ne dénote
aucun raccord ni ne dévoile aucun élément nécessaire
à l'établissement de la narration. La caméra
vient plutôt, en plaçant ce buisson entre elle et le
spectateur, se mettre elle-même en valeur, en évidence.
Elle dévoile sa présence en tant qu'agent regardant,
et non en tant que point de vue narcissique passif du spectateur.
On pense aussi à ce court extrait où
Gabriel va chercher son manuscrit «nietzschéen»
derrière le miroir de l'escalier. Cadré en plan d'ensemble
à l'arrière champ, Gabriel grimpe et s'étire
pour atteindre le miroir. Le travail de la caméra est dévoilé
par le poteau d'escalier derrière lequel, au premier plan,
se cache l'objectif. Fassbinder coupe alors au plan rapproché
du reflet de Gabriel dans le miroir (dévoilant le thème
de la peur du regard sur soi), pour ensuite revenir au plan précédant
où ce même Gabriel, montant les marches vers la caméra,
oblige celle-ci à se déplacer plus loin derrière
la cage de l'escalier en suivant subtilement le mouvement du personnage
sans confronter son regard. Celui-ci fait alors dos à la
caméra qui l'observe frapper à la porte de la chambre
d'Angela. Les accessoires du décor, obstruant le regard de
la caméra, bloquent toute tentative de lecture réaliste
de la séquence puisque dévoilant le mouvement de la
caméra comme présence fuyante, comme «espionne»
non pas invisible, mais présente matériellement à
l'intérieur de la diégèse (et non comme regard
omniscient extradiégétique). Elle est présence
«actante» du récit.
Plus révélatrice encore est la séquence
suivant l'arrivée d'Angela au château. Ici plus que
jamais, la caméra se présente comme espionne et chef
d'orchestre du mélodrame. Ce qui nous amène à
discuter des éléments du décor qui, en combinaison
avec le travail de la caméra, viennent exprimer cette dépersonnalisation
ou réification des personnages au profit de la présence
active de la caméra. Commençons par ce fameux plan
où la caméra, en un lent travelling vertical vers
le haut combiné à un léger panoramique vertical
vers le bas, vient cadrer en plan d'ensemble et en plongée
les deux couples d'amants, s'enlaçant sans mouvement dans
la luxueuse salle à manger du château. Le statisme
des personnages est ici mis en relation avec le statisme des objets
qui les entourent (verres, bouteilles de vin, magnétophone,
cage d'oiseau, etc.), tous circonscrits à l'intérieur
de cages de verre transparentes, comme le seraient un vase ou une
sculpture dans un musée. Ce mouvement révélateur
de la caméra vient non seulement souligner le statisme des
objets et des personnages, mais également insister sur leur
juxtaposition dans l'espace, signifiant par la métaphore
que la cage de verre des personnages prend forme dans ce château
où ils sont maintenant circonscrits (notons tous ces plans
où les personnages regardent vers l'extérieur, aux
fenêtres du château, sans pouvoir en sortirent).
Les personnages deviennent les égaux des
«objets de musée» qui les entourent: des objets
offerts en spectacle. Le spectacle est ici celui du mélodrame,
scruté et analysé par la caméra qui, après
avoir placé les pièces de son échiquier (les
personnages n'étant que des pions, et non des êtres
autonomes), s'efforce de se déplacer dans l'espace pour tenter
de comprendre leur fonctionnement, leur action (l'échiquier
sous verre est d'ailleurs un élément central du décor).
Ils sont les outils du spectacle, travaillant par «cliché
mécanisé» et «dédramatisé»,
à l'image de cette larme artificielle que verse l'amant de
Mme Christ, davantage tributaire de la démonstration que
de l'émotion. C'est le mélodrame (l'échiquier)
et ses «personnages-accessoires» (pions) s'offrant en
spectacle, se présentant comme «construits» signifiants.
La suite de cette séquence est très révélatrice
de cet état de fait.
Du statisme des personnages de la salle à
manger est alors alternée une série de plans dévoilant
l'action des «opposants» sur l'échiquier (le
jeu d'échec étant d'abord l'opposition entre deux
clans, comme le mélodrame, d'une certaine façon).
Scrutant le déplacement de Gabriel montant l'escalier et
entrant dans la chambre, la «caméra-espion» passe
au montage où sont cadrés successivement et en gros
plan Gabriel, Traunitz et Angela. Cette dernière invite ensuite
Gabriel à s'asseoir alors que la caméra quitte le
montage pour dévoiler à nouveau sa présence
par de multiples combinaisons de mouvements (mouvement de trajectoire
autour d'Angela, rapide panoramique latéral, déplacement
du cadre derrière les barreaux du lit qui brisent la composition
et la transparence de l'image, etc.) Suit une série de champ-contrechamp
d'Angela et Gabriel, puis un plan d'ensemble de la pièce,
cadrant les deux personnages au premier plan, puis Traunitz à
l'arrière-champ, alors que le regard de la caméra
se terre derrière un amas de poupées (le personnage
comme matière, figurine, objet de jeu, double aliéné
de son humanité). Fassbinder poursuit cette alternance de
mouvements de caméra et d'effets de montage en exagérant
la dramatisation de la séquence, dévoilant la construction
du drame par le travail de la caméra et de l'énonciateur
omniscient. Puis, de cette dissection des personnages-accessoires
et de leur rôle objectal dans la narration et le drame (un
drame dénué de toute émotivité), Fassbinder
revient au même plan statique des deux couples d'amants, toujours
immobiles au centre de la salle à manger, qui se mettent
soudainement à se déplacer et à évoluer
dans l'espace.
Ce montage est très important puisque des
plus révélateurs de ce que tente de faire Fassbinder
et son personnage principal: la caméra. Le cinéaste
dévoile ici plus que jamais sa maîtrise du drame en
mettant à jour la manipulation temporelle et dramatique qui
s'y joue. Fassbinder semble en effet avoir arrêté le
temps, laissant à sa caméra le soin d'aller analyser
ce qui se passe dans l'autre camp, pour ensuite revenir à
l'espace initial où les personnages de départ, toujours
immobiles, ne semblaient qu'attendre le retour de la caméra
et la permission de «l'énonciateur-cinéaste»
pour sortir de leur statisme et poursuivre leur rôle (de pions)
dans l'échiquier mis en place.
Le travail ouvert de la caméra vient donc
placer le spectateur à distance de l'intrigue et du drame
pour le forcer à réfléchir sur sa forme et
sa construction. C'est le spectacle du mélodrame où
l'acteur-personnage n'est plus qu'un simple accessoire parmi les
autres éléments du décor, un «construit»
s'offrant au regard de la caméra-personnage. Fassbinder vient
donc briser l'illusion et, en exploitant le cliché et le
travail presque mécanique des personnages-objets, sort de
l'ombre ce jeu de manipulation. Ce qu'il met à jour ici n'est
non pas la psychologie des personnages (qui perdent leur humanité),
mais le style. Et plus que jamais ici, le mouvement de la caméra
devient l'enjeu majeur du style. Le spectateur ne s'identifie plus
au personnage, mais au style lui-même, à la caméra
qui devient personnage, à ce regard qui le distancie de la
fiction et qui lui permet d'analyser sa construction. Le cinéaste
dévoile ainsi la feinte principale sur laquelle fonctionne
le cinéma narratif classique: soit cette illusion où,
de la transparence du travail d'énonciation, la narration
est reléguée au personnage qui devient sujet-actant
du récit, et non plus son objet-construit. Fassbinder, au
contraire, refuse cette transparence et dévoile l'impossibilité
d'une telle feinte, le personnage ne pouvant être que l'objet
d'une narration omnisciente et active, et non son sujet.
ROULETTE CHINOISE: Mélodrame? Certes. Mais
mélodrame nageant davantage dans les eaux troubles et opaques
de Brecht que dans les ruisseaux lisses et épurées
de Victor Flemming. C'est dire qu'alors que Douglas Sirk cantonnait
ses mélodrames dans d'innombrables mais fuyantes et subtiles
digressions narratives, Fassbinder, lui, abandonne de façon
beaucoup plus radicale l'illusionnisme classique du genre. Son film
ne se veut donc plus la reproduction ou la légitimation mélodramatique
de l'ordre social dominant, mais devient plutôt l'expression
politique d'un cinéma progressiste.
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