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Messe funèbre
De vieilles juives, assises sur des chaises pliantes,
discutent devant leur immeuble de Brooklyn. Dérisoires et
singulières, ces conversations se résument à
de brefs échanges qui meublent le triste quotidien de chacune
d'entre elles. Pendant ce temps, des jeunes gens se retrouvent pour
se défoncer afin de passer le temps. Dès les premières
minutes, Darren Aronofsky place au coeur de son second long métrage
l'étrange sentiment d'une réalité déniée,
d'un grand vide que rien ne pourra combler. Le film ne sera qu'un
gouffre dans lequel les personnages se précipiteront sans
en avoir conscience. REQUIEM FOR A DREAM nous montre avec une grande
efficacité l'effet dévastateur de toutes les addictions
sur le comportement humain; pourtant, je ne crois pas que cela constitue
le véritable projet du cinéaste. Faire un film de
plus sur la drogue n'aurait servi à rien; de L'HOMME AU BRAS
D'OR (O. Preminger,1954) à BAD LIEUTENANT (A. Ferrara, 1993)
en passant par THE CONNECTION (S. Clarke, 1961) ou A NEEDLE PARK
(J. Schatzberg, 1971), enregistrer à l'écran le trafic
des drogues et leur consommation apparaît depuis longtemps
comme un sujet omniprésent dans le cinéma américain.
Certes le jeune réalisateur américain apporte ici
une touche d'originalité en mettant en parallèle les
dérives de dépendance d'un fils (héroïne)
et d'une mère (télévision, médicaments).
Toutefois, d'un point de vue dramaturgique, la trame suivie reste
relativement classique en nous proposant une succession de périodes
d'euphorie, de moments d'apesanteur et de brusques descentes, jusqu'à
la déchéance finale. Du reste, tout cela était
déjà contenu dans le texte de Selby. En fin de compte,
l'importance (réelle) de cette réalisation tient bien
plus au débat qu'elle a pu provoquer vis-à-vis des
procédés formels utilisés par Aronofsky. Celui-ci
fait exploser les règles du cinéma narratif en déformant
l'image, en la malmenant à coup d'accélérations
violentes, en la mettant au diapason d'une partition musicale époustouflante.
C'est bien la caméra qui semble avoir pris du «speed».
Mais cette esthétique fragmentée ne serait qu'un formalisme
creux, un filmage clipeux à la Danny Boyle, si elle ne sécrétait
pas, derrière son éclatement apparent, un écho
murmuré au désarroi d'une certaine Amérique.
À travers son feu d'artifices stylistique,
la force de la mise en scène d'Aronofsky tient à sa
capacité à croire encore à la puissance du
cinéma, ce pouvoir qui lui permet de métamorphoser
des effets vus et revus dans les publicités, les clips et
les films de série, en une messe funèbre (et agitée).
Il esquisse ainsi la topographie sensible de quatre individus aux
vies désolées, envahies par la vacuité. Le
sentiment de trop plein que peut parfois ressentir le spectateur
devant ce flot d'images et de sons n'est-il pas alors en parfaite
correspondance avec les sensations des personnages qui se gavent
de psychotropes ou de jeux télévisés. Le procès
de formalisme intenté au cinéaste se révèle
donc profondément injuste, d'autant qu'il se montre également
capable de filmer le désarroi et la folie rampante d'une
mère (Ellen Burstyn) dans de magnifiques plans fixes. En
outre, si la modernité des effets et l'agitation du montage
ne tournent pas à vide, c'est aussi parce qu'ils se conjuguent,
chez Aronofsky, à la nostalgie d'un certain cinéma
américain des années soixante-dix. Cette influence
est notamment soulignée par la présence au casting
d'Ellen Burstyn, dont on se souvient de la performance dans ALICE
N'EST PLUS ICI (M. Scorsese, 1974). Mais on retrouve aussi dans
REQUIEM FOR A DREAM la même relation traumatique à
la réalité qui obsédait les grands personnages
du cinéma américain de cette décennie. Tous
les personnages d'Aronofsky sont ainsi laissés à eux-mêmes,
incapables de rester en contact avec le monde extérieur.
S'agréger à la société (par amour, amitié
ou la vie du voisinage) se solde irrémédiablement
par un échec; chaque effort est contre-productif et précipite
les personnages vers l'abandon de soi. C'est dans cette perspective
qu'il faut interpréter les plans par lesquels le film s'achève:
chaque personnage se retrouve seul dans une position foetale qui
les renvoie à un «en-deçà» de la
vie comme un havre de paix à jamais disparu.
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