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ANALYSE
2001
REQUIEM FOR A DREAM
É-U [2000]

Réalisateur: Darren Aronofsky
Scénario: Darren Aronofsky d'après le roman de Hubert Selby Jr.
Interprètes: Ellen Burstyn, Jared Leto, Jennifer Connelly, Marlon Wayans

 

Messe funèbre

De vieilles juives, assises sur des chaises pliantes, discutent devant leur immeuble de Brooklyn. Dérisoires et singulières, ces conversations se résument à de brefs échanges qui meublent le triste quotidien de chacune d'entre elles. Pendant ce temps, des jeunes gens se retrouvent pour se défoncer afin de passer le temps. Dès les premières minutes, Darren Aronofsky place au coeur de son second long métrage l'étrange sentiment d'une réalité déniée, d'un grand vide que rien ne pourra combler. Le film ne sera qu'un gouffre dans lequel les personnages se précipiteront sans en avoir conscience. REQUIEM FOR A DREAM nous montre avec une grande efficacité l'effet dévastateur de toutes les addictions sur le comportement humain; pourtant, je ne crois pas que cela constitue le véritable projet du cinéaste. Faire un film de plus sur la drogue n'aurait servi à rien; de L'HOMME AU BRAS D'OR (O. Preminger,1954) à BAD LIEUTENANT (A. Ferrara, 1993) en passant par THE CONNECTION (S. Clarke, 1961) ou A NEEDLE PARK (J. Schatzberg, 1971), enregistrer à l'écran le trafic des drogues et leur consommation apparaît depuis longtemps comme un sujet omniprésent dans le cinéma américain. Certes le jeune réalisateur américain apporte ici une touche d'originalité en mettant en parallèle les dérives de dépendance d'un fils (héroïne) et d'une mère (télévision, médicaments). Toutefois, d'un point de vue dramaturgique, la trame suivie reste relativement classique en nous proposant une succession de périodes d'euphorie, de moments d'apesanteur et de brusques descentes, jusqu'à la déchéance finale. Du reste, tout cela était déjà contenu dans le texte de Selby. En fin de compte, l'importance (réelle) de cette réalisation tient bien plus au débat qu'elle a pu provoquer vis-à-vis des procédés formels utilisés par Aronofsky. Celui-ci fait exploser les règles du cinéma narratif en déformant l'image, en la malmenant à coup d'accélérations violentes, en la mettant au diapason d'une partition musicale époustouflante. C'est bien la caméra qui semble avoir pris du «speed». Mais cette esthétique fragmentée ne serait qu'un formalisme creux, un filmage clipeux à la Danny Boyle, si elle ne sécrétait pas, derrière son éclatement apparent, un écho murmuré au désarroi d'une certaine Amérique.

À travers son feu d'artifices stylistique, la force de la mise en scène d'Aronofsky tient à sa capacité à croire encore à la puissance du cinéma, ce pouvoir qui lui permet de métamorphoser des effets vus et revus dans les publicités, les clips et les films de série, en une messe funèbre (et agitée). Il esquisse ainsi la topographie sensible de quatre individus aux vies désolées, envahies par la vacuité. Le sentiment de trop plein que peut parfois ressentir le spectateur devant ce flot d'images et de sons n'est-il pas alors en parfaite correspondance avec les sensations des personnages qui se gavent de psychotropes ou de jeux télévisés. Le procès de formalisme intenté au cinéaste se révèle donc profondément injuste, d'autant qu'il se montre également capable de filmer le désarroi et la folie rampante d'une mère (Ellen Burstyn) dans de magnifiques plans fixes. En outre, si la modernité des effets et l'agitation du montage ne tournent pas à vide, c'est aussi parce qu'ils se conjuguent, chez Aronofsky, à la nostalgie d'un certain cinéma américain des années soixante-dix. Cette influence est notamment soulignée par la présence au casting d'Ellen Burstyn, dont on se souvient de la performance dans ALICE N'EST PLUS ICI (M. Scorsese, 1974). Mais on retrouve aussi dans REQUIEM FOR A DREAM la même relation traumatique à la réalité qui obsédait les grands personnages du cinéma américain de cette décennie. Tous les personnages d'Aronofsky sont ainsi laissés à eux-mêmes, incapables de rester en contact avec le monde extérieur. S'agréger à la société (par amour, amitié ou la vie du voisinage) se solde irrémédiablement par un échec; chaque effort est contre-productif et précipite les personnages vers l'abandon de soi. C'est dans cette perspective qu'il faut interpréter les plans par lesquels le film s'achève: chaque personnage se retrouve seul dans une position foetale qui les renvoie à un «en-deçà» de la vie comme un havre de paix à jamais disparu.

 

Sébastien Le Pajolec

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928