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ANALYSE
2001
PRINCES ET PRINCESSES
France [1999]

Réalisateur: Michel Ocelot
Scénario: Michel Ocelot

 

Le fabricateur d'images

Il a fallu dix longues années pour qu'un distributeur de cinéma s'intéresse enfin (et avec raison) à cette série de six contes en théâtre d'ombre (ayant été d'abord prévue pour la télévision française). La magie de l'univers enfantin de Michel Ocelot (KIRIKOU ET LA SORCIÈRE, LA LÉGENDE DU PAUVRE BOSSU) est pourtant bien évidente, même à première vue et par quelqu'un qui ignore tout à propos de l'animation et des contes pour enfants. Le réalisateur/animateur présente un jeune couple d'amis et un vieux technicien qui imaginent six saynètes qu'ils mettent en scène dans un cinéma abandonné, à l'aide d'étranges ombres chinoises projetées sur un fond somptueusement coloré: «La princesse aux diamants», «La sorcière et son château», «La reine égyptienne», «La vieille dame japonaise», «La reine futuriste» et «Princes et princesses» (ce ne sont pas les titres exacts). Nous voilà devant un réalisateur doté d'un humour intelligent et de très grande qualité, d'un immense talent de conteur et qui ne prend pas les enfants (et accessoirement leurs parents) pour des idiots. Que demander de plus? Pourtant, les critiques négatives abondent de la part des parents: histoires et images trop simplistes, dialogues trop soignés, etc. Bien sûr, je ne prétends pas être une spécialiste de l'animation et de la structure narrative des contes, mais je pense trouver ici l'occasion idéale pour adopter un regard comparatif et critique envers ce qu'impose à nos enfants l'empire hollywoodien.

Chose certaine, l'auditoire (petit et grand) est conditionné aux contes «disneyiens» américanisés et présentés sous forme de «musical». Année après année (et ce depuis le début des années 1990), ils deviennent des prétextes à des fins matérialistes et surtout monétaires. Le phénomène Disney entraîne, à tout coup, la fabrication de toute une panoplie de biens de consommation qu'on s'empresse de collectionner: livres, figurines, verres en plastique, animaux en peluche, etc. Quant aux films proprement dits, même si les contes se situent à l'étranger, Disney ne se limite souvent qu'à créer un «exotisme» en venant remplacer la réalité par des images «réalistes conventionnelles» de l'Étranger (de par son esthétique moderne, tri-dimensionnelle et informatisée). Ceci étant dit, Disney s'approprie, tour à tour, les cultures étrangères (Chine, Égypte, France, Japon, etc.) pour les soumettre au regard américain (à croire que l'idéologie hollywoodienne se camoufle déjà dans les films pour enfant...). À l'inverse, Michel Ocelot et ses personnages s'inspirent (plutôt que s'approprient) tout simplement d'images, de dessins et d'histoires de l'étranger pour créer et présenter des contes qui ne camouflent jamais leur statut de «construction» de la réalité. En effet, Ocelot travaille par procédé d'ombres chinoises (qui limite l'image à deux dimensions et à la planéité), par la réflexivité de la mise en scène qui est dévoilée avant chaque conte et par un cadre qui dédouble l'écran (dévoilant ainsi la théâtralité de la narration). D'ailleurs, le réalisateur nous montre, à plusieurs reprises, un cinéma délabré dont le statut est justement celui de «fabricateur» d'images et où se situe l'acte créateur. Aussi, le sixième conte, «Princes et princesses» (d'où provient le titre du recueil), présente deux personnages typiques de conte (un prince, une princesse) dans un contexte occidental qui subissent un nombre interminable de métamorphoses animales pour enfin aboutir dans le corps de l'autre; Ocelot venant ainsi critiquer le mode courant, généralement patriarcal, de la représentation et de la construction des contes traditionnels.

Aussi, l'esthétique du film et ses personnages minces et élancés ne sont pas sans rappeler l'oeuvre d'un second magicien de l'image, Tim Burton (particulièrement son NIGHTMARE BEFORE CHRISTMAS). L'univers d'Ocelot se situe dans la lignée de cette esthétique, mais il serait injuste de placer l'auteur dans le même panier puisque son univers est indéniablement distinct, voir unique. Et même s'il est vrai que les techniques d'animation utilisées dans PRINCES ET PRINCESSES sont loin des prouesses techniques que servent les grands studios hollywoodiens, elles demeurent frontales, directes, personnelles et pures. Ocelot ne nous en met pas plein la vue. Il accorde une grande importance à la parole et aux thèmes (thèmes qui, d'ailleurs, englobent marginalité et connaissance, versus l'éloge de la puissance et du courage physique «disneyiens»). Effectivement, les contes comportent tous des dénouements heureux et des morales simplistes, mais on peut y puiser beaucoup plus que ce que l'image et le scénario nous racontent. Dans tous les cas, l'intelligence (ou la connaissance) l'emporte sur le pouvoir (physique ou autre). En fait, la marginalité des protagonistes permet, ici, de faire le lien avec le chansonnier français Georges Brassens, dont le sujet préféré était précisément cet «écart du droit chemin». Il chantait: «Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux» ou «je suis de la mauvaise herbe, c'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe» (1), éloge de la marginalité qui semble avoir été transfigurée dans l'univers d'Ocelot.

Ainsi, PRINCES ET PRINCESSES est un film à voir par tous les enfants et accompagnés de leurs parents, de grâce! Car si ces derniers demeurent aussi institutionnalisés que leurs enfants à l'esthétique «disneyienne», comment s'attendre à ce que notre jeunesse s'intéresse de son plein gré à autre chose que les films commerciaux californiens? Et pour conclure, le délai après lequel paraît le film et l'image récurrente (à l'intérieur du film) du petit théâtre en ruine parmi les gratte-ciel d'une hauteur infinie en disent long sur la situation actuelle de la production cinématographique: ce lieu créateur écrasé par un cinéma commercialisé projetant de «belles images» dit-on) et monopolisant l'attention et le financement, tout en déviant la réflexion. Petit conseil: allez voir cette perle rare sur grand écran de toute urgence avant qu'elle ne soit retirée des salles à jamais au profit des bougres boursouflés à la mode.

(1) Georges Brassens, «Ballade des dames du temps jadis».

 

Marie-Claude Mercier

 

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