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Le fabricateur d'images
Il a fallu dix longues années pour qu'un
distributeur de cinéma s'intéresse enfin (et avec
raison) à cette série de six contes en théâtre
d'ombre (ayant été d'abord prévue pour la télévision
française). La magie de l'univers enfantin de Michel Ocelot
(KIRIKOU ET LA SORCIÈRE, LA LÉGENDE DU PAUVRE BOSSU)
est pourtant bien évidente, même à première
vue et par quelqu'un qui ignore tout à propos de l'animation
et des contes pour enfants. Le réalisateur/animateur présente
un jeune couple d'amis et un vieux technicien qui imaginent six
saynètes qu'ils mettent en scène dans un cinéma
abandonné, à l'aide d'étranges ombres chinoises
projetées sur un fond somptueusement coloré: «La
princesse aux diamants», «La sorcière et son
château», «La reine égyptienne»,
«La vieille dame japonaise», «La reine futuriste»
et «Princes et princesses» (ce ne sont pas les titres
exacts). Nous voilà devant un réalisateur doté
d'un humour intelligent et de très grande qualité,
d'un immense talent de conteur et qui ne prend pas les enfants (et
accessoirement leurs parents) pour des idiots. Que demander de plus?
Pourtant, les critiques négatives abondent de la part des
parents: histoires et images trop simplistes, dialogues trop soignés,
etc. Bien sûr, je ne prétends pas être une spécialiste
de l'animation et de la structure narrative des contes, mais je
pense trouver ici l'occasion idéale pour adopter un regard
comparatif et critique envers ce qu'impose à nos enfants
l'empire hollywoodien.
Chose certaine, l'auditoire (petit et grand) est
conditionné aux contes «disneyiens» américanisés
et présentés sous forme de «musical».
Année après année (et ce depuis le début
des années 1990), ils deviennent des prétextes à
des fins matérialistes et surtout monétaires. Le phénomène
Disney entraîne, à tout coup, la fabrication de toute
une panoplie de biens de consommation qu'on s'empresse de collectionner:
livres, figurines, verres en plastique, animaux en peluche, etc.
Quant aux films proprement dits, même si les contes se situent
à l'étranger, Disney ne se limite souvent qu'à
créer un «exotisme» en venant remplacer la réalité
par des images «réalistes conventionnelles» de
l'Étranger (de par son esthétique moderne, tri-dimensionnelle
et informatisée). Ceci étant dit, Disney s'approprie,
tour à tour, les cultures étrangères (Chine,
Égypte, France, Japon, etc.) pour les soumettre au regard
américain (à croire que l'idéologie hollywoodienne
se camoufle déjà dans les films pour enfant...). À
l'inverse, Michel Ocelot et ses personnages s'inspirent (plutôt
que s'approprient) tout simplement d'images, de dessins et d'histoires
de l'étranger pour créer et présenter des contes
qui ne camouflent jamais leur statut de «construction»
de la réalité. En effet, Ocelot travaille par procédé
d'ombres chinoises (qui limite l'image à deux dimensions
et à la planéité), par la réflexivité
de la mise en scène qui est dévoilée avant
chaque conte et par un cadre qui dédouble l'écran
(dévoilant ainsi la théâtralité de la
narration). D'ailleurs, le réalisateur nous montre, à
plusieurs reprises, un cinéma délabré dont
le statut est justement celui de «fabricateur» d'images
et où se situe l'acte créateur. Aussi, le sixième
conte, «Princes et princesses» (d'où provient
le titre du recueil), présente deux personnages typiques
de conte (un prince, une princesse) dans un contexte occidental
qui subissent un nombre interminable de métamorphoses animales
pour enfin aboutir dans le corps de l'autre; Ocelot venant ainsi
critiquer le mode courant, généralement patriarcal,
de la représentation et de la construction des contes traditionnels.
Aussi, l'esthétique du film et ses personnages
minces et élancés ne sont pas sans rappeler l'oeuvre
d'un second magicien de l'image, Tim Burton (particulièrement
son NIGHTMARE BEFORE CHRISTMAS). L'univers d'Ocelot se situe dans
la lignée de cette esthétique, mais il serait injuste
de placer l'auteur dans le même panier puisque son univers
est indéniablement distinct, voir unique. Et même s'il
est vrai que les techniques d'animation utilisées dans PRINCES
ET PRINCESSES sont loin des prouesses techniques que servent les
grands studios hollywoodiens, elles demeurent frontales, directes,
personnelles et pures. Ocelot ne nous en met pas plein la vue. Il
accorde une grande importance à la parole et aux thèmes
(thèmes qui, d'ailleurs, englobent marginalité et
connaissance, versus l'éloge de la puissance et du courage
physique «disneyiens»). Effectivement, les contes comportent
tous des dénouements heureux et des morales simplistes, mais
on peut y puiser beaucoup plus que ce que l'image et le scénario
nous racontent. Dans tous les cas, l'intelligence (ou la connaissance)
l'emporte sur le pouvoir (physique ou autre). En fait, la marginalité
des protagonistes permet, ici, de faire le lien avec le chansonnier
français Georges Brassens, dont le sujet préféré
était précisément cet «écart du
droit chemin». Il chantait: «Non les braves gens n'aiment
pas que l'on suive une autre route qu'eux» ou «je suis
de la mauvaise herbe, c'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi
qu'on met en gerbe» (1), éloge de la marginalité
qui semble avoir été transfigurée dans l'univers
d'Ocelot.
Ainsi, PRINCES ET PRINCESSES est un film à
voir par tous les enfants et accompagnés de leurs parents,
de grâce! Car si ces derniers demeurent aussi institutionnalisés
que leurs enfants à l'esthétique «disneyienne»,
comment s'attendre à ce que notre jeunesse s'intéresse
de son plein gré à autre chose que les films commerciaux
californiens? Et pour conclure, le délai après lequel
paraît le film et l'image récurrente (à l'intérieur
du film) du petit théâtre en ruine parmi les gratte-ciel
d'une hauteur infinie en disent long sur la situation actuelle de
la production cinématographique: ce lieu créateur
écrasé par un cinéma commercialisé projetant
de «belles images» dit-on) et monopolisant l'attention
et le financement, tout en déviant la réflexion. Petit
conseil: allez voir cette perle rare sur grand écran de toute
urgence avant qu'elle ne soit retirée des salles à
jamais au profit des bougres boursouflés à la mode.
(1) Georges Brassens, «Ballade des dames
du temps jadis».
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