ANALYSE
2001
POST MORTEM
Québec [1999]

Réalisateur: Louis Belanger
Scénario: Louis Bélanger
Interprètes: Gabriel Arcand, Sylvie Moreau, Hélène Loiselle

 

Les petits bonheurs d'un nécrophile

Linda (Sylvie Moreau) vole pour vivre. Ghislain (Gabriel Arcand), à l'emploi de la morgue, vit avec les cadavres. L'amour rencontre alors la mort et Linda, assassinée, renaît du désir nécrophile de Ghislain. Discours sur la réhabilitation du sordide dans le quotidien, POST MORTEM, film en triptyque du jeune cinéaste québécois Louis Bélanger, vient sortir le cinéma du défaitisme ambiant pour donner à la vie et à la mort une seconde chance.

Louis Bélanger parle ainsi de son film: «Je crois au quotidien. Une mère qui réveille son enfant, l'amène à la garderie. Il n'y a rien d'extraordinaire là-dedans. [...] Mais le film se ferme sur le quotidien qui reprend ses droits. C'est à ce que je crois : le bonheur au quotidien». Un tel discours peut certes sembler assez inusité lorsqu'on parle d'un film dont un des personnages pivots est nécrophile. Mais Louis Bélanger s'en défend bien: «La nécrophilie, ce n'est pas faire l'amour à un cadavre. C'est aimer la mort (à l'inverse du «biophile»). Moi je me considère comme «biophile». Chez le personnage de Ghislain, il n'y a pas de plante, de poissons à nourrir. Il n'y a que du blues, une musique qui ne festoie pas la vie; une musique de résignation qui est syntonisée parfaitement avec mon personnage. [...] Il se sent bien avec la mort».

Bélanger arrive alors à créer autour du nécrophile une nouvelle objectivité, sans préjugé ni image préfabriquée. L'amour devient source d'espoir, offrant à la défunte Linda une seconde chance et à Ghislain une nouvelle vie. Ainsi, Ghislain se réveille à la vie par l'amour; Linda ressuscite par douleur, par désir de vivre. L'amour devient alors la seule communication possible, ouvrant le quotidien vers l'espoir. Ghislain sort de son isolement, en résonance avec les bruits de fond des «lignes ouvertes» qui viennent détoner sur la solitude de cet homme dépourvu de toute communicabilité. Linda fait la paix avec son passé et réapprend le quotidien. Et «Éros» et «Thanatos» danse sous la mélodie de «L'Hymne à la joie».

Pour Sylvie Moreau, le tabou refoulé de la nécrophilie ne constitue en rien un obstacle pour le film. «Louis s'est intéressé davantage au personnage qu'à l'événement. Ainsi, en comprenant ce qui a amené le personnage à poser de tels actes, il est jugé beaucoup moins radicalement. Si le cinéaste ne juge pas le personnage, il devient encore plus difficile pour le public de le faire». POST MORTEM vient ainsi déconstruire les tabous. Il place le spectateur vers une toute nouvelle perspective d'un sujet dont le sordide devient tributaire d'un ordre social déconstruit par la médiatisation et l'artificialisation des rapports entre les êtres urbains.

Manifeste contre l'intolérance, l'isolation et l'individualisme, le film de Bélanger, fortement ancré dans le social, devient alors métaphorique du réel par son irréalité. Ainsi, POST MORTEM est pour Sylvie Moreau, «quelque chose d'onirique [...] pour aider à faire passer le réel qui est tellement dur. Le cinéma aide à révéler ces choses, à les amener vers une 3ème dimension». Mais pour Louis Bélanger, le fait divers qu'il illustre n'est pas que hasard ou rêverie. Selon lui, «des personnages comme Ghislain, il y en a partout. [...] Il y a une multitude de ces gens qui vivent un profond malaise et qui vivent à côté de chez-nous». Du fait, Ghislain devient l'archétype de tout un pan de la société, vivant de ses silences et de sa solitude.

POST MORTEM se veut ainsi un appel au présent, une hymne à la vie et au réveil d'une société étouffée par son incapacité au réel. Appuyé par le jeu exceptionnel de comédiens n'ayant certainement plus à faire leurs preuves (dont Gabriel Arcand, Hélène Loiselle et maintenant Sylvie Moreau), le film de Louis Bélanger se démarque de la production moderne en exploitant le style au profit du discours et des personnages. Juxtaposant magnifiquement les temps et les espaces en un tout mêlant onirisme et lucidité, Louis Bélanger s'offre comme une nouvelle figure de marque de notre cinéma, parvenant à sortir la névrose du sordide et offrant un espoir nouveau à une société de plus en plus inapte à son quotidien.

La mort est silencieuse. Le «biophile» Louis Bélanger arrive à la faire chanter.

 

Émile Baron

 

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