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L'étranger
Tourné au coeur du Québec, le dernier-né
de Sean Penn (son troisième long métrage en tant que
réalisateur) cache son brio derrière la conventionnalité
du thriller classique, alors qu'il s'appuie sur les règles
narratives classiques pour venir, en bout de ligne, renverser le
spectateur dans ses habitudes de lecture cinématographique.
Chose certaine, l'acteur-réalisateur sait choisir les interprètes
idéaux en fonction de leur rôle. Ainsi, dans THE PLEDGE,
même les plus petits rôles sont pris en charge par des
acteurs bourrés de talent, à commencer par Helen Mirren
en docteur, Vanessa Redgrave en grand-mère attristée,
Mickey Rourke en père brisé et enfin à Sam
Shepard en cadre policier. Quant à lui, Jack Nicholson profite
de l'opportunité qui lui est donnée pour remettre
à l'ordre du jour ses talents de jeune premier malgré
son âge avancé. Encore une fois, le film repose presque
en entier sur sa performance d'acteur (on pourrait commencer à
le qualifier «d'acteur fétiche» de Penn), lui
qui avait également tenu le rôle principal dans THE
CROSSING GUARD (1995), le deuxième film réalisé
par Penn. Inutile de le nier: l'intrigue est simple. Jerry Black
(Nicholson en policier «semi-retraité»), développe
une véritable obsession à l'égard d'une promesse
effectuée envers les parents désabusés d'une
jeune victime violée et assassinée dans des circonstances
atroces. Le policier d'expérience, à l'écoute
de son sixième sens, voit instantanément une corrélation
entre trois meurtres commis dans cette région perdue du Nevada.
Mais le véritable intérêt du film réside
dans la crise existentielle (effritement psychologique) que traverse
le détective à l'orée de la retraite.
Jerry Black est un étranger au sein de son
milieu et Penn le fait bien savoir dès les premiers balbutiements
du film, alors que le détective vieillissant est filmé,
flou, à l'avant-plan, au milieu de ses jeunes et fringants
collègues s'époumonant lors des festivités
entourant la retraite de Black. Progressivement, Black se referme
dans son propre monde alors que se renforce son obsession envers
sa promesse. Peu de films dans le passé ont abordé
cette période de «retrait du travail» avec autant
d'acuité, quand pourtant la plupart y passent, mis à
part quelques exclus sociaux. On s'attend donc à ce qu'un
tout récent ex-travailleur, qui n'a pas nécessairement
prévu des occupations immédiates et qui se retrouve
à cours d'une véritable passion (celle envers son
«rôle social» ayant monopolisée toute l'attention),
saisisse la première occasion venue pour développer
un projet («Get a life!», lui lance à ce sujet
Sam Shepard). Et il semblerait que le métier de policier
soit un choix de sujet idéal de la part de Penn, ce métier
collant à la peau comme un parasite sur sa proie.
Le réalisateur choisit un bout de pays plutôt
rural pour situer son intrigue, décortiquant la vie de gens
«ordinaires» dont le destin n'a rien d'extraordinaire.
Ainsi, la nature devient un thème crucial de l'oeuvre de
Penn. Tout (sa passion pour la pêche, le lieu des meurtres,
etc.) pousse et oblige le héros à s'éloigner
de la ville. Il convient ici de faire le lien avec l'oeuvre de Terrence
Malick, avec qui Penn travailla sur THE THIN RED LINE, cinéaste
chez qui le traitement du règne animal (qui est fragmenté
en deux séries interdépendantes) touche une dichotomie
essentielle. D'abord, l'animal domestique (ou par métaphore
l'homme civilisé) s'oppose à l'animal sauvage, la
juxtaposition servant à dégager l'ambiguïté
de la nature humaine: le premier (dénaturé), le dernier
(opprimé par la société civile) et l'homme
constituant une seule et même réalité: une sauvagerie
aliénée par l'ordre sociale. Ainsi, comme le fait
Malick, Penn sort, de temps à autres, de toute continuité
narrative pour adresser directement le spectateur afin de l'exposer
à des symboles non-narratifs dont il doit chercher le sens.
La juxtaposition d'éléments extra-narratifs (une séquence
d'oiseaux en vol plané, par exemple) vient servir de moyen
d'expression à cette ambiguïté. Complètement
dénués de toute information narrative, ces éléments
ont plutôt une connotation purement symbolique. Les oiseaux,
d'ailleurs, semblent constitués un thème central dans
THE PLEDGE, symbole d'évasion et d'enchaînement (perruches
affolées dans le fumoir de l'asile, dindes par milliers à
la ferme, etc.).
Jerry Black devient donc un inadapté social,
un étranger, tentant de survivre dans un monde hétérogène
à sa nature. Chez Malick, le bestiaire, plus qu'une simple
métaphore, devient l'expression même de cette ambiguïté
dans laquelle est plongée l'homme moderne, évoluant
quelque part entre son état naturel et son état social.
Et le monde des objets vient jouer un rôle important dans
l'expression de cette hybridité humaine. Ils viennent exprimer,
pour Malick, l'état contradictoire de Kit (BADLANDS, 1974),
un inadapté social à la recherche de sa sauvagerie
latente tout en se rapprochant du modèle culturel civilisateur
qu'il admire. Dans le film de Penn, l'obsession du réalisateur
envers l'usage du tabac (la progression de l'habitude de Black,
le signe à cet égard sur sa casquette, le commentaire
du père de la jeune victime: «And would you please
not smoke in the house!», etc.) vient sans doute illustrer
cet état contradictoire et ambigu du personnage. De cette
façon, Kit (et accessoirement Jerry dans THE PLEDGE) est
condamné à la misère et à la folie.
Kit s'évade du développement urbain vers les badlands
du Montana; Jerry s'évade aussi lors de ses épisodes
de pêche et lors de son enquête. Aussi, dans l'oeuvre
de Malick, l'homme s'approprie la nature comme objet de propriété
(à l'aide de la machine), bien que celui-ci vive déjà
du produit de sa bienfaisance. Dans le film de Penn, la ferme de
volaille que possèdent les parents de la victime illustre
bien cette appropriation de la nature par l'homme. Et lorsque le
policier (Nicholson) vient annoncer la triste nouvelle aux parents,
le cinéaste nous offre un magnifique plan de celui-ci, évoluant
parmi ces milliers d'oiseaux «hybrides», dénaturés
comme ce dernier.
Le thème de «l'inadaptation sociale»
est également connoté par l'omniprésence de
personnages culturellement identifiés comme des «inadaptés».
D'abord, les personnages souffrant d'handicaps mentaux (le personnage
de Del Toro, les pensionnaires de l'asile, les commis des boutiques)
incarnent l'aliénation même. Aussi, les croyances religieuses
(envers une certaine force surnaturelle) viennent témoigner
de cette «aliénation» réprimée
et déplacée dans la société moderne,
cette quête d'un ailleurs, d'une évasion. Par exemple,
la promesse appuyée sur la croix, sur Dieu et sur l'âme
de Jerry, ainsi que les croyances et pratiques religieuses accrues
de certains des personnages (la grand-mère) sont, en quelque
sorte, la cible des moqueries des autres personnages du film. Enfin,
le thème de la jeunesse est confronté au thème
de la vieillesse (l'écart d'âge entre Jerry et ses
collègues, les victimes et sa compagne) afin d'illustrer
le rejet de cette tranche d'âge (sans «utilité»)
par la société.
Ainsi, tous ces éléments stratégiquement
choisis servent un but commun: appuyer l'aliénation progressive
du personnage principal vers un monde extérieur, autre que
celui qu'il a connu jadis. Un policier dira, à un moment
dans le film, «These crimes just don't bother me like they
would anyone else: it's like being in the movies». L'obsession
de Jerry (qui le pousse à considérer tous les gens
qu'il croise comme des suspects) l'amènera dans un monde
extérieur à la réalité, où il
agira dorénavant en tant que témoin. Pensons seulement
à son isolement dans la séquence précédant
la finale: Black ne peut réagir aux accusations d'immoralité
plaquées contre lui, celui-ci se retrouvant prisonnier dans
le monde fictionnel qu'il s'est forgé. Et le héros
sera déchiré entre ces deux mondes (réel et
fictionnel), montrant toutefois quelques prises de conscience occasionnelles
alors que se tissent chez lui des liens familiaux. D'ailleurs, le
thème du transport (l'omniprésence du véhicule
automobile et de son usage), tout comme dans le SHINING de Kubrick,
illustre bien, dans le film, le va et vient du détective
entre ces deux mondes.
Voilà: je suis entrée dans la salle
obscure, pour la deuxième fois, avec l'intention d'en ressortir
éclairée afin de mieux comprendre la fausse-simplicité
de THE PLEDGE. Oeuvre classique aux digressions subtiles et brillantes,
Penn se présente comme un véritable auteur, arrivant
non pas qu'à divertir, mais également à confronter
le grand public à ses pratiques conventionnées de
spectature. D'un courage diffus et subtil, Sean Penn se positionne
dans la catégorie des rares cinéastes grand public
américains croyant toujours au statut artistique du cinéma.
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