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ANALYSE
2001
THE PLEDGE
É-U [2000]

Réalisateur: Sean Penn
Scénario: Jerzy Kromolowski et Mary Olson, d'après le roman de Friedrich Dürrenmatt
Interprètes: Jack Nicholson, Robin Wright Penn, Benicio Del Toro, Sam Shepard

 

L'étranger

Tourné au coeur du Québec, le dernier-né de Sean Penn (son troisième long métrage en tant que réalisateur) cache son brio derrière la conventionnalité du thriller classique, alors qu'il s'appuie sur les règles narratives classiques pour venir, en bout de ligne, renverser le spectateur dans ses habitudes de lecture cinématographique. Chose certaine, l'acteur-réalisateur sait choisir les interprètes idéaux en fonction de leur rôle. Ainsi, dans THE PLEDGE, même les plus petits rôles sont pris en charge par des acteurs bourrés de talent, à commencer par Helen Mirren en docteur, Vanessa Redgrave en grand-mère attristée, Mickey Rourke en père brisé et enfin à Sam Shepard en cadre policier. Quant à lui, Jack Nicholson profite de l'opportunité qui lui est donnée pour remettre à l'ordre du jour ses talents de jeune premier malgré son âge avancé. Encore une fois, le film repose presque en entier sur sa performance d'acteur (on pourrait commencer à le qualifier «d'acteur fétiche» de Penn), lui qui avait également tenu le rôle principal dans THE CROSSING GUARD (1995), le deuxième film réalisé par Penn. Inutile de le nier: l'intrigue est simple. Jerry Black (Nicholson en policier «semi-retraité»), développe une véritable obsession à l'égard d'une promesse effectuée envers les parents désabusés d'une jeune victime violée et assassinée dans des circonstances atroces. Le policier d'expérience, à l'écoute de son sixième sens, voit instantanément une corrélation entre trois meurtres commis dans cette région perdue du Nevada. Mais le véritable intérêt du film réside dans la crise existentielle (effritement psychologique) que traverse le détective à l'orée de la retraite.

Jerry Black est un étranger au sein de son milieu et Penn le fait bien savoir dès les premiers balbutiements du film, alors que le détective vieillissant est filmé, flou, à l'avant-plan, au milieu de ses jeunes et fringants collègues s'époumonant lors des festivités entourant la retraite de Black. Progressivement, Black se referme dans son propre monde alors que se renforce son obsession envers sa promesse. Peu de films dans le passé ont abordé cette période de «retrait du travail» avec autant d'acuité, quand pourtant la plupart y passent, mis à part quelques exclus sociaux. On s'attend donc à ce qu'un tout récent ex-travailleur, qui n'a pas nécessairement prévu des occupations immédiates et qui se retrouve à cours d'une véritable passion (celle envers son «rôle social» ayant monopolisée toute l'attention), saisisse la première occasion venue pour développer un projet («Get a life!», lui lance à ce sujet Sam Shepard). Et il semblerait que le métier de policier soit un choix de sujet idéal de la part de Penn, ce métier collant à la peau comme un parasite sur sa proie.

Le réalisateur choisit un bout de pays plutôt rural pour situer son intrigue, décortiquant la vie de gens «ordinaires» dont le destin n'a rien d'extraordinaire. Ainsi, la nature devient un thème crucial de l'oeuvre de Penn. Tout (sa passion pour la pêche, le lieu des meurtres, etc.) pousse et oblige le héros à s'éloigner de la ville. Il convient ici de faire le lien avec l'oeuvre de Terrence Malick, avec qui Penn travailla sur THE THIN RED LINE, cinéaste chez qui le traitement du règne animal (qui est fragmenté en deux séries interdépendantes) touche une dichotomie essentielle. D'abord, l'animal domestique (ou par métaphore l'homme civilisé) s'oppose à l'animal sauvage, la juxtaposition servant à dégager l'ambiguïté de la nature humaine: le premier (dénaturé), le dernier (opprimé par la société civile) et l'homme constituant une seule et même réalité: une sauvagerie aliénée par l'ordre sociale. Ainsi, comme le fait Malick, Penn sort, de temps à autres, de toute continuité narrative pour adresser directement le spectateur afin de l'exposer à des symboles non-narratifs dont il doit chercher le sens. La juxtaposition d'éléments extra-narratifs (une séquence d'oiseaux en vol plané, par exemple) vient servir de moyen d'expression à cette ambiguïté. Complètement dénués de toute information narrative, ces éléments ont plutôt une connotation purement symbolique. Les oiseaux, d'ailleurs, semblent constitués un thème central dans THE PLEDGE, symbole d'évasion et d'enchaînement (perruches affolées dans le fumoir de l'asile, dindes par milliers à la ferme, etc.).

Jerry Black devient donc un inadapté social, un étranger, tentant de survivre dans un monde hétérogène à sa nature. Chez Malick, le bestiaire, plus qu'une simple métaphore, devient l'expression même de cette ambiguïté dans laquelle est plongée l'homme moderne, évoluant quelque part entre son état naturel et son état social. Et le monde des objets vient jouer un rôle important dans l'expression de cette hybridité humaine. Ils viennent exprimer, pour Malick, l'état contradictoire de Kit (BADLANDS, 1974), un inadapté social à la recherche de sa sauvagerie latente tout en se rapprochant du modèle culturel civilisateur qu'il admire. Dans le film de Penn, l'obsession du réalisateur envers l'usage du tabac (la progression de l'habitude de Black, le signe à cet égard sur sa casquette, le commentaire du père de la jeune victime: «And would you please not smoke in the house!», etc.) vient sans doute illustrer cet état contradictoire et ambigu du personnage. De cette façon, Kit (et accessoirement Jerry dans THE PLEDGE) est condamné à la misère et à la folie. Kit s'évade du développement urbain vers les badlands du Montana; Jerry s'évade aussi lors de ses épisodes de pêche et lors de son enquête. Aussi, dans l'oeuvre de Malick, l'homme s'approprie la nature comme objet de propriété (à l'aide de la machine), bien que celui-ci vive déjà du produit de sa bienfaisance. Dans le film de Penn, la ferme de volaille que possèdent les parents de la victime illustre bien cette appropriation de la nature par l'homme. Et lorsque le policier (Nicholson) vient annoncer la triste nouvelle aux parents, le cinéaste nous offre un magnifique plan de celui-ci, évoluant parmi ces milliers d'oiseaux «hybrides», dénaturés comme ce dernier.

Le thème de «l'inadaptation sociale» est également connoté par l'omniprésence de personnages culturellement identifiés comme des «inadaptés». D'abord, les personnages souffrant d'handicaps mentaux (le personnage de Del Toro, les pensionnaires de l'asile, les commis des boutiques) incarnent l'aliénation même. Aussi, les croyances religieuses (envers une certaine force surnaturelle) viennent témoigner de cette «aliénation» réprimée et déplacée dans la société moderne, cette quête d'un ailleurs, d'une évasion. Par exemple, la promesse appuyée sur la croix, sur Dieu et sur l'âme de Jerry, ainsi que les croyances et pratiques religieuses accrues de certains des personnages (la grand-mère) sont, en quelque sorte, la cible des moqueries des autres personnages du film. Enfin, le thème de la jeunesse est confronté au thème de la vieillesse (l'écart d'âge entre Jerry et ses collègues, les victimes et sa compagne) afin d'illustrer le rejet de cette tranche d'âge (sans «utilité») par la société.

Ainsi, tous ces éléments stratégiquement choisis servent un but commun: appuyer l'aliénation progressive du personnage principal vers un monde extérieur, autre que celui qu'il a connu jadis. Un policier dira, à un moment dans le film, «These crimes just don't bother me like they would anyone else: it's like being in the movies». L'obsession de Jerry (qui le pousse à considérer tous les gens qu'il croise comme des suspects) l'amènera dans un monde extérieur à la réalité, où il agira dorénavant en tant que témoin. Pensons seulement à son isolement dans la séquence précédant la finale: Black ne peut réagir aux accusations d'immoralité plaquées contre lui, celui-ci se retrouvant prisonnier dans le monde fictionnel qu'il s'est forgé. Et le héros sera déchiré entre ces deux mondes (réel et fictionnel), montrant toutefois quelques prises de conscience occasionnelles alors que se tissent chez lui des liens familiaux. D'ailleurs, le thème du transport (l'omniprésence du véhicule automobile et de son usage), tout comme dans le SHINING de Kubrick, illustre bien, dans le film, le va et vient du détective entre ces deux mondes.

Voilà: je suis entrée dans la salle obscure, pour la deuxième fois, avec l'intention d'en ressortir éclairée afin de mieux comprendre la fausse-simplicité de THE PLEDGE. Oeuvre classique aux digressions subtiles et brillantes, Penn se présente comme un véritable auteur, arrivant non pas qu'à divertir, mais également à confronter le grand public à ses pratiques conventionnées de spectature. D'un courage diffus et subtil, Sean Penn se positionne dans la catégorie des rares cinéastes grand public américains croyant toujours au statut artistique du cinéma.

 

Marie-Claude Mercier

 

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© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. International Standard Serial Number: ISSN 1776-2928