ANALYSE
2003

PLAISIRS INCONNUS (2003)

Réalisation : Jia Zhang Ke
Scénario : Jia Zhang Ke
Image : Yu Lik Wai
Montage : Chow Keung

 

Une jeunesse chinoise arrêtée
par Alexandre Tylski

Le troisième long-métrage de Jia Zhang Ke dépeint les déambulations de jeunes chinois et chinoises, à notre époque, à travers les routines d’un pays que l’on dit « en mue » mais en réalité comme emmuré chaque jour davantage dans l’usine du monde où le seul à venir ouvert à la nouvelle génération semble celui de gestes et de regards mécaniques.

Plaisirs inconnus est né d’un projet de film documentaire sur Datong, ville chinoise secouée par le licenciement massif d’ouvriers des mines avoisinantes. Jia Zhang Ke voulait montrer la colère de cette « Chine d’en bas » et les divers flottements qui s’en suivirent. Finalement, le réalisateur conçut ce documentaire en y apportant une structure fictionnelle et en laissant libres improvisations à ses interprètes. Plaisirs inconnus est donc une sorte de docu-fiction filmée en DV, avec une équipe allégée, retranchée, sur le qui-vive.

C’est dans un contexte politico-économique difficile que le jeune cinéaste raconte une jeunesse chinoise en proie à la routine de l’absurde et du glauque. L’apparente inexpressivité de Xiao Ji et Bin Bin, tous deux au chômage, évoque un monde de robots et de gestes répétés à l’infini. La triste mécanique du travail à la mine et à l’usine toujours là, fantomatique. Ainsi, dans une boîte de nuit, on gifle dix fois de suite Xiao Ji de la même manière, sur la même joue, avec la même phrase réitérée, sans coupure de montage et dans une absence collective de réactions humaines.

De la même manière, on trouve dans un bus, Qiao Qiao la chanteuse, cherchant à fuir : elle se lève mais est repoussée par son « patron » sur son siège, elle se relève mais est repoussée à nouveau, elle se relève et est encore une fois repoussée – la scène durant ainsi une bonne minute, sans dialogue, dans la mécanique d'un corps tyrannisé et rabaissé. Et, ainsi, les billets de banque comptés et recomptés par deux jeunes ; et, ainsi, la moto ne cessant de caler et de redémarrer dans un terrain vague – Xiao Ji n’arrivant jamais à grimper un monticule, n’arrivant jamais aller loin, tombant en panne, n’arrivant jamais à avancer, n’arrivant … jamais.

Certains spectateurs reprochent déjà à Plaisirs inconnus l’ennui et le sentiment d’impasse qui le sillonnent, avec ces gestes et ces corps sans cesse frustrés et arrêtés dans leur mouvement et, parfois même, tragiquement immobiles – tels ces deux jeunes à plusieurs reprises figés à côté des filles. Mais une des postures fortes du film est précisément de montrer l’idée du plaisir rendue à l’état zéro, inerte, perdue de vue. Le plaisir est ici devenu … inconnu en effet, il n’est nulle part et ne semble pas toucher cette jeunesse pour laquelle ce sentiment vital semble un monde lointain ou celui visible dans les téléviseurs (chansons, dessins-animés, jeux olympiques…).

Jia Zhang Ke travaille donc son sujet sans complaisance, avec un récit construit, composé de leitmotivs : retours des mêmes dialogues, situations, lieux et chansons. Le récit lui-même peut sembler ainsi systématique, répétitif, mais cela est bien l’objet traqué : la machine contemporaine à broyer les esprits et les corps libres. Et l’Amérique d'être présente au cœur du film à travers un billet d’1 dollar admiré, la musique de Pulp Fiction sur laquelle on danse et imite les gestes des stars hollywoodiennes, et le visage du Général Powell à la télévision en spectre au fond du cadre, au fond du film. Cette mère (la seule du film), enfin, rêvant de voir son fils Bin Bin être incorporé dans l’armée chinoise. Seul avenir encore une fois : celui du geste militaire.

Restent pourtant quelques moments d’ouvertures possibles dans Plaisirs inconnus et quelques moments drôles : l’ouverture difficile du robinet dans la chambre d’hôtel, l’impertinence (la vitalité) de Qiao Qiao, et l’écho foncièrement ironique à la musique de In the mood for lovedans un appartement voisin. Pas d’élégance feutrée ici, pas de beaux tissus ou de beaux ralentis, pas de bande sonore façon juke-box, mais la représentation crue d’une réalité contemporaine s’achevant ici dans … un commissariat où Bin Bin chantera sa liberté, dos au mur, sans vraiment d’espoir ou de lueur dans les yeux, mais stimulant peut-être chez certain(e)s un authentique et rare plaisir de cinéma, avec la conscience d’être témoin d’un monde toujours sans mue.

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage janvier 2003

 

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