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Une jeunesse
chinoise arrêtée
par Alexandre Tylski
Le troisième long-métrage de Jia Zhang Ke dépeint
les déambulations de jeunes chinois et chinoises, à
notre époque, à travers les routines d’un pays
que l’on dit « en mue » mais en réalité
comme emmuré chaque jour davantage dans l’usine du
monde où le seul à venir ouvert à la nouvelle
génération semble celui de gestes et de regards mécaniques.
Plaisirs inconnus est né d’un projet de film documentaire
sur Datong, ville chinoise secouée par le licenciement massif
d’ouvriers des mines avoisinantes. Jia Zhang Ke voulait montrer
la colère de cette « Chine d’en bas » et
les divers flottements qui s’en suivirent. Finalement, le
réalisateur conçut ce documentaire en y apportant
une structure fictionnelle et en laissant libres improvisations
à ses interprètes. Plaisirs inconnus est donc une
sorte de docu-fiction filmée en DV, avec une équipe
allégée, retranchée, sur le qui-vive.
C’est dans un contexte politico-économique
difficile que le jeune cinéaste raconte une jeunesse chinoise
en proie à la routine de l’absurde et du glauque. L’apparente
inexpressivité de Xiao Ji et Bin Bin, tous deux au chômage,
évoque un monde de robots et de gestes répétés
à l’infini. La triste mécanique du travail à
la mine et à l’usine toujours là, fantomatique.
Ainsi, dans une boîte de nuit, on gifle dix fois de suite
Xiao Ji de la même manière, sur la même joue,
avec la même phrase réitérée, sans coupure
de montage et dans une absence collective de réactions humaines.
De la même manière, on trouve dans
un bus, Qiao Qiao la chanteuse, cherchant à fuir : elle se
lève mais est repoussée par son « patron »
sur son siège, elle se relève mais est repoussée
à nouveau, elle se relève et est encore une fois repoussée
– la scène durant ainsi une bonne minute, sans dialogue,
dans la mécanique d'un corps tyrannisé et rabaissé.
Et, ainsi, les billets de banque comptés et recomptés
par deux jeunes ; et, ainsi, la moto ne cessant de caler et de redémarrer
dans un terrain vague – Xiao Ji n’arrivant jamais à
grimper un monticule, n’arrivant jamais aller loin, tombant
en panne, n’arrivant jamais à avancer, n’arrivant
… jamais.
Certains spectateurs reprochent déjà
à Plaisirs inconnus l’ennui et le sentiment d’impasse
qui le sillonnent, avec ces gestes et ces corps sans cesse frustrés
et arrêtés dans leur mouvement et, parfois même,
tragiquement immobiles – tels ces deux jeunes à plusieurs
reprises figés à côté des filles. Mais
une des postures fortes du film est précisément de
montrer l’idée du plaisir rendue à l’état
zéro, inerte, perdue de vue. Le plaisir est ici devenu …
inconnu en effet, il n’est nulle part et ne semble pas toucher
cette jeunesse pour laquelle ce sentiment vital semble un monde
lointain ou celui visible dans les téléviseurs (chansons,
dessins-animés, jeux olympiques…).
Jia Zhang Ke travaille donc son sujet sans complaisance,
avec un récit construit, composé de leitmotivs : retours
des mêmes dialogues, situations, lieux et chansons. Le récit
lui-même peut sembler ainsi systématique, répétitif,
mais cela est bien l’objet traqué : la machine contemporaine
à broyer les esprits et les corps libres. Et l’Amérique
d'être présente au cœur du film à travers
un billet d’1 dollar admiré, la musique de Pulp Fiction
sur laquelle on danse et imite les gestes des stars hollywoodiennes,
et le visage du Général Powell à la télévision
en spectre au fond du cadre, au fond du film. Cette mère
(la seule du film), enfin, rêvant de voir son fils Bin Bin
être incorporé dans l’armée chinoise.
Seul avenir encore une fois : celui du geste militaire.
Restent pourtant quelques moments d’ouvertures
possibles dans Plaisirs inconnus et quelques moments drôles
: l’ouverture difficile du robinet dans la chambre d’hôtel,
l’impertinence (la vitalité) de Qiao Qiao, et l’écho
foncièrement ironique à la musique de In the mood
for lovedans un appartement voisin. Pas d’élégance
feutrée ici, pas de beaux tissus ou de beaux ralentis, pas
de bande sonore façon juke-box, mais la représentation
crue d’une réalité contemporaine s’achevant
ici dans … un commissariat où Bin Bin chantera sa liberté,
dos au mur, sans vraiment d’espoir ou de lueur dans les yeux,
mais stimulant peut-être chez certain(e)s un authentique et
rare plaisir de cinéma, avec la conscience d’être
témoin d’un monde toujours sans mue.
Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage
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