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La glace et le sang
Jamais mes sentiments ne triompheront de mon intelligence»,
affirme Erika (Isabelle Huppert) à Walter (Benoît Magimel).
Erika se veut un monstre froid horriblement discipliné. Elle
est pianiste et professeur de piano, autoritaire et sans concession.
Sa salle de classe aux murs blancs et à la décoration
minimaliste rappelle une clinique, ou une salle d'attente (petites
affichettes punaisées ça et là sur les parois).
Elle fait tout pour «s'encadrer» de froideur, elle est
distante avec les autres, sourit rarement, reste confinée,
hautaine, dans son talent de pianiste. Pourtant derrière
son apparente rigidité doctorale et corporelle, on devine
peu à peu la présence d'une petite fille contorsionnée,
effrayée, en manque. Erika vit avec sa mère (Annie
Girardot) très possessive, avec qui elle entretient une relation
tumultueuse, instable, fortissimo. Dès la scène d'ouverture,
une dispute presque paroxystique s'engage entre elles. Erika finit
par faire un «trou» dans la tête de sa mère
en lui arrachant des cheveux. Le film démarre forte-piano,
comme s'il s'agissait déjà de la fin. Et en effet
cette querelle mère-fille semble signer une sorte de fin
entre elles, et une fatalité, fin d'un espoir pour Erika
qui restera peut-être toujours une petite fille de quarante
ans. Après s'être enfermée dans sa chambre pour
faire lire «sa lettre d'amour» à Walter, Erika
sort de dessous son lit une boîte renfermant ses jouets secrets
à elle. Elle les dispose soigneusement sur la moquette en
regardant à chaque nouvel objet dévoilé le
visage de Walter, comme une petite fille attendant une réponse
de son partenaire de jeu (rarement le sadomasochisme a été
montré au cinéma «ainsi»). Derrière
la glace, la passion juvénile. Car, à bien y regarder,
la violence rugueuse des paroles et des attitudes d'Erika avec autrui
n'est que proportionnelle à la violence de sa sensibilité
à fleur de peau et sa propension à aimer avec une
soif et une gourmandise de petite fille.
Michael Haneke s'attarde plusieurs fois sur le
visage d'Erika pour faire finalement sortir l'émotion secrète.
La musique dans ce film est souvent «lue» sur le corps
d'Erika, même si elle veut s'interdire toute émotion.
Pourtant, Erika peut être touchée au plus profond d'elle
même par la musique. Un accord émouvant de piano peut
susciter chez elle un battement de cil très évocateur,
bouleversé, bouleversant. Parfois, ne pouvant plus maîtriser
son corps volcanique, ses lèvres remuent inexorablement devant
la passion du jeu de Walter. Les mains d'Erika s'agrippent, s'accrochent,
se griffent d'émotion. Mais tout cela, Haneke ne l'exhibe
pas avec lourdeur, car le jeu d'Isabelle Huppert est infime, contenue,
et la caméra pudique. La subtilité du film passe aussi
par ces détails pianissimo. Erika veut sans cesse retenir
ses sentiments, mais son corps finit toujours par avoir le dessus,
celui-ci se libérant d'une façon ou d'une autre; un
corps qui hurle et saigne derrière l'immobilité. On
verra à plusieurs reprises Erika les yeux ensanglantés
devant une puissante interprétation musicale. Or, c'est bien
ce sang que traque Haneke dans LA PIANISTE. Et il traque le sang
dans un bloc de glace. C'est une des forces poétiques du
film. On pense au sang vaginal d'Erika coulant dans la baignoire
blanche, on pense à la main ensanglantée de son élève,
puis deux plans plus tard au long tapis rouge sur lequel Erika s'enfuit
jusqu'à la serrure de la porte des toilettes passant du blanc
au rouge. Derrière la porte fermée, le sang intime
et secret, allégorique ou concret, se déverse. Puis,
finalement, le sang des coups que lui inflige Walter, puis qu'Erika
s'inflige à elle-même à la toute fin, avec ce
coup de poignard final et animal planté au-dessus du coeur.
Erika est un protagoniste qui s'avère moins
froid et stoïque qu'on veut bien le voir, elle bouillonne,
elle est enragée plus que dérangée, plus décidée
qu'indécise. Souvent, Haneke filme Erika de dos, ne nous
montrant que son chignon retenant des cheveux visiblement sauvages.
Le chignon d'Erika semble emprisonner, borner et défendre
l'intérieur de son crâne. Erika parle à un moment
d'un morceau où Schubert n'était plus qu'à
un cheveu de la folie, c'est un peu elle-même qu'elle décrit
alors. LA PIANISTE est un film qui se joue aussi sur le fil du rasoir,
sur la corde raide, sur le seuil entre raison et folie, dans l'entre
deux, mais jamais dans la demie mesure, car Haneke va jusqu'au bout.
Erika finit par perdre son sang froid par excès d'orgueil
et d'exigence intellectuelle. Le film de Michael Haneke montre le
danger de cette exigence en même temps qu'il nous propose,
lui-même, une mise en scène contenue, sobre, carrée,
sans fioriture, exigeante. La rigueur de la mise en scène
noue ainsi le paradoxe profond du film: dans quelle mesure le trop
plein de discipline devient un danger et un emprisonnement, à
la fois pour un cinéaste, ici Haneke, et pour un être
humain, ici Erika. Tous les plans tournés en très
fortes plongée sur le clavier des pianos sont de véritables
vues de microscope, vues d'inquisition étouffante, ou vues
«rapace» morbides. Les décors sont froids: on
pense aux toilettes de la salle de théâtre, à
la patinoire. Pourtant, à l'intérieur de ces plans
chirurgicaux, stables et maîtrisés, règnent
l'agitation et le sang. Derrière cette réalisation
faussement glaciale, des sentiments très forts s'échappent
en furie et implosent dans une rage muette. Les deux génériques
du film sont d'ailleurs muets, tranchants et tranchés, noirs
et blancs. Fausse analogie avec les touches d'un piano, car la musique
n'est pas le sujet de LA PIANISTE: Haneke s'attache davantage à
l'immobilité cloisonnée, au mutisme ravageur. Pourtant
le travail sonore n'en est pas moins incisif (Haneke parodie parfois
le Vaudeville par les cadres parfois théâtraux et les
hors champs sonores de grand boulevard). On retiendra le son strident
des pieds d'Erika dans sa baignoire, les bruits humides de la fellation
isolés comiquement dans le silence, les claquements de langue
de la mère d'Erika parlant dans l'obscurité, le hors
champ cruel de la voix de Walter lançant au visage d'Erika
en larmes: «Les gens comme toi, on les touche même pas».
Il y a bien plus dans ce film qu'une simple adaptation de roman,
le cinéma ici s'étend et s'étire dans beaucoup
de directions, d'extensions et d'expressions audiovisuelles.
Le film débute sur l'idée de la prison
aliénante (avec sa mère en geôlier). Erika ouvre
une porte puis la referme. Léger son de clés clignotant
dans la pénombre. Or «la clé» (musicale
ou non) est un thème fort du film, un fantasme d'Erika qui
veut être attachée et enfermée dans un placard,
puis qui veut voir toutes les clés de son domicile disparaître.
Ces clés mystérieuses (qui permettent d'ailleurs d'entrer
dans la psychologie d'Erika) ouvrent le film mais finissent par
disparaître à la toute fin. Erika referme une porte
vitrée et s'échappe du concert où elle devait
remplacer quelqu'un au piano. Elle s'enfuit par l'immense portail
de l'édifice. Dehors enfin, il n'y a plus de clés,
mais qu'un départ, hors de ce lieu cellule. L'édifice
en question est affreusement orthonormé, austère,
tout en croix effrayantes et tout en verre, mais sans miroir, telle
une cage de laboratoire, opaque, faussement ouverte sur le monde
extérieur. Un univers carcéral et finalement peu transparent
dans lequel tous communiquent par phrases convenues d'apparence,
superficielles. Erika décide donc de partir, et on peut voir
dans ce plan de fin un suicide en même temps qu'une résurrection.
Elle décide de ne pas faire de mal aux autres et elle décide
surtout de ne remplacer personne, d'être peut-être enfin
elle-même, dans le monde. Elle décide peut-être
enfin de vivre pour elle-même, car jusqu'à présent
elle ne réussissait qu'à transmettre son art et sa
violence. Désormais elle se transforme, se transfigure, son
visage change d'ailleurs à la fin, mue, et un cri muet et
terrible s'échappe de sa bouche alors qu'elle se poignarde:
dernière transfusion aboutissant à sa naissance ou
à sa renaissance? Peut-être.
Annonçant cette fin, on retiendra aussi
un autre plan sublime d'Erika, ouvrant une porte puis courant humiliée
et désespérée sur la glace à l'extérieur.
Là, au milieu d'un blanc glissant, aveuglant et stérile,
elle court, seule en mouvement sur la glace, en larmes, seule mais
vivante.
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