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Image(s) d'Ulysse
La critique, du moins de ce côté-ci
de la francophonie (le Québec), fût plutôt dure
avec le dernier-né des frères Coen. Car si plusieurs
s'entendent sur l'honnêteté du jeu de Clooney et Turturro,
on semble toutefois vouloir dégager du film un certain vice
de forme. On y voit alors une suite de trouvailles visuelles fascinantes,
mais qui manquent d'une cohérence interne et d'un véritable
projet de mise en scène qui en aurait fait une oeuvre aboutie.
Nostalgique des deux oeuvres précédentes du duo (FARGO
et THE BIG LEBOWSKI), ainsi que du magistral BARTON FINK, la critique
voit en O BROTHER, WHERE ART THOU? une oeuvre narcissique et égoïste,
dont le maniérisme de la composition ne constitue que l'unique
fin en soi.
Certes, j'abonderai dans le sens de la majorité
critique en affirmant que le dernier opus des cinéastes prodiges
ne se classe pas parmi leurs meilleurs (cités plus haut).
Mais ce serait gâcher notre plaisir que de nier toute valeur
à ce film dont le mérite et la cohérence tiennent
justement de «l'incohérence» de ses images et
de son propos; une oeuvre post-moderne où le recyclage et
l'aspect préfabriqué des images (exploitées
délibérément comme «clichés»)
et du texte filmique deviennent contemporains à un véritable
travail de déconstruction esthétique et idéologique.
Revenons brièvement sur ce concept de «post-modernité»,
soit celui de l'échec des Grand Récits rationnels
de la Modernité, selon l'analyse de Jean-François
Lyotard, mais également celui de la culture (voir de la complaisance)
de l'image et de ses codes, exploités comme fins en soi.
Laurent Jullier, dans L'écran post-moderne, en dit: «Bombardé
d'images et de messages quels que soient l'heure de la journée
et l'endroit où il se trouve, l'homme occidental se trouve
moins en contact avec la réalité qu'avec une représentation
aspirant à la remplacer (1)». Ou selon le mot de Dominique
Noguez: le lieu où la réalité se met de plus
en plus à ressembler au cinéma (et non l'inverse).
Citant la définition de Collins, Jullier définit alors
l'oeuvre d'art post-moderne comme étant le produit «[d']un
éclectisme radical fondé sur la juxtaposition de discours
conflictuels (art de pointe/culture populaire, contemporaine/historique,
etc.), où le texte devient le «site» de modes
de représentation en intersection (2)». Le film des
frères Coen se place d'emblée dans ce contexte d'éclatement
de l'image, alors que le sujet de l'oeuvre n'est pas, malgré
ce qu'on peut en penser, celui de la ségrégation raciale
et de la sclérose droitiste de l'Amérique des années
30, mais bien celui du «texte» de cette ségrégation
et de cette sclérose. C'est dire que par ce récit
déjanté éclate non seulement une réflexion
sur l'Amérique et son idéologie, mais également
une réflexion sur la façade derrière laquelle
et par laquelle se construit cette idéologie. Du doute post-moderne
exprimé envers les schémas théoriques et idéologiques,
les frères Coen ne filment non pas l'Amérique, mais
bien son image, derrière laquelle n'arrive plus à
éclore la réalité, dont on ne soupçonne
même plus l'existence.
O BROTHER se veut donc une réflexion sur
la construction du signe (le signe comme constructeur d'idées):
du signifiant (l'objet) à son signifié (le sujet).
Les frères Coen procèdent alors par la confrontation
d'images codées et de récits préétablis:
de L'Odyssée d'Homère au cinéma burlesque muet
(dénoté autant par l'utilisation des intertitres et
de la fermeture à l'iris, que par la narration par courts
segments épisodiques presque indépendants), du discours
politique aux spectacles musicaux, etc. Mais ici, l'image est constamment
recyclée et recontextualisée dans les codes de représentation
d'une autre institution. C'est ainsi que le Ulysse (George Clooney)
des frères Coen, tout comme celui d'Homère, rencontrera
les sirènes, affrontera le Cyclope (John Goodman) et confrontera
les prétendants de Pénélope lors de son retour
à Ithaque (ici le Mississipi du Ku Klux Klan), le tout recontextualisé
dans le monde du slapstick et de la magouille politique sudiste.
Le discours des frères Coen se veut donc celui de la déconstruction
des images, des textes, qui s'affrontent et se croisent sans pouvoir
s'entremêler de façon homogène. Par l'excès
des codes qui se fracassent, l'image n'acquiert plus le statut transparent
d'une fausse réalité, mais regagne son essence propre,
soit son statut «d'image», de cliché (le cliché
n'est-il pas l'expression même de l'artificialité de
l'image?). Une image qui n'est plus naturelle, mais bien fabriquée
par une présence omnisciente assumée comme telle.
Une image qui sert à la fois de masque et de référent
à l'idéologie qu'elle construit, idéologie
qui, plus que tout autre «texte», demeure encore et
toujours une construction que les frères Coen démasquent
en détruisant sa naturalité pour dévoiler son
jeu de façade.
Dans O BROTHER, tout est donc «image»:
du récit homérique aux campagnes électorales,
du slapstick au numéro de music-hall, de la religion au dictat
de la mode capilaire, etc. Ainsi, les deux comparses d'Ulysse s'embarquent
dans l'Odyssée grâce à l'idée d'un trésor,
qui n'est qu'un mirage construit par un Ulysse qui, lui, se lance
dans l'aventure pour contrer un autre mirage, soit celui dressé
par sa femme (Holly Hunter) qui, voulant éviter l'angoisse
du père criminel à sa progéniture, raconte
à ses filles que celui-ci est mort dans un accident de train.
Et par l'accouplement des textes et des façades, c'est le
jeu des idéologies qui est ici mis à nu sous le mode
de la confrontation, tel que nous le présentait déjà
le couple antinomique de THE BIG LEBOWSKI, où s'opposait
un héros de guerre droitiste, nourri d'images et de propagande
politique, et un chômeur complètement apolitique sur
lequel aucune image ni idéologie n'arrivaient à coller,
sinon celle de son propre individualisme. Dans O BROTHER, encore
une fois, l'idéologie comme mythe recyclable (donc comme
image construite) est encore une fois à l'ordre du jour,
toujours sous le mode du ridicule. C'est ainsi que Homère
(ici un politicien, Homer Stokes, également auteur d'un «récit»
idéologique, soit celui de la droite raciste et du Ku Klux
Klan) sera goudronné et que de son dictat politique et idéologique,
nous passons sous le dictat de son opposant politique, exploitant
la ferveur populaire entourant le trio musical d'Ulysse (ils performent
sous couvert, sous une fausse-barbe: ils sont «spectacle»)
pour prendre le pouvoir. Il arrive ainsi à «angéliser»
les dangereux évadés, ayant préalablement été
«démonisés» par son opposant politique.
Dans l'univers des Coen, les idéologies deviennent objets
arbitraires, jetables et recyclables.
A propos du cinéma des frères Coen,
Thomas Bourguignon, de Positif, écrivait que «les images,
comme les mythes, deviennent agissantes quand on y croit. Le spectateur
ne sait plus, dès lors, s'il doit croire aux trompe-l'oeil
de la réalité ou aux visions qui se réalisent,
le cinéaste maniant la baguette de l'illusionniste et le
bâton du visionnaire (3)». Ces quelques mots résument
bien la portée philosophique du cinéma des frères
Coen quant à leur réflexion sur la construction de
l'image. Car s'ils font figures de visionnaires à la fois
dans l'expression du pouvoir de l'image que dans son acte de déconstruction,
ils ne sont pas dupes de l'acte même de leur énonciation,
de la construction d'idées qu'ils mettent en branle sans
jamais fuir derrière leur propos. Il suffit de penser à
cette finale où Ulysse, priant son Dieu, sa Muse (le cinéaste-auteur),
de venir à sa rescousse, voit l'impossible, sinon l'absurde,
se produire, alors que le Mississipi, contaminé de toutes
ces idéologies et références surfaites, est
complètement lavé par un raz-de-marée où
les objets (signifiés), perdus dans un environnement hétérogène
au leur (on pense ici à Magritte), sont déliés
(ou «lavés») de leurs significations codifiées.
C'est ainsi que le cercueil d'Ulysse devient l'objet qui lui permet
de survivre à la surface de l'eau, et que le gel capillaire
«Dinky Dan», jusqu'alors métonymique d'Ulysse
lui-même, devient inutile, «insignifiant». Sarcasme
sur la relativité des sens (dans le sens linguistique du
terme), cette finale inattendue devient l'acte de foi des cinéastes,
puisque l'absurdité et l'excès de leur participation
à la narration vient servir, comme dans le MAGNOLIA de P.T.
Anderson, d'autodérision à leur travail même
de créateur d'images et d'idées.
(1)Laurent Jullier, L'écran post-moderne,
Paris, L'Harmattan, 1997, p.14-15.
(2)ibid., p.13.
(3)Thomas Bourguignon, «L'illusionniste et le visionnaire:
Le cinéma des frères Coen» dans Positif, no
366, p.55-56.
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