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J’ai si peur… de ce que
cache la lumière
NOCTURNE DE LARS VON TRIER, court-métrage, 1980.
par Jean Zeid, Le Mouv' Radio France
Annonciateur de son premier long métrage
crépusculaire (The Element of Crime, 1984), Nocturne, telle
une boucle, rejoint la thématique centrale de Dancer in the
Dark (2000) : la cécité. Une femme ne parvient pas
à dormir car elle souffre d'une maladie oculaire la menaçant
d'aveuglement. Elle parle au téléphone à une
autre femme au sujet de son vol imminent pour Buenos Aires. Cécité
et transport aérien, deux phobies du metteur en scène
transposées entre onirisme et spleen intime par une recherche
plastique et sonore d'avant-garde.
Onirique et plastique, la scène introductive
de Nocturne recèle déjà la puissance visuelle
du Lars Von Trier mature, cette manière de marquer l'esprit
du spectateur de manière simple et durable. A la droite de
l'écran, une femme regarde la caméra. Elle est comme
statufiée dans un clair-obscur, la dominante chromatique
du film, crée par un monolithe de lumière placé
au centre de l'image. Dans ce qui semble être une maison,
on entend la nuit au travers d'une ambiance sonore naturaliste façonnée
d'échos animaliers, un façonnage auditif permanent
dans Nocturne. Puis, une alarme anxiogène se fait plus pressante
et le monolithe de lumière se révèle alors
n'être qu'une porte fenêtre volant littéralement
en éclat sous les coups d'un homme vêtu d'un masque
et d'une combinaison blanche. La femme se retourne, effrayée.
Quelques notes de l'album Heroes de David Bowie retentissent. Retour
au noir, à la réalité, un appartement, une
femme qui s'agite dans son lit. Réveil.
Comme une métaphore du regard déchiré,
cette singulière séquence d'ouverture livre la crainte
d'une femme devant une cécité galopante par une sophistication
esthétique qui marque les premières œuvres de
Lars Von Trier, et notamment la trilogie "E" (The Element
of Crime, Epidemic, Europa). Il est d'ailleurs notable que la collaboration
avec Tom Elling, co-scénariste sur ce court métrage,
et Tómas Gislason, monteur, se soit prolongée jusqu'à
The Element of Crime. Avec Nocturne, Von Trier tentait déjà
de renouer avec l'expérimentation d'un Tarkovski qu'il adule
en jouant avec les filtres et les couleurs : du bleu pour suggérer
la somnolence de l'héroïne, un noir total perforé
par une ampoule rouge pour peindre l'aveuglement, un gris passé
pour les flash-back et un brun matinal pour marquer son évasion
finale. A l'instar du cinéma avant-gardiste de Maya Deren,
Von Trier présente des faits physiques qui contiennent un
sens psychologique profond. Ainsi, lorsque la femme se réveille,
la caméra zoome violemment sur un de ses yeux malades, comme
si elle tirait dans sa rétine. Filmer la douleur de la lumière,
métaphore de la vérité ou de la violence des
sentiments, est un acte fondateur du cinéaste Von Trier.
Le réalisateur danois s'inspire également
d'un Luis Buñuel lorsqu'il filme des associations mélancoliques.
Une bouteille d'eau s'écoule lentement à côté
du lit rappelant les larmes de la femme mais aussi les gouttes de
médicaments qu'elle s'injecte dans les yeux. Principalement
composé d'un dialogue murmuré et nocturne d'où
surgissent parfois de fulgurants flash-back, comme cette femme à
quatre pattes sur du carrelage et qui reçoit sur sa robe
noire une pluie de mouchoirs blancs, Nocturne s'achève dans
la luminosité de l'aube, sur un parking où l'héroïne,
face au ciel de l'aurore, prend un départ métaphorique
avec face à elle un vol d'oiseaux en surimpression, comme
un hommage à Alfred Hitchcock. La musique de Bowie retentit
à nouveau. C'est la fin. On ne peut s'empêcher alors
d'entrevoir dans Nocturne une métaphore de l'artiste, celui
qui affronte ses phobies, une dialectique qui mène de l'ombre
à la lumière, comme un rappel à l'allégorie
de la caverne platonicienne.
Jean Zeid est collaborateur à Cadrage et animateur cinéma
du Mouv (Radio France), il a déjà rencontré
et interviewé Lars Von Trier, et a participé au DVD
Le Court des Grands.
Biographie
Né à Copenhague (Danemark) le 30 avril 1956, Lars
Von Trier est issu d’une famille bourgeoise de hauts fonctionnaires.
En 1968, il joue dans une série télévisée,
L’été mystérieux de Thomas Winding. Entre
1967 et 1971, avec l’aide de son oncle Borge Host, il réalise
des petits films grâce à la caméra Super 8 de
sa mère, Inger Trier. En 1974, il entre à la National
Film School Of Denmark mais il est en rupture avec l’enseignement
prodigué. Son père, Ulf Trier, meurt. En 1975, Lars
Trier ajoute le "Von" aristocratique à son nom,
notamment en hommage au cinéaste Von Sternberg. Il réalise
son premier court-métrage d’école, Le jardinier
d’orchidées mais c’est avec Nocturne en 1980,
qu’il se fait remarquer. En 1984, son premier long-métrage
The Element of Crime fait figure d’ovni. Il remporte le Grand
Prix Technique de la Commission Supérieure Technique du Festival
de Cannes. En 1988, il met en scène son film le plus expérimental:
Epidemic. La même année, Von Trier adapte Médéa
pour la télévision danoise, un scénario signé
Carl Theodor Dreyer. Deux ans plus tard, retour au cinéma
avec Europa. Le film obtient en 1991 le prix du jury à Cannes.
Meurtri par la disparition de sa mère en 1990, il se convertit
au catholicisme. Un producteur télé lui propose alors
de financer un projet peu coûteux : L’hôpital
et ses fantômes, une série désormais culte.
Il entame ensuite au cinéma sa trilogie " Cœur
d’or " qui débute avec Breaking the Waves (Grand
Prix du Jury à Cannes en 1996). Ce mélodrame révèle
l’actrice Emily Watson. Lars retourne à la télévision
avec la deuxième saison de L’hôpital et ses fantômes.
En 1998, avec quelques amis cinéastes danois dont Thomas
Vinterberg (Festen), il établit le Dogme, vœux de chasteté
cinématographique. Lars Von Trier réalise de son côté
Les Idiots, sans aucun artifice. En 2000, il poursuit ses expérimentations
avec D-Dag, scénario filmé en direct la nuit du nouvel
an. De plus, chaque année depuis 1991 et jusqu’en 2024,
il filme avec les mêmes acteurs un petit bout de scénario
intitulé Dimension. En 2000, il met en scène Dancer
In The Dark avec la chanteuse Björk, ultime volet de sa trilogie
" Cœur d’or ". Au Festival de Cannes, Björk
reçoit le prix d'interprétation et Von Trier la Palme
d’Or. En 2003, il ouvre avec Dogville une nouvelle trilogie
sur l’Amérique, un mélange de théâtre
et de cinéma avec Nicole Kidman. En 2005, Manderlay prolonge
la série avec, au générique, Bryce Dallas Howard,
fille du réalisateur Ron Howard. Cette même année,
Lars Von Trier annonce la mort du Dogme. Washington, le dernier
volet de sa trilogie américaine, devrait sortir en 2007 avec
à l’écran les deux actrices de la saga: Bryce
Dallas Howard et Nicole Kidman. Lars Von Trier est aujourd’hui
père de plusieurs enfants, fruits de deux mariages, respectivement
avec Bente Froge et Caecilia Holbek.
Filmographie
Courts-métrages: Le jardinier d’orchidées (1977)
/ Menthe - La bienheureuse (1979) / Nocturne (1980) / Le dernier
détail (1981) / Images d’une libération (1982)
Longs-métrages: The Element of Crime (1984) / Epidemic (1988)
/ Medea (TV, 1988) / Europa (1991) / L’hôpital et ses
fantômes (Série TV, 1994)/ Breaking the Waves (1996)
/ L’hôpital et ses fantômes 2 (Série TV,
1997) / Les idiots (1998) / D-dag (TV, 2000) / Dancer in the Dark
(2000) / Dogville (2003) / The Five Obstructions (2003) / Manderlay
(2005) / Washington (2007)
Lars Von Trier sur Internet
Site personnel en anglais http://www.sarto.com./vontrier/
Essai sur Lars Von Trier http://www.sensesofcinema.com/contents/directors/02/vontrier.html
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