ANALYSE
2005

NOCTURNE (1980)
Réalisation : Lars Von Trier

film disponible en DVD Zone 2
"Le Court des Grands" (Europacorp)

 


J’ai si peur… de ce que cache la lumière
NOCTURNE DE LARS VON TRIER, court-métrage, 1980.

par Jean Zeid, Le Mouv' Radio France

Annonciateur de son premier long métrage crépusculaire (The Element of Crime, 1984), Nocturne, telle une boucle, rejoint la thématique centrale de Dancer in the Dark (2000) : la cécité. Une femme ne parvient pas à dormir car elle souffre d'une maladie oculaire la menaçant d'aveuglement. Elle parle au téléphone à une autre femme au sujet de son vol imminent pour Buenos Aires. Cécité et transport aérien, deux phobies du metteur en scène transposées entre onirisme et spleen intime par une recherche plastique et sonore d'avant-garde.

Onirique et plastique, la scène introductive de Nocturne recèle déjà la puissance visuelle du Lars Von Trier mature, cette manière de marquer l'esprit du spectateur de manière simple et durable. A la droite de l'écran, une femme regarde la caméra. Elle est comme statufiée dans un clair-obscur, la dominante chromatique du film, crée par un monolithe de lumière placé au centre de l'image. Dans ce qui semble être une maison, on entend la nuit au travers d'une ambiance sonore naturaliste façonnée d'échos animaliers, un façonnage auditif permanent dans Nocturne. Puis, une alarme anxiogène se fait plus pressante et le monolithe de lumière se révèle alors n'être qu'une porte fenêtre volant littéralement en éclat sous les coups d'un homme vêtu d'un masque et d'une combinaison blanche. La femme se retourne, effrayée. Quelques notes de l'album Heroes de David Bowie retentissent. Retour au noir, à la réalité, un appartement, une femme qui s'agite dans son lit. Réveil.

Comme une métaphore du regard déchiré, cette singulière séquence d'ouverture livre la crainte d'une femme devant une cécité galopante par une sophistication esthétique qui marque les premières œuvres de Lars Von Trier, et notamment la trilogie "E" (The Element of Crime, Epidemic, Europa). Il est d'ailleurs notable que la collaboration avec Tom Elling, co-scénariste sur ce court métrage, et Tómas Gislason, monteur, se soit prolongée jusqu'à The Element of Crime. Avec Nocturne, Von Trier tentait déjà de renouer avec l'expérimentation d'un Tarkovski qu'il adule en jouant avec les filtres et les couleurs : du bleu pour suggérer la somnolence de l'héroïne, un noir total perforé par une ampoule rouge pour peindre l'aveuglement, un gris passé pour les flash-back et un brun matinal pour marquer son évasion finale. A l'instar du cinéma avant-gardiste de Maya Deren, Von Trier présente des faits physiques qui contiennent un sens psychologique profond. Ainsi, lorsque la femme se réveille, la caméra zoome violemment sur un de ses yeux malades, comme si elle tirait dans sa rétine. Filmer la douleur de la lumière, métaphore de la vérité ou de la violence des sentiments, est un acte fondateur du cinéaste Von Trier.

Le réalisateur danois s'inspire également d'un Luis Buñuel lorsqu'il filme des associations mélancoliques. Une bouteille d'eau s'écoule lentement à côté du lit rappelant les larmes de la femme mais aussi les gouttes de médicaments qu'elle s'injecte dans les yeux. Principalement composé d'un dialogue murmuré et nocturne d'où surgissent parfois de fulgurants flash-back, comme cette femme à quatre pattes sur du carrelage et qui reçoit sur sa robe noire une pluie de mouchoirs blancs, Nocturne s'achève dans la luminosité de l'aube, sur un parking où l'héroïne, face au ciel de l'aurore, prend un départ métaphorique avec face à elle un vol d'oiseaux en surimpression, comme un hommage à Alfred Hitchcock. La musique de Bowie retentit à nouveau. C'est la fin. On ne peut s'empêcher alors d'entrevoir dans Nocturne une métaphore de l'artiste, celui qui affronte ses phobies, une dialectique qui mène de l'ombre à la lumière, comme un rappel à l'allégorie de la caverne platonicienne.

Jean Zeid est collaborateur à Cadrage et animateur cinéma du Mouv (Radio France), il a déjà rencontré et interviewé Lars Von Trier, et a participé au DVD Le Court des Grands.

Biographie
Né à Copenhague (Danemark) le 30 avril 1956, Lars Von Trier est issu d’une famille bourgeoise de hauts fonctionnaires. En 1968, il joue dans une série télévisée, L’été mystérieux de Thomas Winding. Entre 1967 et 1971, avec l’aide de son oncle Borge Host, il réalise des petits films grâce à la caméra Super 8 de sa mère, Inger Trier. En 1974, il entre à la National Film School Of Denmark mais il est en rupture avec l’enseignement prodigué. Son père, Ulf Trier, meurt. En 1975, Lars Trier ajoute le "Von" aristocratique à son nom, notamment en hommage au cinéaste Von Sternberg. Il réalise son premier court-métrage d’école, Le jardinier d’orchidées mais c’est avec Nocturne en 1980, qu’il se fait remarquer. En 1984, son premier long-métrage The Element of Crime fait figure d’ovni. Il remporte le Grand Prix Technique de la Commission Supérieure Technique du Festival de Cannes. En 1988, il met en scène son film le plus expérimental: Epidemic. La même année, Von Trier adapte Médéa pour la télévision danoise, un scénario signé Carl Theodor Dreyer. Deux ans plus tard, retour au cinéma avec Europa. Le film obtient en 1991 le prix du jury à Cannes. Meurtri par la disparition de sa mère en 1990, il se convertit au catholicisme. Un producteur télé lui propose alors de financer un projet peu coûteux : L’hôpital et ses fantômes, une série désormais culte. Il entame ensuite au cinéma sa trilogie " Cœur d’or " qui débute avec Breaking the Waves (Grand Prix du Jury à Cannes en 1996). Ce mélodrame révèle l’actrice Emily Watson. Lars retourne à la télévision avec la deuxième saison de L’hôpital et ses fantômes. En 1998, avec quelques amis cinéastes danois dont Thomas Vinterberg (Festen), il établit le Dogme, vœux de chasteté cinématographique. Lars Von Trier réalise de son côté Les Idiots, sans aucun artifice. En 2000, il poursuit ses expérimentations avec D-Dag, scénario filmé en direct la nuit du nouvel an. De plus, chaque année depuis 1991 et jusqu’en 2024, il filme avec les mêmes acteurs un petit bout de scénario intitulé Dimension. En 2000, il met en scène Dancer In The Dark avec la chanteuse Björk, ultime volet de sa trilogie " Cœur d’or ". Au Festival de Cannes, Björk reçoit le prix d'interprétation et Von Trier la Palme d’Or. En 2003, il ouvre avec Dogville une nouvelle trilogie sur l’Amérique, un mélange de théâtre et de cinéma avec Nicole Kidman. En 2005, Manderlay prolonge la série avec, au générique, Bryce Dallas Howard, fille du réalisateur Ron Howard. Cette même année, Lars Von Trier annonce la mort du Dogme. Washington, le dernier volet de sa trilogie américaine, devrait sortir en 2007 avec à l’écran les deux actrices de la saga: Bryce Dallas Howard et Nicole Kidman. Lars Von Trier est aujourd’hui père de plusieurs enfants, fruits de deux mariages, respectivement avec Bente Froge et Caecilia Holbek.

Filmographie
Courts-métrages: Le jardinier d’orchidées (1977) / Menthe - La bienheureuse (1979) / Nocturne (1980) / Le dernier détail (1981) / Images d’une libération (1982)
Longs-métrages: The Element of Crime (1984) / Epidemic (1988) / Medea (TV, 1988) / Europa (1991) / L’hôpital et ses fantômes (Série TV, 1994)/ Breaking the Waves (1996) / L’hôpital et ses fantômes 2 (Série TV, 1997) / Les idiots (1998) / D-dag (TV, 2000) / Dancer in the Dark (2000) / Dogville (2003) / The Five Obstructions (2003) / Manderlay (2005) / Washington (2007)

Lars Von Trier sur Internet
Site personnel en anglais http://www.sarto.com./vontrier/
Essai sur Lars Von Trier http://www.sensesofcinema.com/contents/directors/02/vontrier.html

 

Jean Zeid, Cadrage décembre 2005

 

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