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Le maître du jeu
Tout jeune, Orson Welles jouait les grands. Il
récitait un certain nombre de passages des tragédies
de Shakespeare devant des individus complètement abasourdis,
anticipant sa trilogie d'adaptations d'oeuvres du barde, soit MACBETH
[1948], OTHELLO [1952] et CHIMES AT MIDNIGHT [1966], ainsi que la
puissance brute de son jeu d'acteur et de ses prouesses cinématographiques.
Il ressentait déjà le besoin de se servir de ses connaissances
pour être quelqu'un d'autre, ou plutôt pour ajouter
des tranches à sa propre personnalité. En tant qu'acteur,
il a maintes fois avoué la nécessité de recourir
à des ajouts physiques pour camper ses rôles. Ce dédoublement
caméléonien homme/acteur devient triple puisque tous
les personnages qu'il campe, dans ses propres films, sont eux-mêmes
voilés par quelqu'attribut, quelque ramification. Ces masques
peuvent s'avérer tantôt physiques, tantôt métaphoriques,
tantôt tout à la fois: MR. ARKADIN [1955], une production
franco-espagnole que Welles a tournée pendant son exil forcé
des États-Unis, se situe dans ce troisième groupe.
L'oeuvre d'Orson Welles est inondée d'une
pléiade de masques, de faux-semblants; elle est constamment
ambiguë d'un point de vue moral. Tandis qu'il cherche à
garder à l'homme sa dignité, Welles se refuse à
juger puisque le jugement, pour lui, est inefficace, il mène
invariablement à l'échec ou à la mort (voir
CITIZEN KANE [1941], THE LADY FROM SHANGHAI [1948], MR. ARKADIN,
TOUCH OF EVIL [1958], THE TRIAL [1962], CHIMES AT MIDNIGHT, UNE
HISTOIRE IMMORTELLE [1968]). Chercher à rejoindre l'intériorité
d'un individu ne nous révélera jamais le portrait
précis et complet de l'homme étudié puisque
trop de facettes échappent à notre champ de vision.
CITIZEN KANE montra cette impossibilité alors que l'élément
scruté au départ demeure à jamais ignoré
des enquêteurs; il s'agit d'un film qui dressa les fondations
de l'approche morale de Welles, et chaque film subséquent
procède à un nouveau traitement du tiraillement perpétuel
entre une quête (de la vérité, de la justice,
de l'identité) et ses conséquences. Cette préoccupation
anime tant ses films d'essai (F FOR FAKE [1973], FILMING OTHELLO
[1978]) que ceux qui s'organisent autour d'un fil narratif certain.
MR. ARKADIN s'ouvre sur une image dont l'importance
ne se manifestera que plus tard dans le film: un avion se déplace
dans le ciel, apparemment sans destination. Peu après, Van
Stratten (Robert Arden) et sa compagne (Patricia Medina) aboutissent
auprès d'un homme mourant; avant de rendre l'âme, celui-ci
leur révèle le nom «Arkadin». Suite à
quelques recherches, Van Stratten en vient à contacter ce
mystérieux personnage (Welles), et Arkadin, prétextant
l'amnésie, lui propose avec passablement d'insistance de
préparer un dossier comprenant les principaux événements
de son existence moyennant une récompense monétaire.
Au fil du déroulement de l'enquête, les témoins
interpellés par Van Stratten sont assassinés; le lien
entre ces crimes et Arkadin sera tracé par le petit escroc
lorsqu'il voudra protéger le dernier maillon de la chaîne
(Akim Tamiroff). La fille d'Arkadin (Paola Mori), bien malgré
elle, sera le moteur du dénouement de l'intrigue.
Au sein de l'oeuvre d'Orson Welles, la recherche
de la vérité est initiée de multiples façons:
elle peut être encouragée par les représentants
de l'image du bien auprès du public (policiers, juges, journalistes,
rois, etc. - c'est le cas dans CITIZEN KANE, THE STRANGER [1946],
MACBETH, OTHELLO, THE TRIAL et CHIMES AT MIDNIGHT), mais elle peut
aussi être soulevée non-intentionnellement par le personnage
au centre du dilemme (THE MAGNIFICENT AMBERSONS [1942], THE LADY
FROM SHANGHAI, TOUCH OF EVIL), qui sème des pistes sans être
entièrement au courant de la portée de ses gestes.
Avec UNE HISTOIRE IMMORTELLE, MR. ARKADIN se veut l'unique film
de Welles dans lequel le personnage qui initie volontairement l'enquête
est celui qui la subit.
Cette constatation agrémente toute réflexion
se penchant sur la thématique du film. Lorsqu'Arkadin raconte
à des témoins l'histoire du scorpion qui, incapable
de contrôler ses impulsions, pique la grenouille qui le transporte
sur la surface de l'eau et provoque ainsi leur mort commune, c'est
le récit des personnages qu'interprète Welles qu'il
étale. Ceux-ci, en partie conditionnés par des facteurs
extérieurs (implicitement liés - à des degrés
fort divergents et nécessairement arbitraires parce que subjectifs
- au passé, à l'expérience de celui qui les
incarne), ceux-ci, donc, ont un objectif en tête et ne sont
guidés que par lui. Les personnages sont parfois conscients
du volet utopique de leur objectif mais foncent tout de même
vers ce but, inébranlables. L'entreprise qu'orchestre Arkadin,
par exemple, est vouée à l'échec depuis ses
balbutiements: savoir sa fille au courant de ses machinations lui
est intolérable, et il s'agit d'une situation inévitable
que l'homme n'était tout simplement pas prêt à
envisager. Ceci donne à Arkadin l'aspect obsessionnel, voire
pathétique qui caractérise les personnages campés
par Welles dans ses films, des individus qui courent à leur
perte puisqu'ils demeurent entièrement fidèles à
leur nature (ou à leur character, pour utiliser un mot plus
exact qui est mentionné au cours du long métrage).
En contrepartie, Van Stratten n'a pas la force
requise pour se rendre au bout de ses peines: il est initialement
attiré par l'argent promis par Arkadin, mais capitule éventuellement
pour exclusivement mener une lutte visant à survivre. Une
autre perspective éloignant Van Stratten du statut de héros
conventionnel se veut sa soif insatiable de ressources matérielles,
l'unique motivation l'impliquant dans l'affaire: sa fonction première
est celle d'un pion manipulé par Arkadin pour les fins de
la confection de son dossier secret. Van Stratten est également
celui qui cause ultimement la mort d'Arkadin, dans la mesure où
ce sont ses manigances (plus spécifiquement ses confessions
à la fille du personnage) qui poussent son employeur à
s'enlever la vie au tout dernier moment. Cependant, refuser les
conditions d'Arkadin aurait provoqué sa propre mort - l'univers
de MR. ARKADIN, dont la morale intransigeante place l'intégrité
au-dessus du strict désir de survie, est une sorte de labyrinthe
dont les issues sont aussi rares que difficiles à atteindre
(et dans lequel Arkadin fait tant figure de minotaure que de victime).
Les personnages ont la liberté d'opter pour une avenue au
détriment d'une autre, mais il n'existe point de choix totalement
dénudé de difficultés.
Dans cette optique, jamais les films d'Orson Welles
ne se terminent sur le statut quo parce que, de leur amorce à
leur conclusion, ils se déroulent au sein d'un monde n'acceptant
aucun compromis. Les forces antagonistes se bagarrant entre elles
ne peuvent sortir indemnes de leurs expériences car les manoeuvres
de l'une ou l'autre sont vouées à une profonde altération
de l'équilibre dont elles pouvaient jouir au départ
(ceci s'applique même à CITIZEN KANE, une oeuvre dans
laquelle le clou de l'enquête - Rosebud - reste inconnu).
Dans MR. ARKADIN, l'oblitération de règles précises
va jusqu'à se répercuter géographiquement,
Welles réunissant des lieux extrêmement éloignés
entre eux dans l'espace de quelques plans seulement (il allait utiliser
le même procédé dans THE TRIAL): tout au long
du film, absolument rien n'est ancré dans un espace fixe
et délimité par des repères particuliers -
l'architecture n'est pas exclusivement dictée par les déplacements
physiques des personnages, mais également par leur morale
(un élément essentiel à la métaphysique
de l'oeuvre de Welles).
Gregory Arkadin s'inscrit dans le sillon des personnages
principaux des films d'Orson Welles parce qu'il demeure fidèle
à sa nature, mais aussi parce que son portrait nous est en
partie offert par l'intermédiaire des témoignages
des autres - l'homme (physiquement et psychologiquement) prend davantage
sa forme en fonction des perceptions de ceux qui l'ont connu que
de son initiative personnelle. Comme Charles Foster Kane (CITIZEN
KANE), Macbeth, Othello, Hank Quinlan (TOUCH OF EVIL), Joseph K.
(THE TRIAL), Falstaff (CHIMES AT MIDNIGHT) et M. Clay (UNE HISTOIRE
IMORTELLE) dans leurs films respectifs, Arkadin est l'objet d'étude
de MR. ARKADIN, il est le miroir dans lequel tous les thèmes
se réfléchissent et amènent de nouvelles significations.
Cela dit, et contrairement à ce qu'un vent critique cherche
à avancer depuis quelques décennies, MR. ARKADIN n'est
pas un «CITIZEN KANE modèle-réduit», mais
bien un prolongement (nuance primordiale) de cet autre film, une
variation sur ses questionnements.
Orson Welles, après quelques scènes
nous montrant les environs du château de Xanadu, poursuit
CITIZEN KANE avec un reportage («News on the march»)
visant à étaler un document sur Charles Foster Kane,
un magnat de la scène journalistique récemment décédé.
La véracité de ce segment est loin d'être absolue
- Kane est présent dans certains passages, mais le narrateur
est celui qui tisse la toile sur laquelle reposent les «hauts
faits d'arme» de l'homme. Qui plus est, Welles, pendant son
film, ne fait qu'accumuler une suite de portraits spéculatifs
de Kane: les apparitions du personnage font parfois suite à
des témoignages ou à des lectures, mais rien ne nous
assure que tout est vrai. Le cinéaste, tant par les développements
du scénario que par ses performances d'acteur, joue constamment
sur les pôles du vrai et du faux, du subjectif et de l'objectif;
ainsi, le reportage du début, loin d'être une «introduction»
au film, est imbriqué dans le «docu-fiction»
que constitue CITIZEN KANE, il se veut un représentant de
son esthétique éminemment complexe et tout à
fait contestable. Considérer CITIZEN KANE comme une suite
de retours en arrière, donc, consisterait en une interprétation
très partielle de l'oeuvre car on négligerait alors
l'ampleur du jeu unissant créateur et création: le
terme reconstitutions se voudrait plus approprié. (Welles
allait, dans F FOR FAKE, s'attarder sur cette problématique.)
Gregory Arkadin, s'il est défini par les
perceptions de ses proches, n'apparaît pas dans de telles
reconstitutions: sa présence est remarquée dans le
présent de Van Stratten et de sa propre fille. Les reconstitutions,
dans MR. ARKADIN, sont exclusivement verbales, alors que les témoins
partagent avec Van Stratten leurs perceptions du personnage-titre.
Arkadin est donc au coeur même d'une partie d'échecs
de laquelle dépend sa propre vie, mais d'une partie qu'il
a mise en branle de façon volontaire - on le sait maître
du jeu, mais il est aussi un des pions. Au fur et à mesure
que les développements progressent, Arkadin crée une
brèche dans l'écran et entre des pieds à la
tête dans le cinéma tragique qu'est celui d'Orson Welles.
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