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FAHRENHEIT
9/11
MOORE contre BUSH, avec ORWELL & KEYNES
Par André-Michel
BERTHOUX, enseignant & journaliste
Retranscription exceptionnelle d'un article récent publié
dans "Danas", quotidien de Belgrade, en juillet 2004.
Tous nos remerciements à la rédaction de Danas et
André-Michel Berthoux.
A la fin de Fahrenheit 9/11, film documentaire
Palme d’Or à Cannes en 2004, Michael Moore cite plusieurs
passages, relatifs à la guerre, du célèbre
roman de George Orwell, 1984.
Le personnage principal de cette histoire d’anticipation,
Winston Smith, travaille au Ministère de la Vérité,
l’un des puissants organes de la propagande du Big Brother,
dictateur régnant sans partage en Océania. Souhaitant
s’engager dans la résistance afin de combattre le régime
totalitaire imposé par le Parti et son chef, Winston décide,
après avoir loué chez un vieil antiquaire une chambre
vierge, pense-t-il, de tout écran qui tapisse généralement
les murs à l’intérieur des maisons, d’entreprendre
la lecture du fameux « livre » intitulé "Théorie
et pratique du collectivisme oligarchique" et écrit
par celui que l’on considère comme l’Ennemi du
Peuple, Emmanuel Goldstein.
Au cours du chapitre 3 de l’ouvrage, Goldstein se livre à
des réflexions sur la guerre qui oppose, entre elles, les
trois grandes puissances mondiales, l’Eurasia, l’Estasia
et l’Océania. Ce chapitre a pour titre le fameux slogan
" La guerre c'est la paix". Voici l'un des extraits mentionnés,
en partie, dans Fahrenheit :
"La guerre est engagée par chaque groupe dirigeant
contre ses propres sujets et l'objet de la guerre n'est pas de faire
ou d'empêcher des conquêtes de territoires, mais de
maintenir intacte la structure de la société".
Dans le film, le recrutement des futurs marines
se fait dans les villes sinistrées par le chômage et
souffrant de l'absence d'une véritable politique économique
et sociale en faveur des personnes en difficulté, le plus
souvent des jeunes. Les soldes versées aux nouvelles recrues
pourraient très bien devenir des salaires, contreparties
d'un travail décent, moins belliqueux et destructeur pour
ces jeunes en marge de la société ainsi que pour leurs
familles. Mais Orwell le dit bien :
"La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle
des guerres antérieures, est une simple imposture. Elle ressemble
aux batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plantées
à un angle tel qu'ils sont incapables de se blesser l'un
l'autre. Mais, bien qu'irréelle, elle n'est pas sans signification.
Elle dévore le surplus des produits de consommation et elle
aide à préserver l'atmosphère mentale spéciale
dont a besoin une société hiérarchisée".
Cette "atmosphère mentale spéciale"
dont parle l'écrivain rejoint celle que montre le cinéaste
: la crainte, la haine, l'humeur flagorneuse et le triomphe orgiaque.
L’un des intervenants dans le film, psychiatre, explique que
la peur est entretenue par un climat de menace terroriste permanente,
pas toujours au rouge mais suffisant pour maintenir un niveau d’alerte
continue. Il s’agit de faire croire à la population
qu’il existe un véritable danger dans tout le pays.
Illustration de ce qu’a écrit plus d’un demi-siècle
auparavant le romancier :
« L’atmosphère sociale est celle d’une
cité assiégée dans laquelle la possession d’un
morceau de viande de cheval constitue la différence entre
la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience
d’être en guerre, et par conséquent en danger,
fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble
être la condition naturelle et inévitable de survie
». Tout cela parce qu’ « une société
hiérarchisée n’est possible, nous dit-il,
que sur la base de la pauvreté et l’ignorance
».
"Il est nécessaire, poursuit Orwell, qu'il
[le plus humble membre du parti, c'est-à-dire à
peu près n'importe quel sujet de la nation] ait la mentalité
appropriée à l'état de guerre. Peu importe
que la guerre soit réellement déclarée et,
puisque aucune victoire décisive n'est possible, peu importe
qu'elle soit victorieuse ou non. Tout ce qui est nécessaire,
c'est que l'état de guerre existe".
L'irréalité de la guerre au sens où l'entend
Orwell ne signifie pas pour autant l'absence totale d'actions militaires;
cependant les bombardements, les combats, n'ont plus pour objectif
de vaincre un ennemi et d'envahir son pays, mais de le soumettre
essentiellement pour des raisons économiques afin de servir
les intérêts privés des Nations puissantes -
ainsi que ceux de leurs dirigeants -, qui ne sont autres, il faut
bien se résoudre à l’admettre, que les modèles
de la démocratie contemporaine. Triste constat et les exemples
se multiplient.
Carlo Ginzburg, lors d’une conférence donnée
à la BNF en janvier 2001 et intitulée « Lord
Kitchener vous regarde », analyse l’impact qu’a
eu l’affiche placardée sur tous les murs de Londres
représentant Lord Kitchener nommé ministre de la guerre
en août 1914. Les jeunes, voyant cet homme en gros plan de
face, le regard légèrement strabique mais hypnotique,
l’index pointé sur le spectateur, lisant l’inscription
« YOUR COUNTRY NEEDS YOU », s’enrôlèrent
massivement, animés d’un fort sentiment patriotique,
dans l’armée afin de combattre l’ennemi et de
sauver la Nation du péril qui la menaçait. Si, comme
nous le dit l’historien, l’affiche « présupposait
deux traditions picturales partiellement superposées, impliquant
l’une des figures frontales d’omnivoyants, l’autre
des figures pointant leur doigt en raccourci », cependant,
« ces procédés picturaux, seuls, n’auraient
pas suffi à faire surgir l’affiche de Lord Kitchener.
Il faut chercher son lieu de naissance dans un autre milieu visuel,
la langue vulgaire de la publicité ». Prenant appui
sur des exemples de publicités de l’époque,
il montre que le but était d’attirer, d’arrêter,
l’attention du patient et de le menacer, quoique de manière
plaisante, en incorporant un personnage, le plus souvent d’un
pays lointain et hostile, qui lui fait face et le regarde. Il cite,
en outre, un biographe du Lord qui fait allusion au Big Brother
d’Orwell lorsqu’il commente cette fameuse affiche. Ce
qui l’amène à conclure la conférence
sur ces propos :
« Mais les lecteurs de 1984 se souviendront que la guerre
contre l'Eurasie est une mise en scène. Telle l'affiche de
Kitchener qui effaça Kitchener le général,
la guerre télévisée est plus authentique que
la guerre réelle. Big Brother, vraisemblablement, n'existe
pas : il est un nom, un visage, un slogan - semblable à une
affiche qui fait la réclame pour un produit commercial.
En 1949, lors de sa première publication, 1984 fut lu un
peu partout comme un livre de la guerre froide ; ses allusions à
la terreur stalinienne paraissaient évidentes. Cinquante
ans après, le livre d'Orwell paraît de plus en plus
prophétique. Sa description d'une dictature fondée
sur les médias électroniques et le contrôle
psychologique peut être aisément adaptée à
une réalité plus proche de nous, qui n'est pas entièrement
invraisemblable ».
Mais l’historien s’arrête là. Il ne nous
révèle pas le fond de sa pensée. Qu’entend-t-il
lorsqu’il parle d’une réalité plus proche
de nous et qu’il ne considère pas comme totalement
invraisemblable ? Il nous laisse deviner (et ce n’est peut-être
pas un hasard pour cet historien friand d’énigmes)
en quoi le livre d’Orwell est prophétique au début
du XXIème siècle et surtout de quelles dictatures
s’agit-il véritablement.
Dans son dernier ouvrage, Le fascisme en question,
paru en 2004, l’historien américain Robert O. Paxton,
explique que les craintes de l’effondrement de la solidarité
au sein de la communauté qui s’intensifièrent
à la fin du XIXème siècle vont devenir le centre
d’études d’une nouvelle discipline, la sociologie.
Emile Durkheim diagnostiqua que la société moderne
était frappée d’anomie, c’est-à-dire
une dérive sans but de gens sans liens sociaux. Le sociologue
« s’interrogea, nous dit Paxton, sur le
remplacement de la solidarité « mécanique»,
autrement dit les liens formés dans le contexte naturelle
des communautés villageoises, des familles et des paroisses,
par la solidarité « organique», liens formés
par la propagande moderne et les médias, que les fascistes
(et les publicitaires) allaient par la suite perfectionner
».
Au-delà de la propagande se cache, dans la guerre perpétuelle,
de véritables enjeux : les rapports de pouvoir, la stabilité
des structures sociales, les intérêts des puissants
groupes industriels et financiers.
"Le problème, nous révèle le romancier,
étant de faire tourner les roues de l'industrie sans accroître
la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être
produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen
d'y arriver était de faire continuellement la guerre. L'acte
essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement
de vies humaines mais des produits du travail humain".
La guerre permanente est juteuse pour l'industrie de l'armement,
mais elle permet également d'employer une main-d'oeuvre souvent
sans qualification et rejetée du système économique.
Je pense à une réplique d'un jeune noir de Flint (Michigan),
ville natale de Moore, et qui a vu les images de Bagdad à
la TV : "On se croirait à Flint sauf qu’ici
on a pas eu de bombardements". Si la guerre permanente
disparaissait, les structures sociales seraient difficiles à
maintenir en l'état. Les revendications deviendraient trop
bruyantes. Il vaut mieux alors envoyer ces perturbateurs potentiels
à des milliers de Km combattre un ennemi fabriqué
de toutes pièces à coup de médias.
Mais la guerre ne peut être un moyen pour
assurer l'insertion de ces jeunes. La mère de famille, Lila
Lipscomb, témoin poignant du film, qui dans un premier temps
encourage dans le cadre de son travail ces enfants défavorisés,
comme elle a encouragé les siens, à s'engager afin
que l’armée finance leurs études, finit par
être elle-même, à cause de la mort de son fils
à Karbala, meurtrie à jamais dans sa chair. Les victimes
de ce système sont bien les sujets et non seulement ces ennemis
désignés.
Peut-il en être autrement? À ce moment
aussi Moore rejoint à mots couverts Orwell. Je cite à
nouveau un passage de 1984 :
"La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit
les destructions nécessaires, mais les accomplit d'une façon
acceptable psychologiquement. Il serait en principe très
simple de gaspiller le surplus de travail du monde en construisant
des temples et des pyramides, en creusant des trous et en les rebouchant,
en produisant même de grandes quantités de marchandises
auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le plan économique,
mais la base psychologique d'une société hiérarchisée
n'y gagnerait rien".
Cette main-d'oeuvre pourrait donc être employée différemment,
même à effectuer des tâches inutiles comme le
suggère cet extrait. L'idée est empruntée à
l'ouvrage de J. M. Keynes qui a révolutionné la pensée
économique du XXème siècle, Théorie
générale de l'emploi, de l'intérêt et
de la monnaie, publié en 1936. Keynes fait le constat que
le secteur privé ne peut à lui seul résoudre
le problème du chômage. L’intervention de l'Etat
s'avère indispensable même s'il faut employer les chômeurs
"à creuser des trous dans le sol connus sous le nom
de mines d'or" ?« digging holes in the ground known
as goldmining »? en attendant une solution meilleure.
L’expression est utilisée par l’économiste
de Cambridge à la fin de la section VI du chapitre 10 :
"Les dépenses sur fonds d'emprunt [l'investissement
public financé par l'emprunt] peuvent, même lorsqu'elles
sont inutiles, enrichir en définitive la communauté.
La construction de pyramides, les tremblements de terre et jusqu'à
la guerre peuvent contribuer à accroître la richesse,
si l'éducation des hommes d'Etat dans les principes de l'Economie
Classique s'oppose à une solution meilleure (...) ; et que
la plus acceptable de toutes les solutions consiste à creuser
dans le sol des trous connus sous le nom de mines d'or (...). Si
le Trésor ?public? était disposé à emplir
de billets de banque des vielles bouteilles, à les enfouir
à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées
qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains,
et à autoriser l'entreprise privée à extraire
de nouveau les billets suivant les principes éprouvés
du laisser-faire (...), le chômage pourrait disparaître
et, compte tenu des répercussions, il est probable que le
revenu réel de la communauté de même que sa
richesse en capital seraient sensiblement plus élevés
qu'ils ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus
sensé de construire des maisons ou autre chose d'utile; mais,
si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent,
le moyen précédent vaut encore mieux que rien".
Keynes qui va reprendre cette idée au chapitre
16 de son ouvrage (« creuser des trous dans le sol
»), envisage cette solution comme un moindre mal face à
la situation du chômage. C'est bien sûr un exemple limite
car pour lui "il n'est pas raisonnable qu'une communauté
sensée accepte de rester tributaire de semblables palliatifs".
Dans l'extrait que j'ai cité Keynes n'exclut pas la guerre
comme moyen extrême d’accroître la richesse du
pays, mais il s'agit pour lui de montrer les limites d'une politique
économique qui ne fonderait pas son action sur les véritables
éléments qui influencent ce que Keynes appelle "the
effective demand". C’est cette demande des consommateurs
qui, anticipée par les entrepreneurs, doit normalement déterminer
le niveau de la production et par conséquent le niveau de
l’investissement (1) et celui de l'emploi.
Orwell estime qu'il y a une différence entre
creuser des trous pour les reboucher et entretenir un état
de guerre permanent. Keynes aurait, sans aucun doute, partagé
les réflexions d'Orwell sur la guerre s'il avait vécu
quelques années de plus pour pouvoir lire le roman visionnaire
de son concitoyen qui fut tout comme lui étudiant à
Eton (2) Moore ne fait pas explicitement référence
à Keynes, mais l’analyse de l’économiste
apparaît cependant en filigrane tout au long du film et en
lui associant la réflexion du romancier, le cinéaste
nous donne alors une vision à la fois personnelle et sans
ambages de la politique américaine.
André-Michel BERTHOUX est enseignant
et journaliste. Membre de l'International Federation of Journalists,
Membre de l'Association des Journalistes de Serbie-Monténégro,
Membre permanent de la rédaction de DUGA et Membre d'Honneur
du Centre Culturel International de Belgrade.
Notes:
(1) L’investissement est également lié au taux
de l'intérêt qui joue dans la théorie keynésienne
un rôle central.
(2) Orwell cite un livre de Keynes paru en 1920, « Les
conséquences économiques de la paix »,
dans une lettre datée du 17 janvier 1949 adressée
à Reginald Reynolds, journaliste et écrivain, dont
il rédigea l’introduction de son ouvrage consacré
aux pamphlétaires britanniques. Cependant, il ajoute : «
A sa façon, il est célèbre, mais je n’en
ai personnellement jamais vu un exemplaire » (Essais,
articles, lettres, volume IV, 1945-1950). On ne peut savoir s’il
a lu certains passages de « La théorie générale
... », mais on peut imaginer qu’Orwell sensible aux
problèmes politiques et économiques de son temps connaissait
l’ouvrage ou du moins en avait entendu parler au point d’en
reprendre la fameuse expression dans son roman.
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