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Métro, (...) , dodo ou Le cinéaste
et l'intégrité
Grand gagnant de «La course destination monde»
et jeune comparse de Jacques Godbout sur LE SORT DE L'AMÉRIQUE,
Philippe Falardeau (à ne pas confondre avec l'autre) signe,
avec LA MOITIÉ GAUCHE DU FRIGO, un premier long métrage
innovateur dont la force tient justement du passé de son
jeune auteur, soit celui d'un excellent documenteur dont le passage
à la fiction, si prometteur, souffre toutefois des essais
plus glorieux de ces prédécesseurs.
Docu-fiction ou faux-documentaire, le film tourné
vers le regard et le point de vue constant de la caméra vidéo,
relate les essais de Stéphane (Stéphane Demers), un
acteur et cinéaste qui tente de monter un documentaire engagé
sur le marché du travail en suivant à la trace les
recherches d'emploi de son co-locataire Christophe (Paul Ahmanari),
un ingénieur mécanique au chômage. Certes, le
procédé n'est pas nouveau et force est de constater
que les auteurs du BLAIR WITCH PROJECT (à défaut d'en
décevoir plusieurs) n'ont absolument rien inventé,
le genre ayant déjà connu ses lettres de noblesse
dans l'histoire du cinéma québécois (de LES
ORDRES [1974] à MOURIR À TUE-TÊTE [1979]), pour
ne nommer que ceux-ci. Mais il a également connu ses ratés.
Et si je ne citerai pas à nouveau le récit de la sorcière
(trop) bien connue, je n'aurai qu'à mentionner le dernier
opus d'Arcand (STARDOM) qui exploite le procédé par
la complaisance, ne cherchant qu'à appuyer son propos par
la feinte et l'institutionnalisation du spectateur au code «réaliste»
du documentaire. Falardeau, au contraire, pousse plus loin et exploite
le dispositif non pas que pour appuyer l'effet réel ou l'impression
de réalité, mais pour nous servir également
une réflexion sur le travail même du cinéaste.
Car s'il rejoint Michael Moore (THE BIG ONE) dans sa critique acide
de la modernité, de la bureaucratie et de la réification
du travailleur comme capital jetable au profit de la notion de «rentabilité»,
il vient d'abord et avant tout renverser le discours pour questionner
le cinéaste lui-même.
C'est ainsi que Christophe prend le contrôle
de la caméra et la braque sur Stéphane, celui-ci sortant
du hors-champ et entrant dans le cadre, démuni de son égide
et de la mince ligne rouge le séparant de son confort de
cinéaste et de la misère qu'il capte sur bande magnétique.
Falardeau nous pose alors la question de l'intégrité
du cinéaste, de son rôle social et de la façon
dont il croit y répondre. Par exemple, le photographe de
BLOW-UP (Antonioni, 1967), lorsque démuni de sa caméra,
perd le contrôle de la réalité qu'il représente.
De la même façon, Stéphane n'est plus qu'un
pion comme les autres lorsque dépossédé de
sa boîte à image. Il doit alors faire face à
ses convictions, à son rôle et au brouhaha qu'il crée.
Fasciné par l'image qu'il capte mais aliéné
de la réalité qu'il tente de défendre, il doit
faire un retour sur lui-même.
C'est dire que Falardeau libère le cinéma
engagé de sa complaisance et de son regard manipulateur sur
les événements qu'il met en image, retournant au contraire
l'objectif sur le cinéaste afin de se questionner sur son
intégrité et sur son appartenance et son empathie
réelle au monde mis en boîte, après que la petite
lumière rouge de la caméra se soit éteinte.
Et c'est ici qu'il se distancie de Michael Moore pour rejoindre
à son insu tout un pan du cinéma québécois,
à l'époque où celui-ci questionnait la fictionnalisation
de sa «québécitude» tout en repositionnant
l'approche documentaire et son statut face au réel.
Toutefois, si le dispositif est ici des plus efficaces,
force est d'admettre que Falardeau aurait pu aller beaucoup plus
loin. Et si le travail du critique n'est pas de questionner ce qu'un
film aurait pu être mais plutôt ce qu'il est, il n'est
toutefois pas interdit d'en dégager les lacunes. En effet,
si Woody Allen figure comme un des maîtres du genre (la docu-fiction)
avec son décapant ZELIG [1983], Falardeau, quant à
lui, se perd à son propre jeu parce qu'il n'est plus pour
lui question de dénoncer la ligne floue entre réalité
et image (telle que le fait Allen en exploitant une forme documentaire
sérieuse jusqu'à ce que le ludique et l'absurde en
dénonce la futilité), mais bien d'exploiter la forme
documentaire par la feinte afin de nourrir sa fiction d'un plus
grand «effet réaliste». Si bien que l'essai,
quoique sincère, pèche par vis de forme, puisque exploitant
le réalisme documentaire sans en assumer le dispositif. Je
pose alors la question: Suffit-il de retourner la caméra
sur le (faux) cinéaste pour en dévoiler le jeu, ou
aurait-il valu mieux retourner également la caméra
sur le dispositif même du documentaire, sur sa capacité
à rendre compte du réel et à le dévoiler
à un spectateur conditionné à ses codes? Et
c'est ici que l'essai d'Allen dépasse celui de Falardeau,
puisque au lieu de ne questionner le réel que par son image
fictionnelle «documentarisée», ZELIG vient au
contraire questionner la réalité même de ces
images, distanciant le spectateur du réel représenté
au lieu de le plonger dans un discours diégétique
se refermant sur lui-même puisque indépendant du réel
du spectateur.
Bref, si LA MOITIÉ GAUCHE DU FRIGO se targue
d'une admirable remise en cause des convictions de l'artiste, il
souffre d'une lacune dont l'exploitation aurait doublé et
nourri son discours d'une forme questionnant non pas que l'intégrité
du cinéaste, mais la possibilité même du cinéma
engagé. Ce qui aurait permis à Philippe Falardeau
de dépasser du même coup le documentaire à sens
unique de Michael Moore (et la fiction engagée de l'autre
Falardeau) et d'amener une nouvelle alternative au ludique de l'auto-analyse
freudienne de Woody Allen. Mais dans l'année désastreuse
que connaît la cinématographie québécoise,
ayons l'honnêteté de souligner l'essai et d'y voir
l'émergence d'un véritable auteur de cinéma,
en pleine gestation de ses moyens.
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