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L’altérité
des corps
La moindre des choses de Nicolas Philibert (1996)
Par Karine P. Labelle, Université de Montréal
Au cinéma, l’autre c’est à
la fois le spectateur, les protagonistes qui apparaissent sur l’écran
et l’écran en soi, médiateur des deux mondes.
La figure de l’autre passe donc par le corps, ou plutôt
par des occurrences corporelles, physiques et visibles. Les théoriciens
du cinéma qui se sont penchés sur la question du corps
du spectateur se sont souvent basés sur des théories
freudiennes tournant autour des phénomènes de régression
et de catharsis chez le spectateur de cinéma. Or, on a beaucoup
moins écrit sur les permutations entre corps spectatoriel
et corps filmique. Dans La moindre des choses (1996) de Nicolas
Philibert, les échanges entre les partis se trouvant des
deux côtés de l’écran sont incontournables.
L’autre se manifeste à travers des corps étranges,
différents parce qu’atteints de déficiences,
et c’est à travers l’acte du regard que des relations
complexes se dessinent.
Dès les premières images de La moindre
des choses, le corps de l’autre est mis en évidence.
Il y a tout d’abord la femme qui, toute seule dans un plan
large, chante sa douleur. En s’exposant à nous de la
sorte, elle nous interpelle, nous démontre qu’elle
est consciente de notre présence, de notre regard braqué
sur elle. La chanson, la performance n’est qu’un prétexte
à la monstration d’un corps souffrant. En fait, il
s’agit de l’extériorisation visuelle d’une
douleur intérieure, d’une douleur mentale. Après
cette scène, s’en suit une série de plans de
corps vagabondant dans l’espace vert. Il y a indéniablement
un malaise face à ces autres filmés. D’abord
parce qu’ils sont visiblement malades, mais bien plus parce
qu’ils semblent prisonniers de leur corps déficient.
Leurs mouvements sont crispés et maladroits, leurs traits
durcis et exténués. Mais nous, de l’autre côté
de l’écran, nous sommes prisonniers également.
Nous sommes cloués à une chaise comme de simples témoins,
incapable d’intervenir. À ce stade on sent où
Philibert veut nous amener. Il veut nous faire voir, nous faire
échanger avec l’autre. Il nous dit : « Voilà
des malades. Voilà l’altérité. Laissez
tomber vos barrières.» Tout au long du film nous serons
donc confronté à l’étrangeté des
corps, mais quelque chose se produit : les échanges ont bel
et bien lieu. Malgré les appréhensions que nous pouvons
avoir face aux figures d’identification proposées par
Philibert, « le narcissisme est une question d’identification
par l’image avant d’être haine ou amour de cette
même image. » (1) Il faut prendre en considération
que l’on nous place dans un univers où rien n’est
décrit, où le film ne tente pas de nous parler d’un
sujet, mais nous faire coexister avec lui. On ne connaîtra
jamais la vraie situation ni le passé des malades de La Borde.
On ne tentera pas non plus de nous parler de l’institutionnalisation
et des techniques de soins pour les malades psychiatriques en France
parce que La moindre des choses n’est pas un film sur, mais
un film avec. Les personnes qui nous sont présentées
nous apparaîtront vite comme des égaux. On les démystifiera
à travers leurs répétitions, on finira par
les trouver bon, par les percevoir comme notre reflet et constater
que nos rôles sont presque interchangeables. En effet, puisque
nous nous plongeons volontairement dans leur monde, nous acceptons
du coup de devenir eux, de leur ressembler, d’être fou
nous aussi. Ce processus d’apprivoisement de l’altérité
s’entame au moment du tournage car les patients également
doivent accepter l’autre, en l’occurrence la caméra.
« La maladie mentale se traduit dans les corps, dans cette
façon parfois trébuchante d’avancer dans la
vie. Petit à petit, on propose une rencontre. Mais ce n’est
pas dès la première minute que l’on est copain.
C’est une question de distance, de cadre ». Ainsi, Philibert
commence son film avec des plans d’ensemble où les
malades errent dans le cadre. Puis, graduellement il effectue un
close-up sur ses sujets. De l’expression globale des corps
on passe à l’expression plus intime des visages.
Au sujet des échanges entre le sujet et
le spectateur, nous devons nous arrêter pour en comprendre
le mécanisme, ou du moins la raison puisque cette relation
entre les corps est une composante du cinéma en soi. Dans
un film de fiction, le processus d’identification du spectateur
peut, entre autres, s’expliquer par des théories psychanalytiques.
Le spectateur, assit dans une salle obscure, est plongé dans
son inconscient et la ligne entre son monde et celui de la fiction
à laquelle il s’assujettit devient très mince.
« Le cinéma représente pour lui une expérience
opaque et non transparente, primaire et non secondaire, appelant
un retour certain aux origines des identités du Moi, déplaçant
le centre des effets du film vers un intérieur virtuel des
affects du spectateur. »(2) Mais qu’en est-il dans le
cas d’un film documentaire ? Est-ce que la fiction est nécessaire
à l’identification ? Est-ce un leurre de croire au
documentaire pur, objectif, non fictionnalisant ? « Parce
que le documentaire montre de vraies personnes, de vraies situations,
le spectateur assimile l’écran à la réalité
brute. Or le documentaire est relecture, réinterprétation
et subjectivité. » (3) Donc même dans un film
comme La moindre des choses, qui se présente d’emblée
comme une représentation de la réalité, le
psyché du spectateur est interpellé, il se transpose
dans l’écran au même titre que dans un film dit
de fiction. Dans La moindre des choses, la différence majeure
des échanges, décrits par Comolli comme un «
triangle : corps filmé/corps filmant/corps spectateur. »
(4), repose dans la question de la conscience. En effet, dans le
film, la caméra est souvent très proche des sujets
filmés. Elle se pose non pas comme une caméra témoin
et voyeuse, mais comme une caméra participante. Sa présence
et son rôle d’entremetteuse entre le monde de La Borde
et l’auditoire ne sont pas occultés. Au contraire,
les pensionnaires de La borde savent qu’ils sont filmés.
On le comprend par des interventions verbales des patient ou tout
simplement par des regards adressés à la caméra.
La conscience d’être filmé est ici tellement
apparente et verbalisée qu’il nous est impossible de
nier notre place de regardant. Nous ne sommes donc pas protégés
par les limites restreintes du monde de fiction où l’on
disqualifie le dispositif cinématographique puisque dans
ce film, il y a un échange perpétuel entre le «
regard regardant »(5) et le «regard regardé ».(6)
Lorsque les pensionnaires de La borde regardent la caméra,
ils nous disent clairement : « Je vous vois. Je connais votre
existence et je sais que vous me regardez et que, par conséquent,
vous connaissez mon existence.» En fait, ce n’est pas
la caméra qu’ils regardent, c’est nous. Et nous,
ce n’est pas l’écran que nous regardons, c’est
eux. Les dispositifs de captation et de projection de la réalité
permettent les échanges car ils réussissent à
s’effacer.
Dans La moindre des choses le corps est montré
dans sa transformation. Le corps des malades est d’abord,
et plus explicitement, transformé par le jeu, par l’appropriation
d’un personnage. En effet, le film tourne autour des répétitions
des pensionnaires qui, aidés de soignants, montent une pièce
de théâtre. Les sujets filmés sont tantôt
présentés comme tels, c’est-à-dire dans
leur univers quotidien, considéré comme réel,
avec leur souffrance et leur part d’étrangeté
et tantôt lorsqu’ils prennent les traits de personnages.
Il s’agit là d’une mise en abîme qui, en
plus de discourir sur les différences entre le théâtre
et le cinéma, nous montre comment le corps perd ou encore
gagne en étrangeté lorsqu’il joue. En fait,
quand on regarde ces malades qui tentent de s’imprégner
d’un personnage en vue de se dévoiler devant public,
on constate que la ligne entre folie et normalité s’amenuise
considérablement et ce, parce que l’univers de la pièce
met en scène une folie et des incohérences plus explicites,
plus extériorisées que ce que les situations documentaires
nous donnent à voir. Le spectateur tente constamment de séparer
les fous des sains d’esprits, mais il n’y parvient pas
toujours. À un moment, on peut être certain qu’un
tel est fou, alors que l’instant d’après un doute
s’installe. Cette confusion est causée par la représentation
théâtrale. On peut considérer que c’est
le personnage qui est fou et non celui qui le joue. On peut penser
que le malade l’est beaucoup moins que son personnage et que,
par conséquent, il doit se transformer, exagérer sa
déficience. Il est également intéressant de
noter que face à la caméra les patients ne sont pas
au bord de la crise comme c’est le cas lorsqu’ils doivent
revêtir les traits de leurs personnages. Pourtant ils sont
conscients qu’ils sont regardés, qu’ils se donnent
en spectacle. Seulement, lorsqu’ils sont filmés, le
regard immédiat provient d’une machine objective qui
ne juge pas. Au cinéma, le vrai spectacle est présenté
en différé.
La deuxième figure de transformation corporelle
se pose de façon beaucoup plus subtile. Il s’agit du
corps sous influence de médicaments ou d’objets de
dépendance comme la cigarette. Surtout en début de
film, Philibert montre des plans où l’on manipule des
pilules. Puisque le film se joue dans une temporalité suspendue
et allongée et que des indéterminations quant aux
traitements accordés aux malades demeurent, nous n’assistons
pas à la transformation des patients lorsqu’ils sont
médicamentés. Or, le réalisateur nous montre
ces plans pour nous conscientiser à la présence d’une
influence extérieure qui agit sur le comportement des sujets
filmés. Pensons à la scène où un des
patients les plus malades s’endort pendant qu’on lui
taille la barbe. On peut se demander s’il est drogué
parce qu’il est fou où si, en réalité,
il nous apparaît comme fou parce qu’il est drogué.
Quoi qu’il en soit, on montre que la douleur corporelle et
mentale des patients est refoulée ou plutôt diminuée
à l’aide de médicaments. Cela constitue une
manipulation physique, une façon de contrôler le corps
et l’esprit malades.
Dans La moindre des choses, la relation des corps
transcende la représentation. Ici nous avons affaire à
un monde réel, (tout de même subjectif à l’auteur)
qui présente des malades que nous rencontrerons en terrain
commun, lors d’un apprentissage. Ces corps qui nous semblaient
étrangers deviendront rapidement plus familiers. Nous entrons
donc dans un dialogue avec l’autre qui, parce qu’il
connaît notre existence, nous répond, nous parle directement.
De la position inconfortable de voyeur, le spectateur se sent rapidement
admis, accepté par les pensionnaires de La Borde qui s’offrent
consciemment à notre regard, à notre égard.
NOTES
(1) BELLEMARE, Denis « Narcissisme et corps spectatoriel »,
Cinémas, vol.7, no 1-2, (automne 1996), p.42
(2) Ibid.,p.40-41
(3) Université populaire de Caen, Séminaire sur le
cinéma. « Compte-rendu du cinquième avec Nicolas
Philibert. » http://perso.wanadoo.fr/michel.onfray/Cinema7mars04.htm
(4) COMOLLI, Jean-Louis, Voir et pouvoir, L’innocence perdue
: cinéma, télévision, fiction, documentaire,
Paris, Éditions Verdre, 2004, 761p., page 635
(5) Ibid., page 631
(6) Ibid.
Bibliographie
BELLEMARE, Denis « Narcissisme et corps spectatoriel
», Cinémas, vol.7, no 1-2, (automne 1996).
COMOLLI, Jean-Louis, Voir et pouvoir, L’innocence perdue :
cinéma, télévision, fiction, documentaire,
Paris, Éditions Verdre, 2004, 761 p.,
VARROD, Pierre, Le Robert de poche : Langue française et
noms propres. Paris, Dictionnaires LE ROBERT., 1995.
Médiagraphie
http://perso.wanadoo.fr/michel.onfray/Cinema7mars04.htm
Université populaire de Caen, Séminaire sur le cinéma.
« Compte-rendu du cinquième avec Nicolas Philibert.
»
www.edtions-verdier.fr/banquet/97/n30/choses1.htm « La moindre
des choses – Entretien avec Nicolas Philibert »
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