ANALYSE
2001
MOBY DICK
É-U [1956]

Réalisateur: John Huston
Scénario: John Huston et Ray Bradbury d'après le roman de Hermann Melville
Interprètes: Gregory Peck, Orson Welles, Frederick Lebedur et Léo Glenn

 

L'Enfer Christique

Les adaptations littéraires frigides et glacées sont pléthores dans la vaste et presque déjà insondable histoire du cinéma. On en a vu par dizaines des réalisateurs terrifiés à l'idée de se mesurer à des génies, ou pire encore à des exégètes dévoués à l'oeuvre des disparus. D'où une succession de films interminables, illustratifs et finalement d'un académisme chloroformé. Des noms, des titres: MADAME BOVARY évacué de tout romantisme par Claude Chabrol, LES LIAISONS DANGEREUSES massacré par Roger Vadim, NOTRE DAME DE PARIS ridiculisé par Jean Delannoy ou pour finir (car la liste serait trop longue) la calamiteuse et désastreuse adaptation du chef d'oeuvre de Primo Livi par Francesco Rosi: LA TRÈVE.

John Huston n'est pas, quand à lui, un de ces cinéastes frileux et timide. Il est plutôt de ces hommes plus grands que nature, ambitieux et à la volonté insondable. Lorsqu'il propose RED BADGE OF COURAGE en 1951, personne ne veut de ce projet insensé et tous les producteurs (Louis B. Mayer en tête) lui font part de leur refus catégorique. Mayer, détestant le scripte, encouragera tout de même Huston à aller jusqu'au bout de ses convictions. Ce qu'il fera en réalisant ce chef d'oeuvre méconnu et tristement démembré à sa sortie. Un manifeste unique de la monstruosité de la guerre de sécession au coeur des États-Unis. Avant cela, Huston passa bon nombre d'années à rêver, à fantasmer à une adaptation du chef d'oeuvre de Hermann Melville: MOBY DICK parut en 1851. Après le triomphe de MOULIN ROUGE en 1952 et malgré le relatif insuccès de BEAT THE DEVIL en 1954, il se lance en 1956 dans ce qui restera pour lui son film le plus périlleux et le plus complexe. Le tournage se déroule sur deux ans, alors que plus de quatre mois sont nécessaires pour la seule scène finale. Cette chasse à la baleine blanche nécessite quatre lieux complètement différents: 1) Un énorme bassin près de Londres, 2) l'atmosphère maritime de Madère (où les baleiniers pêchent encore aux harpons), 3) les eaux du pays de Galles (Fishguard) où une mer en furie coule littéralement la production en envoyant deux des doublures de Moby Dick par le fond (occasionnant un dépassement de budget de 50%) et 4) enfin aux Canaries où Gregory Peck passe tout près de se noyer lorsqu'il exécute sans doublure une cascade fort dangereuse. Arrivant à gérer une production énorme pour l'époque (dans les années cinquante, les productions en extérieur sont rarissimes et les tournages en mer sont réservés aux troisièmes équipes ou aux suicidaires), Huston met au point le scénario de MOBY DICK en s'octroyant les services de Ray Bradbury, immense auteur de science fiction, avec lequel il met au point un script admirable, d'une puissance anti-religieuse presque aussi impressionnante que dans le roman original. Refusant de céder à une quelconque facilité, il se renseigne abondamment sur les méthodes de pêche du siècle dernier et emprunte le bateau de TREASURE ISLAND en lui apportant quelques modifications au profit d'un réalisme savamment recherché. Un vérisme qui ira jusqu'à reconstituer de vrais chasses à la baleine avec de vrais victimes! En plus de toutes ces difficultés, John Huston entreprend de mettre au point avec Oswald Morris (chef opérateur de LOLITA et de SLEUTH) et Freddie Francis (ELEPHANT MAN, THE STRAIGHT STORY) un procédé unique de désaturation des couleurs, imputant aux Technicolor une monochromie apparente et esthétiquement étonnante. La mer devient d'une couleur étrange et la nuit, teintée d'une gamme de bleus et de gris inconnue, est d'une menaçante beauté. Le résultat est superbe. Enfin, Huston offre à son ami Orson Welles une sorte de dédommagement en lui donnant le rôle du Père Mapple. Welles à toujours voulu adapter le livre de Melville et avait même créé une représentation théâtrale de Moby Dick. Malheureusement, de par sa stature de banni, Orson Welles ne pourra jamais mettre en scène ce projet. Le fait que Welles exécute, dans le long monologue sur Jonas, l'une de ses plus belles performances d'acteur (avec THIRD MAN et COMPULSION) prolonge la force démesurée de l'adaptation de Huston. Aux mains d'une telle équipe, les damnés des mers ne pouvaient que se lancer dans l'une des plus dramatiques quêtes métaphysiques de l'histoire du cinéma.

MOBY DICK vu par Huston est l'histoire d'une quête obsessionnelle, d'un odyssée blasphématoire. C'est aussi l'histoire d'un homme ravagé par un instinct de vengeance si puissant qu'il conduira les siens jusqu'aux portes de la mort. Achab est un damné, un impie qui choisit de se révolter contre un dieu qu'il maudit et dont il veut obtenir réparation dans un déluge de fer et de sang. Meurtrie dans sa chair comme dans son âme par un monstre gigantesque, un immense cachalot blanc, il emmène ses hommes dans une chasse qui s'annonce dès le début comme un voyage sans retour. Une cassandre inquiétante annoncera d'ailleurs le résultat d'une telle quête avant même que le Pechob ne quitte le port. Ce qui intéresse Huston ce n'est pas tant de narrer l'échec de toute entreprise humaine (cette thématique est un poncif ridicule dans une oeuvre aussi riche et complexe que la sienne et ne peut donc s'avérer suffisante aux yeux d'une telle filmographie) mais de dénoncer de manière violente tous les fanatismes religieux. MOBY DICK atteint en effet, lors de nombreux passages, des spasmes et une fièvre anti-religieuse rarement égalés. La scène du sermon du Père Mapple sur la rédemption de Jonas, l'apparition du feux de St Elme ou le final où Achab harponne à mains nues le monstre des mers constituent une succession de paroxysmes savamment organisés, aboutissant finalement à un cataclysme quasi universel. Comme toujours chez Huston, le film fourmille de portraits étonnants, épaississant de manière colorée l'évolution dramatique du récit. Harry Andrews, Frederick Ledebur en indigène tatoué, et surtout Léo Glenn trouvent probablement le meilleur rôle de leur carrière respective. La maîtrise de Huston est totale et certaines scènes représentent ce que les films de mer peuvent avoir de plus luminescent. La scène où il filme les visages de femmes observant les matelots partir au loin est à ce titre admirable. Alternant la jubilation et le souffle épique des hommes issant les grandes voiles, Huston revient régulièrement aux visages des femmes (jeunes et vieilles) observant le bateau quittant le port. Le cinéaste arrive ainsi à créer un contrepoint dramatique des plus remarquables dans cette utilisation du montage parallèle. Comme ses autres films, l'amour et la passion que porte Huston au récit d'aventure est palpable et communicatif (Il en est de même dans ROOTS OF HEAVEN et surtout dans le somptueux MAN WHO WOULD BE KING).

Si Huston s'est battu toute sa vie pour imposer ses choix et ses partis-pris, c'était souvent parce que ses combats détenaient une résonance qui lui était intimement personnelle. L'acharnement à mener à bien cette entreprise gigantesque, la tendance à la perfection et la crédibilité de l'histoire rapproche de manière étrange les volontés obsessionnelles de Achab et Huston. Les deux ont fait finalement preuve de la même persévérance dans le parcours de leur longue odyssée. Si Achab voulut se venger d'une Baleine blanche (Y a-t-il vraiment besoin de revenir sur l'aspect symbolique et mythologique de la baleine), Huston voulut, en adaptant ce récit édifiant, en faire de même: Combattre le terrifiant monstre blanc. En 1950, John Huston perd son père, Walter Huston, acteur célèbre, et sombre dans une dépression sérieuse qu'il ne soignera que dans la chasse obsessionnelle d'un éléphant sauvage en Afrique, retardant ainsi interminablement le tournage de AFRICAN QUEEN. WHITE HUNTER, BLACK HEART de Clint Eastwood raconte la genèse de ce tournage mais apporte finalement plus d'informations sur MOBY DICK et sur les obsessions véritables de son réalisateur.

Matérialisation des peurs enfouies dans les eaux opaques de l'Inconscient, Dieu assassin punissant perpétuellement les hommes d'être vivants, MOBY DICK est la réflexion métaphysique d'un cinéaste de génie ayant pris conscience de l'inexorabilité de la (ou de sa propre) mort.

«Regarde en ces profondeurs, vois l'éternel massacre se perpétuer...
Qui fait que les créatures luttent et s'entretuent?
Qui les condamnera, quand le juge lui même est accusé»

 

Sébastien Miguel

 

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