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L'Enfer Christique
Les adaptations littéraires frigides et
glacées sont pléthores dans la vaste et presque déjà
insondable histoire du cinéma. On en a vu par dizaines des
réalisateurs terrifiés à l'idée de se
mesurer à des génies, ou pire encore à des
exégètes dévoués à l'oeuvre des
disparus. D'où une succession de films interminables, illustratifs
et finalement d'un académisme chloroformé. Des noms,
des titres: MADAME BOVARY évacué de tout romantisme
par Claude Chabrol, LES LIAISONS DANGEREUSES massacré par
Roger Vadim, NOTRE DAME DE PARIS ridiculisé par Jean Delannoy
ou pour finir (car la liste serait trop longue) la calamiteuse et
désastreuse adaptation du chef d'oeuvre de Primo Livi par
Francesco Rosi: LA TRÈVE.
John Huston n'est pas, quand à lui, un de
ces cinéastes frileux et timide. Il est plutôt de ces
hommes plus grands que nature, ambitieux et à la volonté
insondable. Lorsqu'il propose RED BADGE OF COURAGE en 1951, personne
ne veut de ce projet insensé et tous les producteurs (Louis
B. Mayer en tête) lui font part de leur refus catégorique.
Mayer, détestant le scripte, encouragera tout de même
Huston à aller jusqu'au bout de ses convictions. Ce qu'il
fera en réalisant ce chef d'oeuvre méconnu et tristement
démembré à sa sortie. Un manifeste unique de
la monstruosité de la guerre de sécession au coeur
des États-Unis. Avant cela, Huston passa bon nombre d'années
à rêver, à fantasmer à une adaptation
du chef d'oeuvre de Hermann Melville: MOBY DICK parut en 1851. Après
le triomphe de MOULIN ROUGE en 1952 et malgré le relatif
insuccès de BEAT THE DEVIL en 1954, il se lance en 1956 dans
ce qui restera pour lui son film le plus périlleux et le
plus complexe. Le tournage se déroule sur deux ans, alors
que plus de quatre mois sont nécessaires pour la seule scène
finale. Cette chasse à la baleine blanche nécessite
quatre lieux complètement différents: 1) Un énorme
bassin près de Londres, 2) l'atmosphère maritime de
Madère (où les baleiniers pêchent encore aux
harpons), 3) les eaux du pays de Galles (Fishguard) où une
mer en furie coule littéralement la production en envoyant
deux des doublures de Moby Dick par le fond (occasionnant un dépassement
de budget de 50%) et 4) enfin aux Canaries où Gregory Peck
passe tout près de se noyer lorsqu'il exécute sans
doublure une cascade fort dangereuse. Arrivant à gérer
une production énorme pour l'époque (dans les années
cinquante, les productions en extérieur sont rarissimes et
les tournages en mer sont réservés aux troisièmes
équipes ou aux suicidaires), Huston met au point le scénario
de MOBY DICK en s'octroyant les services de Ray Bradbury, immense
auteur de science fiction, avec lequel il met au point un script
admirable, d'une puissance anti-religieuse presque aussi impressionnante
que dans le roman original. Refusant de céder à une
quelconque facilité, il se renseigne abondamment sur les
méthodes de pêche du siècle dernier et emprunte
le bateau de TREASURE ISLAND en lui apportant quelques modifications
au profit d'un réalisme savamment recherché. Un vérisme
qui ira jusqu'à reconstituer de vrais chasses à la
baleine avec de vrais victimes! En plus de toutes ces difficultés,
John Huston entreprend de mettre au point avec Oswald Morris (chef
opérateur de LOLITA et de SLEUTH) et Freddie Francis (ELEPHANT
MAN, THE STRAIGHT STORY) un procédé unique de désaturation
des couleurs, imputant aux Technicolor une monochromie apparente
et esthétiquement étonnante. La mer devient d'une
couleur étrange et la nuit, teintée d'une gamme de
bleus et de gris inconnue, est d'une menaçante beauté.
Le résultat est superbe. Enfin, Huston offre à son
ami Orson Welles une sorte de dédommagement en lui donnant
le rôle du Père Mapple. Welles à toujours voulu
adapter le livre de Melville et avait même créé
une représentation théâtrale de Moby Dick. Malheureusement,
de par sa stature de banni, Orson Welles ne pourra jamais mettre
en scène ce projet. Le fait que Welles exécute, dans
le long monologue sur Jonas, l'une de ses plus belles performances
d'acteur (avec THIRD MAN et COMPULSION) prolonge la force démesurée
de l'adaptation de Huston. Aux mains d'une telle équipe,
les damnés des mers ne pouvaient que se lancer dans l'une
des plus dramatiques quêtes métaphysiques de l'histoire
du cinéma.
MOBY DICK vu par Huston est l'histoire d'une quête
obsessionnelle, d'un odyssée blasphématoire. C'est
aussi l'histoire d'un homme ravagé par un instinct de vengeance
si puissant qu'il conduira les siens jusqu'aux portes de la mort.
Achab est un damné, un impie qui choisit de se révolter
contre un dieu qu'il maudit et dont il veut obtenir réparation
dans un déluge de fer et de sang. Meurtrie dans sa chair
comme dans son âme par un monstre gigantesque, un immense
cachalot blanc, il emmène ses hommes dans une chasse qui
s'annonce dès le début comme un voyage sans retour.
Une cassandre inquiétante annoncera d'ailleurs le résultat
d'une telle quête avant même que le Pechob ne quitte
le port. Ce qui intéresse Huston ce n'est pas tant de narrer
l'échec de toute entreprise humaine (cette thématique
est un poncif ridicule dans une oeuvre aussi riche et complexe que
la sienne et ne peut donc s'avérer suffisante aux yeux d'une
telle filmographie) mais de dénoncer de manière violente
tous les fanatismes religieux. MOBY DICK atteint en effet, lors
de nombreux passages, des spasmes et une fièvre anti-religieuse
rarement égalés. La scène du sermon du Père
Mapple sur la rédemption de Jonas, l'apparition du feux de
St Elme ou le final où Achab harponne à mains nues
le monstre des mers constituent une succession de paroxysmes savamment
organisés, aboutissant finalement à un cataclysme
quasi universel. Comme toujours chez Huston, le film fourmille de
portraits étonnants, épaississant de manière
colorée l'évolution dramatique du récit. Harry
Andrews, Frederick Ledebur en indigène tatoué, et
surtout Léo Glenn trouvent probablement le meilleur rôle
de leur carrière respective. La maîtrise de Huston
est totale et certaines scènes représentent ce que
les films de mer peuvent avoir de plus luminescent. La scène
où il filme les visages de femmes observant les matelots
partir au loin est à ce titre admirable. Alternant la jubilation
et le souffle épique des hommes issant les grandes voiles,
Huston revient régulièrement aux visages des femmes
(jeunes et vieilles) observant le bateau quittant le port. Le cinéaste
arrive ainsi à créer un contrepoint dramatique des
plus remarquables dans cette utilisation du montage parallèle.
Comme ses autres films, l'amour et la passion que porte Huston au
récit d'aventure est palpable et communicatif (Il en est
de même dans ROOTS OF HEAVEN et surtout dans le somptueux
MAN WHO WOULD BE KING).
Si Huston s'est battu toute sa vie pour imposer
ses choix et ses partis-pris, c'était souvent parce que ses
combats détenaient une résonance qui lui était
intimement personnelle. L'acharnement à mener à bien
cette entreprise gigantesque, la tendance à la perfection
et la crédibilité de l'histoire rapproche de manière
étrange les volontés obsessionnelles de Achab et Huston.
Les deux ont fait finalement preuve de la même persévérance
dans le parcours de leur longue odyssée. Si Achab voulut
se venger d'une Baleine blanche (Y a-t-il vraiment besoin de revenir
sur l'aspect symbolique et mythologique de la baleine), Huston voulut,
en adaptant ce récit édifiant, en faire de même:
Combattre le terrifiant monstre blanc. En 1950, John Huston perd
son père, Walter Huston, acteur célèbre, et
sombre dans une dépression sérieuse qu'il ne soignera
que dans la chasse obsessionnelle d'un éléphant sauvage
en Afrique, retardant ainsi interminablement le tournage de AFRICAN
QUEEN. WHITE HUNTER, BLACK HEART de Clint Eastwood raconte la genèse
de ce tournage mais apporte finalement plus d'informations sur MOBY
DICK et sur les obsessions véritables de son réalisateur.
Matérialisation des peurs enfouies dans
les eaux opaques de l'Inconscient, Dieu assassin punissant perpétuellement
les hommes d'être vivants, MOBY DICK est la réflexion
métaphysique d'un cinéaste de génie ayant pris
conscience de l'inexorabilité de la (ou de sa propre) mort.
«Regarde en ces profondeurs, vois l'éternel
massacre se perpétuer...
Qui fait que les créatures luttent et s'entretuent?
Qui les condamnera, quand le juge lui même est accusé»
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