ANALYSE
2001
DES MARELLES ET DES PETITES FILLES
Québec [1999]

Réalisateur: Marquise Lepage
Scénario: Marquise Lepage

 

Beauté intérieure

Après FÊTES DES ROI, le nouveau documentaire de Marquise Lepage présente d'affligeantes images de «minuscules bouts de femme entre 7 et 14 ans» et une réflexion humaniste sur le sort réservé à ces petites filles de par le monde. Fragmenté en six thèmes percutants par leurs statistiques, le film réussi à se démarquer de la production type se complaisant dans la pitié pour ces enfants des pays «sous-développés». En fait, Mme Lepage aborde le sujet différemment en présentant un regard empathique sur dix petites filles survivant dans une étrange et incompréhensible joie de vivre qui balaye nos certitudes occidentales. Mais surtout, elle les laisse parler! À première vue, le spectateur ne peut faire autrement que d'y être émotivement convié. Le film lance ainsi une fracassante claque au visage à notre système bourgeois vivant de ses immenses maisons de banlieue et croyant faire leur part en s'occupant d'un «enfant démuni pour aussi peu qu'un dollar par jour»; un enfant originaire d'un pays lointain dont ils ne connaissent même pas le nom. Et le jeu de la marelle dans tout ça? C'est le lien universel entre toutes ces fillettes, leur unique moyen de détente et d'évasion. C'est l'espoir de se rendre au ciel.

Ayant eu la chance d'assister à une des rencontres d'une bande de marginaux dénommée «Cercle Jung», une forme de ciné-club pour adepte de la psychologie jungienne, j'ai pu approfondir mon point de vue face au documentaire de Marquise Lepage. Lucille Gilbert, ethnologue reconnue à la voix de prêtresse et étant activement impliquée dans ce milieu, a eu l'intelligence de lancer cette discussion en contournant la sempiternelle confrontation homme-femme.

A la sortie du film, nombre de questions nous viennent à l'esprit, la première étant: quel était le but de Mme Lepage en nous présentant ce film? Voulait-elle réveiller quelques Québécoises féministes endormies depuis quelques années? Pourquoi les femmes dans les vies de ces petites filles restent-elles complices et sont mêmes agentes dans les supplices imposés à leurs propres fillettes? Madame Gilbert a mentionné à cet effet le conte du «Petit chaperon rouge» qui illustre bien la tradition et le complexe «grand-mère, mère, fille». Ainsi, comme dans le film, la mère, dans le conte, envoie sa fille se faire «dévorer» par la grand-mère loup. Pourquoi ces fillettes doivent-elles subir le même sort? Ce cercle vicieux, ayant ni début ni fin, semble condamner les fillettes «(à n'avoir) plus confiance en (leurs) mères». Ces traditions qui tuent sont-elles une quête d'identité? Comment couper la reproduction des comportements?

Ce film serait peut-être une façon de le faire: «lorsqu'un enfant pleure, il faut le laisser pleurer». Les petites filles du monde, prises d'une force guerrière, ont enfin la chance de dénoncer en parlant de leurs projets d'avenir: «Je serai médecin» ou encore «J'aiderai les pauvres». Elles ont comme simples souhaits, entre autres, d'avoir la chance de commencer l'école ou de prendre soin d'une famille, choses qu'une certaine classe des petites filles du Québec, habillées en «Tommy Hillfiger» de la tête aux pieds, prennent pour acquis. Or, dans leur fragilité, les Dahal, Mou, Yui, Maude et Esmeralda du documentaire sont fières de leur force de résistance. Peut-être est-ce pourquoi brillent toutes ces étoiles dans leurs yeux.

Mais est-ce si mal d'être soumise par le fait d'être une femme aux croyances culturelles distinctes? Oui, le mariage à bas âge et l'excision sont des rites «barbares» selon nous. Mais de quel droit jugeons-nous selon nos croyances occidentales ce qui est bon pour ces gens d'ailleurs? Il est inconcevable pour les Italiens d'abandonner leurs personnes âgées, considérées comme des héros et héroïnes. Pourtant, ici, nous les plaçons dans des institutions à cet effet, sous prétexte «que cela est mieux pour leur santé»... Malgré toutes ces «barbaries», ces fillettes ont une joie de vivre très présente. Pouvons nous dire que notre jeunesse d'ici est plus heureuse dans une société fragmentée qui impose les normes du bonheur et où l'économie se place au premier rang? Lequel est le plus démuni entre l'enfant qui n'en a pas assez et celui qui en a trop? En quelque sorte, le taux de suicide au Québec répond à ces interrogations. Délaissons cette tendance que nous avons de penser que «c'est dans la cour du voisin que ça se passe» et regardons-nous avant de regarder les autres? retroussons nos manches et faisons face à la réalité d'ici: l'incestueux est là. Certains diront que les histoires des québécoises semblent fades à côté de celles que nous présente le documentaire, mais c'est seulement ici qu'on peut agir concrètement. Pourrait-on reprocher à Mme Lepage de ne pas nous avoir présenté des fillettes d'ici ou de ne pas nous avoir renvoyé la balle?

Les conditions de vie décrites dans le documentaire sont malheureusement présentées par mise en scène et perçues par l'audience comme communes. Pourtant, lors de témoignages à la rencontre du ciné-psy, des gens ayant vécu plusieurs années dans ces pays les ont qualifiées comme extrêmes, même dans ces pays que sont l'Haïti, le Pérou et le Burkina Faso. Par exemple, les mères laissant leurs filles comme «restaveks» (esclaves à vie) ne perçoivent pas le délaissement comme un abandon. Elles subissent un réel déchirement intérieur et croient que la vie sera meilleure pour leurs enfants. Pourtant, la situation nous est présentée autrement dans le documentaire. Peut-on changer les choses sans les juger?

Ainsi, il est dommage de constater, suite à la remarque qu'on fait plusieurs participants de le rencontre, que peu d'hommes assistent au film de Marquise Lepage. Heureusement, ceux présents ont semblé démontrer une certaine prise de conscience, ayant eu le mouchoir à l'oeil pendant la majorité de la projection. Une telle conscientisation laisse entrevoir un espoir. Marcel Gaumond, psychanalyste, termine la rencontre en posant la question: «À quoi a servi ce documentaire? Dans l'immédiat, il a permis à quelques petites fillettes de se soulager en prenant la parole, et elles ont dit: «gardez espoir». Ironiquement, ce sont elles qui nous encouragent. En guise d'ouverture, quelques-uns des quatre ou cinq hommes assistant à la rencontre, dont le mien, ont proposé de refaire le documentaire «au masculin», ici en Occident. Aurons-nous le courage de le faire?

 

Marie-Claude Mercier

 

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