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Beauté intérieure
Après FÊTES DES ROI, le nouveau documentaire
de Marquise Lepage présente d'affligeantes images de «minuscules
bouts de femme entre 7 et 14 ans» et une réflexion
humaniste sur le sort réservé à ces petites
filles de par le monde. Fragmenté en six thèmes percutants
par leurs statistiques, le film réussi à se démarquer
de la production type se complaisant dans la pitié pour ces
enfants des pays «sous-développés». En
fait, Mme Lepage aborde le sujet différemment en présentant
un regard empathique sur dix petites filles survivant dans une étrange
et incompréhensible joie de vivre qui balaye nos certitudes
occidentales. Mais surtout, elle les laisse parler! À première
vue, le spectateur ne peut faire autrement que d'y être émotivement
convié. Le film lance ainsi une fracassante claque au visage
à notre système bourgeois vivant de ses immenses maisons
de banlieue et croyant faire leur part en s'occupant d'un «enfant
démuni pour aussi peu qu'un dollar par jour»; un enfant
originaire d'un pays lointain dont ils ne connaissent même
pas le nom. Et le jeu de la marelle dans tout ça? C'est le
lien universel entre toutes ces fillettes, leur unique moyen de
détente et d'évasion. C'est l'espoir de se rendre
au ciel.
Ayant eu la chance d'assister à une des
rencontres d'une bande de marginaux dénommée «Cercle
Jung», une forme de ciné-club pour adepte de la psychologie
jungienne, j'ai pu approfondir mon point de vue face au documentaire
de Marquise Lepage. Lucille Gilbert, ethnologue reconnue à
la voix de prêtresse et étant activement impliquée
dans ce milieu, a eu l'intelligence de lancer cette discussion en
contournant la sempiternelle confrontation homme-femme.
A la sortie du film, nombre de questions nous viennent
à l'esprit, la première étant: quel était
le but de Mme Lepage en nous présentant ce film? Voulait-elle
réveiller quelques Québécoises féministes
endormies depuis quelques années? Pourquoi les femmes dans
les vies de ces petites filles restent-elles complices et sont mêmes
agentes dans les supplices imposés à leurs propres
fillettes? Madame Gilbert a mentionné à cet effet
le conte du «Petit chaperon rouge» qui illustre bien
la tradition et le complexe «grand-mère, mère,
fille». Ainsi, comme dans le film, la mère, dans le
conte, envoie sa fille se faire «dévorer» par
la grand-mère loup. Pourquoi ces fillettes doivent-elles
subir le même sort? Ce cercle vicieux, ayant ni début
ni fin, semble condamner les fillettes «(à n'avoir)
plus confiance en (leurs) mères». Ces traditions qui
tuent sont-elles une quête d'identité? Comment couper
la reproduction des comportements?
Ce film serait peut-être une façon
de le faire: «lorsqu'un enfant pleure, il faut le laisser
pleurer». Les petites filles du monde, prises d'une force
guerrière, ont enfin la chance de dénoncer en parlant
de leurs projets d'avenir: «Je serai médecin»
ou encore «J'aiderai les pauvres». Elles ont comme simples
souhaits, entre autres, d'avoir la chance de commencer l'école
ou de prendre soin d'une famille, choses qu'une certaine classe
des petites filles du Québec, habillées en «Tommy
Hillfiger» de la tête aux pieds, prennent pour acquis.
Or, dans leur fragilité, les Dahal, Mou, Yui, Maude et Esmeralda
du documentaire sont fières de leur force de résistance.
Peut-être est-ce pourquoi brillent toutes ces étoiles
dans leurs yeux.
Mais est-ce si mal d'être soumise par le
fait d'être une femme aux croyances culturelles distinctes?
Oui, le mariage à bas âge et l'excision sont des rites
«barbares» selon nous. Mais de quel droit jugeons-nous
selon nos croyances occidentales ce qui est bon pour ces gens d'ailleurs?
Il est inconcevable pour les Italiens d'abandonner leurs personnes
âgées, considérées comme des héros
et héroïnes. Pourtant, ici, nous les plaçons
dans des institutions à cet effet, sous prétexte «que
cela est mieux pour leur santé»... Malgré toutes
ces «barbaries», ces fillettes ont une joie de vivre
très présente. Pouvons nous dire que notre jeunesse
d'ici est plus heureuse dans une société fragmentée
qui impose les normes du bonheur et où l'économie
se place au premier rang? Lequel est le plus démuni entre
l'enfant qui n'en a pas assez et celui qui en a trop? En quelque
sorte, le taux de suicide au Québec répond à
ces interrogations. Délaissons cette tendance que nous avons
de penser que «c'est dans la cour du voisin que ça
se passe» et regardons-nous avant de regarder les autres?
retroussons nos manches et faisons face à la réalité
d'ici: l'incestueux est là. Certains diront que les histoires
des québécoises semblent fades à côté
de celles que nous présente le documentaire, mais c'est seulement
ici qu'on peut agir concrètement. Pourrait-on reprocher à
Mme Lepage de ne pas nous avoir présenté des fillettes
d'ici ou de ne pas nous avoir renvoyé la balle?
Les conditions de vie décrites dans le documentaire
sont malheureusement présentées par mise en scène
et perçues par l'audience comme communes. Pourtant, lors
de témoignages à la rencontre du ciné-psy,
des gens ayant vécu plusieurs années dans ces pays
les ont qualifiées comme extrêmes, même dans
ces pays que sont l'Haïti, le Pérou et le Burkina Faso.
Par exemple, les mères laissant leurs filles comme «restaveks»
(esclaves à vie) ne perçoivent pas le délaissement
comme un abandon. Elles subissent un réel déchirement
intérieur et croient que la vie sera meilleure pour leurs
enfants. Pourtant, la situation nous est présentée
autrement dans le documentaire. Peut-on changer les choses sans
les juger?
Ainsi, il est dommage de constater, suite à
la remarque qu'on fait plusieurs participants de le rencontre, que
peu d'hommes assistent au film de Marquise Lepage. Heureusement,
ceux présents ont semblé démontrer une certaine
prise de conscience, ayant eu le mouchoir à l'oeil pendant
la majorité de la projection. Une telle conscientisation
laisse entrevoir un espoir. Marcel Gaumond, psychanalyste, termine
la rencontre en posant la question: «À quoi a servi
ce documentaire? Dans l'immédiat, il a permis à quelques
petites fillettes de se soulager en prenant la parole, et elles
ont dit: «gardez espoir». Ironiquement, ce sont elles
qui nous encouragent. En guise d'ouverture, quelques-uns des quatre
ou cinq hommes assistant à la rencontre, dont le mien, ont
proposé de refaire le documentaire «au masculin»,
ici en Occident. Aurons-nous le courage de le faire?
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