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La décommunication
Une foule de destins qui se croisent et s'entrecroisent;
une exploration du hasard, du destin, de la fiction et du cinéma;
mais surtout une hymne à la «décommunication»
qui essaie de redevenir «communication». MAGNOLIA, de
Paul Thomas Anderson, est tous ça à la fois et plus
encore. Il est le chemin par où tombent les masques entre
les hommes et à l'intérieur même des hommes.
Certes, Anderson ose et nous éblouit. Et
on reconnaît immédiatement l'héritage que lui
ont laissé le Robert Altman de SHORT CUTS et la caméra
de Scorsese, suivant les personnages de façon dynamique,
au fil de leur rencontre et de leur interaction avec l'objectif.
Mais quoique plusieurs crient déjà haut et fort au
génie, il est peut-être encore un peu trop tôt
pour élever le jeune auteur au panthéon pour en faire
un second Orson Welles. En effet, sa démarche, tentant en
tous points de se démarquer de la fiction classique et transparente,
trébuche parfois dans quelques facilités et conventions
narratives qui compliquent ou trompent son détachement face
à la fiction traditionnelle. Notons cette utilisation parfois
facile de la caméra documentaire qui, si elle tente de démasquer
la présence de la caméra et de l'auteur, sombre parfois
vers l'institutionnalité narrative et l'utilisation conventionnée
de «l'attitude documentarisante» qui cherche à
accréditer avec facilité l'effet aléatoire
et «réaliste» de la scène filmée.
Passant d'un pôle d'énonciation à un autre,
de l'ubiquité de la caméra à une narration
en voix-off qui s'approprie par la feinte le travail de création,
le film de Anderson donne l'impression d'un tout dont les parties
ne semblent plus savoir sur quel pied danser, sur quel code filmique
s'appuyer. Comme si l'auteur cherchait, sans succès, à
trouver un lieu commun entre la fiction classique et la fiction
démystifiée et autoréflexive.
Toutefois, même si le jeune auteur (il n'a
que 30 ans) du primé BOOGIE NIGHTS ne peut prétendre
à la perfection (d'ailleurs, existe-t-elle?), son style,
sa pensée et sa vision se profilent et se dessinent, marquant
la continuité avec son oeuvre précédente et
le démarquant de ses jeunes contemporains balayant souvent
gratuitement leur héritage et la tradition artistique les
ayant précédés.
En effet, où BOOGIE NIGHTS dressait une
intéressante métaphore et opposition entre le cinéma
des années 1970, la crise qu'il connût dans la décennie
suivante et l'espoir d'une renaissance par l'interaction entre son
passé et l'optimisme d'une nouvelle génération,
MAGNOLIA se place dans cette même préoccupation qui
semble hanter son auteur. Anderson dénonce la mort de la
communication entre les hommes et les femmes, mais surtout entre
le père et le fils; entre le passé et le présent.
C'est la vieillesse obsédée par les erreurs et le
poids de son passé, en conflit avec une jeunesse cherchant
volontairement à nier et oublier ce même passé.
Les adultes affrontent les enfants dans un jeu télévisé
pour en faire de simples attractions de foire; les enfants rejettent
leurs pères et les erreurs qu'ils ont faites. «Affronter
le passé est la meilleure façon de détruire
le progrès» nous lance à ce propos Frank MacKey,
le personnage macho et sexiste interprété avec brio
par Tom Cruise. Le scénario de Anderson vient alors exprimer
avec violence le refus ouvert de la jeunesse envers les traditions,
syndrome de toute une génération se complaisant dans
«l'ici et maintenant», dans le superflus et le «progrès»
matériel, pour se détacher d'un passé obsolète.
Mais pour le cinéaste, le miracle existe et les êtres,
portés par un lien immuable les unissant, peuvent détruire
les masques et les frontières existant entre les générations
pour les porter vers un nouvel optimisme. C'est tout le discours
que porte Pierre Perrault depuis POUR LA SUITE DU MONDE et que renouvelle
le David Lynch de THE STRAIGHT STORY. C'est ce cri d'alarme que
le jeune Anderson semble vouloir lancer à sa génération,
à tous ces cinéastes balayant le passé pour
faire plus «moderne».
C'est dire que Anderson, sans être passéiste,
arrive à se rattacher au présent sans nier le passé.
Il fait le pont entre les époques et les styles, se singularisant
tout en reconnaissant et rendant hommage à ses racines et
héritages. Ainsi, où BOOGIE NIGHTS, film des plus
«scorsésiens» s'il en est un, citait de façon
explicite et fort originale la séquence finale de RAGING
BULL lors du dévoilement de la «singularité»
de Dirk Diggler, MAGNOLIA offre un clin d'oeil des plus loufoques
et singuliers au 2001 de Kubrick, alors que le surhomme nietzschéen
(le foetus astral) qui suit le plan du moribond dans son lit, est
superposé, sous les notes du Ainsi parlait Zarathoustra de
Strauss, au «wonder boy» macho et matérialiste
(Frank Mackey, le nouveau «surhomme» américain).
Certes, malgré ses imperfections, MAGNOLIA
n'en demeure pas moins un film ambitieux et honnête; une oeuvre
passionnée et passionnante, portée par le souffle
singulier d'un cinéaste des plus prometteurs. Et il serait
injustifié de passer sous silence l'apport inestimable du
jeu de comédiens brillants. Notons particulièrement
l'interprétation de John C. Reilly, de William H. Macy et
de Tom Cruise, ce dernier se payant encore une fois le luxe, après
EYES WIDE SHUT, de jouer hors du simple système «vedettarien»
industriel hollywoodien pour nous offrir une performance digne de
son immense talent.
Pour Anderson, le refus du passé se métamorphose
en un refus du «regret du passé»; en un appel
direct à la Rédemption. «Si j'avais vu ça
dans un film, je n'y aurais pas cru», nous dit-on. Jusqu'à
ce que l'improbable survienne, détachant le film de son aspect
réaliste et exprimant tout en beauté et poésie
l'impossibilité de réduire l'existence et l'humanité
à de simples règles rationalistes et empiriques. MAGNOLIA,
tout comme son prédécesseur BOOGIE NIGHTS, c'est la
pluie après le beau temps (et bien plus?). C'est, comme nous
le dit le narrateur, «le passé qui n'en a pas fini
avec nous»; la fin de la «décommunication».
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