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L’impatience
des limites
LA REVANCHE DES SITH, George Lucas (2005)
par Corinne Vuillaume
Corinne Vuillaume est historienne de l’art, spécialiste
du fantastique médiéval et collaboratrice à
la revue Cadrage. Elle a notamment participé au cédérom
éducatif dédié au film Sleepy Hollow (Collection
« A propos de », 2005). Elle est également l'auteur
d'un livre à paraître intitulé "Le diable
au cinéma" et rédige actuellement une thèse
sur le pacte faustien dans la Saga Star Wars.
Œuvre dantesque s’il en est, la saga
Star Wars de George Lucas a souvent intéressé
les sociologues, de par le phénomène qu’elle
a engendré. Cette manifestation de masse, qui en se hissant
au statut d’œuvre « populaire », fut considérée
bien à tort comme un simple phénomène de mode.
Alors qu’elle fait appel à des références
multiples et pluridirectionnelles suffisamment universelles pour
dépasser un ancrage dans un temps donné.(1) Depuis
la sortie du premier épisode en 1977, une abondante littérature
critique n’a cessé de décortiquer la richesse
des thèmes qui forment le terreau des deux trilogies de George
Lucas : Ainsi peut-on puiser à loisir dans la mythologie
chrétienne et les différentes sources dont elle s’inspire
(le zoroastrisme, la Bible, les Templiers…), la caste chevaleresque
des samouraïs, la philosophie new-age des années 70,
la science-fiction des années 30 et 40, le western (2) …
Sans compter la psychanalyse à qui L’Empire contre
attaque (Episode V, 1980) empreinte littéralement le
complexe d’Œdipe.(3) Enfin, c’est surtout l’œuvre
de Joseph Campbell (principalement The Hero with a Thousand
Faces/ Les héros sont éternels, 1949) qui est
citée pour avoir aidé George Lucas à concentrer
son énergie autour de thèmes clés et «
révélateurs » de toute la pensée mythique
et rationnelle de l’humanité.
L’épisode III, La Revanche des
Sith a suscité une attente frénétique
de la part des fans, de part son statut d’épisode charnière,
mais aussi parce que les volets précédents (La
Menace fantôme, 1999 et L’Attaque des clones,
2002) ont subi à leur sortie une avalanche de critiques contradictoires,
et qui témoignaient la plupart du temps d’une déception
amère et forcément nostalgique de la première
trilogie. La Revanche des Sith a ceci de particulier qu’elle
révèle la véritable nature faustienne d’Anakin
Skywalker. Si les contes de fées se terminent bien, l’épopée
se devait, pour accéder pleinement au rang de mythe se clore
(ou plutôt s’articuler) dans la tragédie. C’est
pourquoi cet épisode, magnifié par l’opéra
sombre et baroque de John Williams, décline jusqu’à
son paroxysme toutes les figures dialectiques de la chute et de
la limite, propres au mythe de Faust et au drame de sa destinée.
Le vertige temporel
Le personnage de Faust est d’abord une variante moderne des
mythes d’Icare et de Prométhée, qui dans la
mythologie grecque fut puni pour avoir volé le feu, la «
science » aux hommes (et donc pour avoir voulu devenir semblable
à Dieu). C’est Marlowe qui en 1587 (en pleine Renaissance)
a fixé pour la première fois dans son Volksbuch
(improprement nommé « livre populaire ») la légende
du docteur Faust, avant que Goethe n’en fasse un des héros
type de la modernité à la fin du XVIIIe siècle.
Au-delà du souvenir du Faust historique, le personnage devient
l’archétype du chercheur intellectuel, qui signe un
pacte avec le diable, pour avoir accès au savoir absolu (et
interdit). Il finit déchiqueté dans la version du
XVIe siècle, programmé pour la damnation éternelle,
alors que Goethe lui ouvre une voie vers la rédemption grâce
à l’amour de Marguerite (l’accès à
l’immortalité passe par l’amour, le lien avec
l’infini). Le mythe stigmatise donc d’emblée
les limites de la condition humaine et la volonté de dépasser
cette condition de mortel. Une des premières citations chez
Marlowe, comme chez Goethe réside dans la volonté
d’agir sur la vie elle-même. Le mythe se rapproche en
cela d’une autre grande figure née au début
du XIXe siècle : Frankenstein. Mais alors que Faust ne se
définit que grâce à Méphistophélès,
Frankenstein n’a pas besoin du diable (donc de la magie) pour
dépasser sa condition et se lance dans un processus «
rationnel » pour créer sa créature.(4)
Faust demeure - pour reprendre l’expression
de Michel Schneider- une figure du franchissement. Non de la morale,
mais du temps. Et Schneider de rappeler que ces deux figures clé
de la mythologie moderne subissent l’effroi de leur
propre désir. Car un désir qui atteint son but se
cogne directement contre la mort.(5) Cette volonté de dépasser
les limites imposées par le temps vont se dessiner très
tôt chez Anakin, qui refuse la mort (celle de sa mère,
puis celle de sa femme Padmé) et qui a la prodigieuse capacité
de construire des machines (un ersatz de vie) depuis sa plus tendre
enfance (le droide C-3PO). Dans La revanche des Sith, Dark
Sidious est clairement associé au diable : Sa nature est
double, il divise (dia-bolos) et s’oppose (satan).
Même si sa représentation évoque davantage celle
de la Mort (cf Le sceptième sceau de Bergman), il
est souvent rapproché d’un personnage cornu et l’ordre
qui vise à exterminer tous les Jedi se nomme 66, en référence
au chiffre du diable 666. Et c’est parce qu’il propose
à Anakin la voie d’un savoir interdit, seul connu du
divin : le pouvoir sur la mort (secret que son mentor Dark Plagueis
a soi-disant percé), que le jeune Jedi accepte de passer
contrat avec le coté obscur. George Lucas a d’ailleurs
évoqué la comparaison entre Faust et Anakin dans Variety
(à la suite de Campbell) (6) , ainsi que Ian MacDiarmid à
propos de son personnage : « Une fois bien au centre,
il se met à séduire Anakin politiquement et l’encourage
à passer un pacte faustien, et en quelque sorte, à
vendre son âme au diable. Cela rappelle un peu le péché
originel dans le jardin avec le serpent, la pomme d’Adam et
Eve. Cela dit, une certaine partie d’Anakin, peut-être
la moitié, souhaite aller dans cette direction : il recherche
vraiment ce pouvoir. » (7)
La vitesse et l’instant
Là où la tragédie faustienne prend tout son
sens dans La Revanche des Sith, c’est que malgré
cette plainte mélancolique envers ce désir de temps,
l’éternité rêvée n’a pas
lieu et le pacte scellé symboliquement avec Palpatine / Dark
Sidious se fige dans l’instant, à l’image des
statues mortuaires et du bas-relief représentant la guerre
qui illustrent en arrière plan la scène de l’adoubement.
Comme Faust, Anakin veut jouir ici et maintenant de l’omniscience
et de l’omnipotence, sur terre. La notion d’infinitude
liée à la damnation éternelle étant
oubliée pour faire place au plaisir (et au pouvoir) de l’instantané.
Cet instantané de vie, concentré
dans la fougue et l’impatience d’Anakin existait déjà
en filigrane dans La Menace fantôme. Anakin-enfant
souhaitait déjà dépasser les limites imposées
par les lois physiques. Et la course automobile (la célèbre
course de modules) en constitue un des fragments, une manière
de voler un instant d’éternité. Le besoin de
vitesse ne quittera jamais Anakin. Vivre vite, mourir vite, quitte
à se brûler. Mais loin de devenir la libération
amorcée dans l’épisode I, ce mouvement perpétuel
le cloue sur place, lui donne déjà l’idée
d’un Enfer labyrinthique qui ne propose pas d’issue.
La vitesse est une fausse sortie vers l’Infini.
Le cercle de la servitude
Le pacte avec le diable est en soi une notion suicidaire puisque
l’homme aliène volontairement sa liberté au
Mal. Anakin naît esclave, rêve de « libérer
tous les esclaves de Tatooine » et finit à nouveau
esclave de ses désirs et de son insatisfaction. Ce n’est
plus la main ici, figure de l’identité (qui est sans
arrêt mutilée dans le film) qui contracte la signature
(la responsabilité) mais l’adoubement qui reformule
le rapport de vassal à seigneur. La recherche de figures
paternelles identitaires (Qui-Gon, Obi-Wan, Palpatine) noue (phagocyte)
sans arrêt Anakin à l’Autre. Cette dimension
cloisonnante trouve son apogée avec le masque de Dark Vador.
En signant virtuellement son pacte, Anakin se retrouve littéralement
enfermé dans son propre tombeau. La séquence de transformation
Anakin / Dark Vador n’a rien de triomphal : Anakin, défiguré,
regarde avec horreur (comme Winslow Leach dans Phantom of the
Paradise de Brian de Palma, 1974) le mur qui va l’enterrer
vivant.
De la même manière, la corruption
du sénat, énoncée dès La Menace
fantôme, mène vers la dictature, la soumission
à un seul homme. Lors du combat entre Dark Sidious et Yoda,
c’est toute la démocratie qui vole littéralement
en éclats (la destruction orchestrée des sièges
du sénat). C’est, comme le signale Padmé, «
la mort de la liberté sous les applaudissements ».
Goethe nous plongeait déjà dans le premier acte de
son Faust II dans un monde politique corrompu, signalant que «
le monde contemporain est tout entier méphistophélique
et faustien »(8) . Servitude volontaire ou échéance
(déchéance ?) inéluctable ? Pour Bill Krohn,
chaque héros de La menace fantôme « accomplit
une bonne action qui mène au triomphe du coté obscur
dans La revanche des Siths».(9) C’est en tuant
Dark Maul qu’Obi-Wan permet à Dark Tyranus/ Comte Dooku
de s’allier à Dark Sidious. Dooku mort, la place est
ensuite vacante pour Anakin (les Siths ne s’associant que
par paire). Qui-Gon pense trouver l’élu et sauve Anakin
de l’esclavage. Plus tard, la sénatrice Padmé
Amidala force le chancelier Valorum, trop faible, à démissionner.
Il est remplacé par Palpatine. Enfin, Jar-Jar votera les
pleins pouvoirs à Palpatine. Ces répétitions,
ces structures en boucles, et cette inversion de signes montrent
que la mort de la démocratie n’est pas linéaire,
qu’elle n’est pas le fait d’un seul homme fanatique,
mais d’une foultitude d’emboîtements, souvent
complexes qui mènent à l’inéluctable.
C’est en croyant faire le bien que ironiquement le mal échoit
au terme de l’hémicyclique.
Anakin et Palpatine contemplent d’ailleurs
une sphère encore à l’état embryonnaire,
dans la scène de l’Opéra Galactique, sous les
chants mortuaires qui semblent sortir de terre, avant de méditer
à nouveau, dans un des plans finaux du film devant la fameuse
étoile noire.
Les figures de la chute
La Revanche des Sith nous propose de fréquentes
plongées en apnée, annonciatrice de la chute finale
d’Anakin, enjeu principal du pacte faustien et rappel de la
Chute primordiale, provoquée par l’orgueil de l’humanité
dans la Genèse. Dès l’ouverture, la bataille
épique au-dessus de Coruscant, Obi-Wan et Anakin n’en
finissent pas de tomber, d’être suspendus dans les airs
et de frôler à chaque fois l’écrasement
(la scène de l’ascenseur, l’atterrissage du vaisseau…).
Plus tard, Obi-Wan s’enfonce dans une planète-cratère
composée de puits : Utapau, avant de disparaître sous
l’eau, lors de l’attaque contre les Jedi. Yoda est lui
aussi lancé dans le vide du sénat, dans la béance
de la démocratie. Jusqu’au duel Obi-Wan / Anakin, qui
évoque celui de l’archange guerrier Saint Michel et
de l’ange déchu Lucifer, que le vertige des grandeurs
(la rébellion contre le pouvoir en place, l’insolence,
l’orgueil de la connaissance) fait choir dans le gouffre des
Enfers, sur le thème de « Battle of the Heroes »,
rappel lointain de La Marche funèbre de Frédéric
Chopin. La partition renvoie également à La Nuit
sur le mont Chauve de Modest Moussorgsky, qui accompagne la
naissance d’un démon entièrement noir et la
chute des âmes damnées en Enfer dans le film d’animation
Fantasia (1940). Mais aussi à un des principaux
thèmes d’Amistad (Steven Spielberg, 1997)
qui traite de l’esclavagisme, composé aussi par John
Williams.
Mustafar, planète volcanique rouge, recouverte
de lave, et constamment en ébullition ne peut pas mieux évoquer
cette zone géographique de la perdition (antédiluvienne)
et du supplice éternel. Dark Vador (reconstitué) ne
se lève pas sur le thème de la marche impériale
mais sur le bouleversant requiem de John Williams (The Immolation
Scene). Sa re-naissance évoque donc aussi la chute, comme
deux figures antagonistes qui se répondent (et qui seront
reprises en montage parallèle par la mort de Padmé
et la naissance des jumeaux). D’ailleurs, à partir
du moment où Dark Sidious lance l’ordre 66, la seconde
partie du film, celle qui évoque la chute, se déroule
très vite (on est encore dans la vitesse et l’instantané),
comme si les rouages enclenchés par le pacte s’emballaient
subitement vers le broiement. Le passage du coté obscur,
l’extermination des Jedi, la bataille, la mutilation et la
restauration s’enchaînent sans temps mort. Le discours
qui abondait dans l’épisode I n’a plus sa place
dans cette seconde partie de La Revanche des Sith.
La recherche de frontières
Dans THX 1138 (1971), George Lucas était déjà
obsédé par cette notion de limite et de la fuite impossible
du héros, dans un monde paradoxal, à la fois clos
et sans barrière. La boucle infernale se recrée ici,
comme le piège de l’insatisfaction (George Lucas faisant
lui-même figure d’éternel insatisfait en retouchant
sans arrêt ses films).
La saga Star Wars se dote d’une
véritable cartographie galactique, bien plus gigantesque
que celle décrite dans les deux trilogies. L’univers
de Lucas se présente comme une vaste mappemonde, avec des
cercles concentriques qui s’élargissent autour d’un
noyau. La Galaxie se compose par conséquent d’un centre
de vie : Coruscant, le lieu où se trouve le Sénat
Galactique et le Conseil des Jedi, les deux entités qui gèrent
la République. Alderande, centre culturel de la galaxie se
trouve également dans le noyau. C’est la planète
du sénateur Organa et de sa fille adoptive (Leia) qui sera
détruite par l’étoile noire dans l’épisode
IV. Plus on s’éloigne du noyau (de la civilisation,
des institutions), plus on risque de se retrouver à la lisière
de mondes inconnus et dangereux. De nombreuses planètes se
trouvent à la bordure moyenne et jouent encore un rôle
politique (Naboo, Kashyyyk). D’autres se situent dans la bordure
extérieure, à l’ultime frontière entre
la matière et le vide spatial. C’est le cas du système
Dagobah composé de marécages, où Yoda se réfugie,
d’Endor, la planète des Ewoks, et bien sur de Tatooine,
la planète natale d’Anakin peuplée des criminels
les plus dangereux de toute la galaxie. Ce sont souvent dans ces
régions « limites » que les exilés se
cachent et que les échanges illégaux s’y développent.
La géographie cosmogonique (grecque, arabe,
médiévale) concevait le monde comme une sphère
imaginaire, mystique, découpée en cercles concentriques,
ou quadrillée, dont le mouvement se définissait uniquement
par rapport à un centre religieux. (Dans la théologie
chrétienne, Dieu aurait tracé le monde avec un compas).
La forme parfaite du cercle, inaccessible à l’homme
ne connaît ni début, ni fin, ni direction, ni orientation.
C’est une forme spirituelle (contrairement au carré
qui est matériel) qui introduit des rapports hiérarchiques
entre les mondes (Dans La Divine Comédie de Dante,
les cercles concentriques sous-entendent des mondes supérieurs
et inférieurs). Le symbole du cercle est souvent recrée
dans la vie institutionnelle : à travers l’hémicyclique
du sénat ou le Conseil des Jedi (semblable à la table
ronde des Chevaliers du Moyen Age). D’ailleurs, Anakin reste
en marge du cercle. Il n’est pas accepté en tant que
maître, ne peut par conséquent siéger et se
positionne toujours dans une frontière floue.
Le combat pour les frontières et le parcours
solitaire des mercenaires n’est pas sans rappeler la mythologie
de la piraterie, qui connut surtout son apogée à partir
de l’époque moderne (XVIe siècle), à
l’heure des grandes découvertes et de l’expansion
(souvent colonisatrice) du monde. Les corsaires de l’espace
sont une survivance de cet imaginaire. Dans le space opera d’origine,
l’espace est décrit comme une métaphore de l’océan,
et les planètes représentent des îles. Dans
les années 60, Edmond Hamilton publie d’ailleurs un
des romans de « pirates de l’espace » le plus
connu du siècle, la trilogie du Le loup des étoiles,
où l’on découvre un certain Morgan Chane, un
puissant pirate spatial qui vit dans un monde mercantile et barbare
et qui devient renégat après avoir tué un des
siens. Une figure que l’on a rapproché du Han Solo
de l’épisode IV.
L’intrusion de la machine
La machine aussi dépasse les limites qui lui sont imparties,
en s’immisçant dans l’homme. Le rapport à
la technologie est au coeur des deux trilogies. Dans Star Wars,
les machines sont assujetties aux humains, contrairement aux animaux
et monstres zoomorphes qui possèdent une véritable
autonomie, leurs codes, leurs règles, leurs gouvernements
(cf les Gungans, les Hutts). La machine, elle, est au service de
l’homme (droides) et représente encore un état
inférieur. Les lieux publics font même de la ségrégation
anti-droides. Alors que la métamorphose en animal a toujours
été considérée comme une punition infligée
aux hommes depuis l’Antiquité, ici, c’est le
« devenir-machine » qui constitue le châtiment
suprême.
Le personnage de Grievous représente une
sorte de prototype archaïque de Dark Vador. Seuls demeurent
chez lui des organes et des yeux humains dans une carcasse entièrement
mécanique. La machine a totalement envahi / grignoté
physiquement son humanité. Obi-Wan traite d’ailleurs
Grievous de « barbare », alors que lui-même fera
preuve d’une étonnante barbarie en mutilant totalement
Anakin.
Enfant, Anakin était une sorte de Frankenstein
de génie, amoureux des machines, créateur de droides
et de modules. La Menace fantôme et L’Attaque
des clones insistent sur ce rapport constant (voire fusionnel)
entre Anakin et la mécanique. « Pourquoi la vie
n’est pas aussi simple que la mécanique ? »,
dit-il après la mort de sa mère. C'est à dire
: « Pourquoi la mort ne se répare t-elle aussi
facilement qu’une machine ? » Ironiquement, ce
génie technologique, sorte de prolongation de son esprit
et de ses mains, sera celui qui scellera son tombeau et qui fera
de lui, non plus le créateur, mais la créature de
Frankenstein. Les rôles sont inversés. Anakin devient
un homme-machine. La stupéfiante scène de la reconstruction
d’Anakin et de sa transformation en Dark Vador emprunte aux
films d’horreur des années 30. Les sons rajoutés
à la scène du laboratoire sont d’ailleurs les
sons des vrais accessoires du film Frankenstein de James
Whale (1931).(10)
Alors que l’hybridation animale fait appel
aux instincts, aux pulsions (souvent sexuelles), le « devenir-machine
» effraie car il neutralise les émotions, il uniformise,
il nivelle. L’industrialisation (C3P-O est effrayé
par « ces machines qui fabriquent des machines »
dans L’Attaque des clones) est décrite visuellement
comme un espace infernal. Le clonage lui-même rapproche l’homme
de la sérialisation. Dans La Revanche des Siths,
Anakin est reconstruit par des droides qui lui attachent des jambes
de métal, froidement, sans aucune once de compassion, alors
que lui, homme tronc, hurle de douleur. Ce laboratoire clinique
contraste singulièrement avec le caractère passionné
et hyperémotif d’Anakin. Et la philosophie Jedi qui
refuse la peur, l’attachement et toutes les émotions
en règle général n’est pas très
loin finalement de ce « devenir machine ». Car la recherche
de purification est, somme toute, assez incompatible avec la nature
humaine. En versant des larmes lors de son combat contre Anakin,
Obi-Wan brise enfin le gel des émotions que lui impose sa
philosophie. Et on peut imaginer que l’humanisation des deux
robots protagonistes (C3P-O ou R2-D2) apporte un contraste à
cette « déshumanisation » des Jedi.
L’art de la charnière
Cette peur technologique prend aussi ses racines dans le mythe de
Faust, à l’époque charnière des Lumières
et de l’ère industrielle. Le Faust qui fabrique un
homoncule (homonculus) ouvre la voie aux manipulations
génétiques et aux hybridations de toute sorte, qui
portent directement atteinte à la nature de l’homme.
C’est peut-être pour cela aussi que la machine n’est
pas lisse dans Star Wars. Elle est sans arrêt réparée,
assemblée, bricolée. Comme si, en montrant ses rouages,
son squelette, (visible et audible), George Lucas la rendait plus
familière, moins omnipotente. Ce regard de proximité
était très présent dans la première
trilogie. Un sous-genre (au sens de sous-ensemble) de la science-fiction
a été inventé pour expliquer cette tendance:
le steampunk. Les intrigues se déroulent généralement
dans une Angleterre victorienne, mais le genre s’étend
aussi à tout ce qui renvoie à la Révolution
industrielle : les machines boulonnées un peu rouillées,
grinçantes et toussoteuses, qui ne fonctionnent pas toujours
très bien, le sabre, le pistolet, les leviers, les roues
dentées, le fer à souder. Après la chute de
la République Galactique, le monde d’ailleurs se désagrège
très vite en une génération (d’Anakin
à Luke), puisque dans la première trilogie (épisodes
IV, V, VI), on voit souvent Han Solo et Chewbacca réparer
le Millenium Condor (leur vaisseau) à coup de clés
à molette en pataugeant dans le cambouis.
Mais cet art de la charnière est également
présent dans la nouvelle trilogie. Le bras articulé
d’Anakin est montré en gros plan (sous la forme d’un
squelette de métal) dans la dernière séquence
de L’Attaque des clones. Et la couture du corps atteint
son paroxysme dans La Revanche des Siths, où Anakin (tel
un homme réparé et rafistolé) retrouve un peu
l’imagerie du pirate, de l’ange noir damné, associé
à la mort, souvent amputé et affublé de jambes
de bois, de prothèses et de cicatrices sur le visage.
La musique de Star Wars souligne également
l’importance de la charnière. Comme l’avait fait
par exemple Prokoviev pour Pierre et le loup, John Williams a créé,
en collaboration avec Lucas un thème pour chaque fonction.
Chaque maillon constituant une œuvre musicale totale, entre
Stravinsky, Holst, Korngold et Tchaïkovski. La transition musicale
dans les deux trilogies de Star Wars monte d’ailleurs toujours
d’un degré sonore, pour accentuer davantage le passage
entre les scènes, la liaison mais aussi la rupture. La saga
Star Wars a été conçue au départ
par George Lucas comme un seul et même film. Chaque épisode
ne pouvant être vraiment « isolé » de son
ensemble. Chacun constituant l’organe mouvant d’un vaste
cycle, d’un immense corps hybride mais solide. C’est
ainsi que le squelette musical du thème d’Anakin prend
par exemple forme dans La Menace fantôme (sous une
forme encore enfantine et presque merveilleuse), avant de gagner
en rugosité pour devenir la « Marche Impériale
» identifiable.
Après la sortie des épisodes I et
II en 1999 et 2002, les critiques reprochèrent à George
Lucas d’avoir conçu ses films comme de gigantesques
puzzles, et d’avoir « failli» dans l’assemblage
des pièces entre elles. Le collage entre les images numériques
et les personnages de chair, et la rapidité avec laquelle
les plans s’enchaînent, comme un feuilletage d’éléments
disparates, furent pour beaucoup dans ces critiques. Mais il y a
fort à parier que dans quelques années, on trouvera
désuet et touchant ces raccords (souvent visibles) entre
les décors et les personnages de synthèse et le réel.
Comme on trouve touchant aujourd’hui l’animation manuelle
d’un monstre comme Jabba dans la première trilogie.
Pourquoi cette saga opératique, avant tout plastique et sonore
ne pouvait être autre chose qu’une œuvre cinématographique
? Comment l’opéra conçu par George Lucas influence
t-il (et influencera t-il) encore durablement le paysage cinématographique
actuel ? George Lucas revisite t-il le mythe de Faust (les limites
du pouvoir, les limites de la condition humaine, les limites de
l'homme moderne et "goethéen"), alors que le thème
a été décliné ces dernières années
sur un mode parodique ? Et en quoi la nouvelle exploration de ce
thème "romantique" rééclaire-t-elle
nos actualités ?
Notes:
(1) Rafik Djoumi, « Aux origines de George Lucas » in
Ciné-Live, HS, avril 2005, pp 68-73
(2) Laurent Jullier, Star Wars, anatomie d’une saga, Editions
Armand Colin, 2005
(3) En témoigne la célèbre scène où
Luke décapite « virtuellement » Dark Vador, puis
s’aperçoit que le visage du père tué
n’est autre que le sien.
(4) Sylvie Parizet, « Frankenstein, un nouveau Faust ? »
in Faust ou la mélancolie du savoir, collectif dirigé
par Jean-Yves Masson, Editions Desjonquères, 2003, pp 117-125
(5) Michel Schneider, « L’effroi du désir »
in Faust ou la mélancolie du savoir, op.cit, p 112
(6) George Lucas, quoted in J. Windolf, “Star Wars: The Last
Battle,” in Vanity Fair, 2005
(7) Interview de Ian McDiarmid in Lucasfilm Magazine, hors série,
2005, p 43
(8) Jacques Le Rider, « Faust II : le dernier mot de Goethe
sur le monde moderne » in Faust ou la mélancolie du
savoir, op.cit, p 57
(9) Bill Krohn, « Inverser les signes » in Cahiers du
Cinéma, mai 2005, pp 18-19
(10) on Magid, « Ben Burtt, le maître du son »
in Lucasfilm Magazine, hors série, 2005, p 80
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