ANALYSE
2004

LOST HIGHWAY

Réalisateur: David Lynch
Interprètes: Patricia Arquette, Bill Pullman
Image: Peter Deming
Année: 1997

 

LOST HIGHWAY, David Lynch (1997)

Et si je pouvais être quelqu’un d’autre ?
Par le réalisateur Peter Chung

Peter Chung est récemment le réalisateur de « Matriculated », peut-être le plus décalé et original des films Animatrix (2003), il est aussi le créateur de nombreux court-métrages d’animation, dont la série MTV « Aeon Flux » et à l’origine des fameux Razmokets. L’article qui suit est un hommage de Peter Chung sur le film Lost Highway de David Lynch.

Cadrage publie ce texte inédit car, outre notre vif intérêt et amitié portés à l’originalité des films de Peter Chung, il nous semble intéressant, voire fondamental, de mettre en lumière les réflexions écrites des réalisateurs. Les grands cinéastes sont nécessairement, par définition, de grands critiques. La réciproque est on le sait moins évidente.

Il y a plusieurs années, le Musée d’art du conté de Los Angeles a présenté une rétrospective des films de David Lynch. La revue Weekly de Los Angeles a publié sur Lost Highay une critique acerbe de Paul Malcolm qui m’a suffisamment mis en colère pour que je leur envoie cette lettre, qu’ils ont ensuite publiée (sous une forme bien plus brève).

Très bien si Paul Malcolm admet ne pas comprendre le film de David Lynch Lost Highway – mais la façon dont il peut ensuite affirmer que Lynch lui-même n’est pas le seul à être incapable de trouver la signification et la visée du film, mais qu’il en va de même pour tout le monde, apparaît comme un signe d’une suffisance déconcertante. Ce qui est regrettable, c’est que Mr Malcolm, qui semble avoir beaucoup d’estime pour les précédentes œuvres de Lynch, a du complètement passer à côté de ce qui constitue sûrement, jusqu’à aujourd’hui, le film le plus pensé de Lynch. Malgré l’absence de réaction qu’a entraîné le film (particulièrement parmi les critiques), la logique de Lost Highway est assez simple et évidente – une fois que vous avez opéré le changement que requiert le film au niveau de la conscience.

En un mot : Fred (Bill Pullman) assassine sa femme Renee (Patricia Arquette). Le souvenir du massacre, immortalisé sur une cassette vidéo, suffit pour le déclarer coupable. Sa culpabilité est faite, il se morfond dans une cellule, un homme condamné qui n’a pas d’issue. Il lui faudrait un miracle pour racheter sa vie, et il s’en produit un. On lui offre une deuxième vie, une seconde chance. Il parvient à échanger sa vie avec celle d’un jeune homme innocent, Pete (Balthazar Getty). Le piège réside dans le fait qu’il ne se souvient pas de sa vie précédente, lorsqu’il était Fred. Il rencontre Alice (jouée également par Patricia Arquette), que nous, nous reconnaissons contrairement à lui. (La présence de Patricia Arquette dans deux rôles n’est pas une bizarrerie anodine mais constitue un élément crucial pour illustrer le fait qu’il ne se souvient pas de sa vie précédente. Aussi, il s’avère qu’elle est, dans un sens, le fantôme de la femme de Fred, le jeune Pete est alors induit en erreur…) Fred/Pete entreprend alors de recommencer à perturber sa femme à travers une série de gestes imprudents qui, semblent représenter pour lui des démonstrations de liberté (rébellion), et qui, pour le spectateur apparaissent comme le gâchis de son précédent sursis vis-à-vis de la mort. Assez rapidement, il tue à nouveau. Dans le désert, il rencontre le farceur cosmique (Robert Blake), le temps revient en arrière (la baraque brûle à l’envers) et Pete redevient Fred. La cruelle plaisanterie dont il a fait l’objet est révélée ; il a apprit la leçon, qu’il n’y pas d’échappatoire, qu’il n’y a aucun intérêt à être quelqu’un d’autre, peu importe qui nous sommes, nos actes font partie de nous.

Je ne peux développer ici les intrigues secondaires qui font participer le personnage de Robert Loggia (sa relation avec Renée/Alice et le supposé motif de Fred pour la tuer), le personnage de Robert Blake (une sorte de marraine de conte de fée capable de se déplacer dans le temps et dans l’espace), la police, la rupture avec le temps linéaire (au profit du temps intérieur), pour ne pas citer l’usage éloquent et audacieux du son et de l’image qui caractérise l’oeuvre d’une force créatrice sans retenue au moment d’apaiser le public conformiste.

Lost Highway est un film important car son objectif réside dans le fait d’inventer de nouveaux modes d’expression profondément personnels ainsi que des notions insaisissables. Lynch nous invite à réfléchir sur le sens de ce que veut dire être ce que nous sommes – c'est-à-dire « comment ce fait-il que je suis qui je suis, et pas quelqu’un d’autre ; et si je pouvais être quelqu’un d’autre ? ». Cette question « Pourquoi ne suis-je pas né quelqu’un d’autre, à une autre époque et dans un autre lieu », est le mystère le plus obscur de la vie, et certainement le plus universel. Pour moi, l’effet secondaire le plus passionnant survenu après avoir vu Lost Highway, est la possibilité de penser que si j’ai vécu d’autres vies mais que je ne m’en souviens pas, je peux peut-être vivre comme si je m’en souvenais et non pas comme Balthazar Getty. En tant que spectateurs, nous souhaitons qu’il puisse s’inspirer de la sagesse qu’il a hérité de Bill Pullman – le film est indirectement favorable à la conscience collective.

D’autres films hollywoodiens comme : Big, Switch, All of me, Vice Versa, etc. ont souvent émis l’idée d’échanger les identités mais ils sont tous des tricheries dans la mesure où ils permettent à l’individu de garder sa conscience et sa mémoire originelles tout en adoptant une seconde identité. Pour autant que je sache, Lost Highway est le premier film à étudier sérieusement ce sujet, et il n’y va pas de main morte (Si je deviens toi, je deviens quelqu’un qui ne se souvient pas avoir été moi – bien entendu.)

Pour Lynch, le film représente un pas en avant dans le sens où il n’existe plus une nette délimitation entre les bons et les mauvais personnages. Alors que dans Blue Velvet ou Twin Peaks, il jouait sur une forte division entre l’innocence et le mal, dans Lost Highway, ces deux impulsions sont présentes chez les personnages principaux. Le caractère accepatble de Blue Velvet est principalement du au ton essentiellement parodique de ce film ; aussi stupéfiante qu’elle soit, cette oeuvre ne cesse d’être un film qui fait référence (et réagit à) à un genre de film particulier.

Lost Highway est un film qui s’intéresse beaucoup à la métaphysique et pas du tout à la psychologie, ce qui explique peut-être pourquoi ses significations ont des publics si peu attentifs. Lorsque Bill Pullman tue sa femme, je suppose que la plupart des spectateurs veulent savoir pourquoi il l’a fait. (Perspective dans laquelle je suis certain que la plupart des réalisateurs se seraient aussi dirigés). Lynch ne s’intéresse pas vraiment à cette question. Dans toute œuvre de fiction, les réponses à de telles questions sont, en fin de compte arbitraires. Lynch ne s’attarde pas du tout ni sur le procès, ni sur la question de la culpabilité, ou sur la rationalisation psychologique. Ce qui importe, c’est le transfert de la vie d’un homme vers celle d’un autre, et le fait que cet homme soit une âme condamnée accroît considérablement l’enjeu.

Dans tous les films de Lynch, la compréhension n’apparaît que comme le résultat d’un changement de notre cadre de référence, notre esprit qui prend tout au pied de la lettre, notre conscience ordinaire ne nous est pas très utile. Et cela parce qu’avec Lynch, il n’y a pas de différenciation entre les évènements d’ordre interne et ceux d’ordre externe. Il permet aux états internes de ses personnages de se projeter librement dans le monde extérieur et il le fait sans procédés d’explication ; c’est la méthode de la poésie.
Après un an d’articles hostiles, de critiques montrant des signes de déception, et d’indifférence de la part du peuple, Lost Highway mérite d’être réévalué par rapport à la contribution vitale qu’il a apporté au cinéma américain moderne. Nous calomnions nos artistes contemporains majeurs à nos risques et périls culturels.

Texte original:

Several years ago, the L.A. County Museum of Art ran a retrospective of the films of David Lynch. The L.A. Weekly ran a dismissive review by Paul Malcolm of Lost Highway which angered me enough that I sent them the following letter, which they then published (in much shortened form).

Fine if Paul Malcolm confesses to not understanding David Lynch's film Lost Highway -- but how he can then go on to assert that not only Lynch himself is unable to find the meaning and purpose in the film, and neither can anybody else, seems like baffling conceit. What's unfortunate is that Mr. Malcolm, who appears to have high regard for Lynch's earlier work, should have missed the point entirely of what is probably Lynch's most serious-minded film to date. In spite of the generally vacant response the film has engendered (especially among film critics), the logic of Lost Highway is actually quite simple and clear -- once you make the shift in consciousness the film demands.

In a nutshell: Fred (Bill Pullman) murders his wife, Renee (Patricia Arquette). The record of the carnage, captured on videotape, is enough to convict him. His guilt a fait accompli, he languishes in a cell, a condemned man with no way out. He'd need a miracle to redeem his life, and he gets one. He's granted a second life, a second chance. He gets to switch lives with an innocent younger man, Pete, (Balthazar Getty). The catch is, he has no memory of his original life as Fred. He encounters Alice (also played by Patricia Arquette), whom we recognize, but he doesn't. (The casting of Arquette in the double role is not gratuitous weirdness, but crucial in driving home the point that he has no memeory of his previous life. Also, it turns out that she is,in a way, the ghost of Fred's wife, come to lead young Pete astray...) Fred/Pete then proceeds to screw up his life all over again by making a series of unwise moves, which to him, seem like expressions of freedom (rebellion), but to the viewer, seem like a wasteful squandering of a precious reprieve from doom. Pretty soon, he's committed murder all over again. In the desert, he encounters the cosmic Joker (Robert Blake), time runs backward (the shack burning in reverse) and Pete reverts back to being Fred. The cruel joke played on him is revealed; he has learned his lesson, that there is no escape; that there is no advantage to being another person; that no matter who you are, your actions are your own.

I haven't the space here to elaborate on the subplots involving the Robert Loggia character (his involvement with Renee/Alice and Fred's suggested reason for killing her), the Robert Blake character (a kind of fairy Godmother figure with the ability to cross time and space), the police, the violation of linear time (in favor of interior time), not to mention the daring, expressive use of sound and image marking the work of a creative force unfettered with appeasing the conventional audience.

Lost Highway is an important film because its purpose is to invent new modes of expressing deeply personal and elusive notions. Lynch invites us to speculate on the meaning of what it means to be who we are -- that is, "how is it that I am who I am, and not someone else; what if I could be another person?". This question of "why wasn't I born as someone else, in another time and place", is the deepest mystery of life, and probably the most universal. For me, the most fascinating byproduct of having seen Lost Highway is the implication that if I've lived other lives, but have no memory of them, perhaps I can live as if I had that memory, and not like Balthazar Getty. As viewers, we wish that he might draw upon the wisdom he gained from Bill Pullman -- the film is indirectly in favor of collective consciousness.

Other Hollywood films have regularly put forth the idea of switching identities in Big, Switch, All of Me, Vice Versa, etc. but they are all cheats in that they allow the individual to retain his original awareness and memory while embodying the second identity. Lost Highway, as far as I know, is the first film to explore this theme seriously, with no punches pulled. (If I become you, I become someone who has no memory of having been me -- of course.)

For Lynch, the film marks a step up, in that there is no longer a clear line between good and evil characters. Whereas in Blue Velvet and Twin Peaks, he played on strong divisions between the innocent and the evil, in Lost Highway, these impulses are both present in the principal characters. Also, the palatability of Blue Velvet is largely due to the essentially spoofy tone of that film; as stunning a work as that is, it never ceases to be a film referential to (and a reaction to) a particular genre of film.

Lost Highway is a film highly interested in metaphysics and not at all in psychology, which may be why its meanings have so eluded audiences. When Bill Pullman kills his wife, I suppose that most viewers want to know why he did it. (The angle I'm sure most directors would have pursued, also). Lynch is not really interested in that question. In any work of fiction, answers to such questions are ultimately arbitrary. Lynch spends no time at all on either the trial, the question of guilt, or a psychological rationalization. The transference of one man's life to another's is the point, and having that man be a condemned soul raises the stakes dramatically.

In all Lynch films, understanding only comes as a result of a shift in one's frame of reference; our literal-minded, workaday consciousness is of little use. This is because with Lynch, there is no differentiation between internal and external events. He allows the internal states of his characters to be projected freely into the external world, and he does so without explanatory devices; this is the method of poetry.

After a year of hostile reviews, of critics shaking their heads in disappointment, and of popular indifference, Lost Highway deserves reevaluation as a vital contribution to modern American film. We malign our important contemporary artists at our own cultural peril.

Essai de Peter Chung “ The State of Visual Narrative in Film and Comics”
http://www.awn.com/mag/issue3.4/3.4pages/3.4chung.html

Extraits des films de Peter Chung :
http://www.acmefilmworks.com/dir_folders/dirChung/chung.html

 

Peter Chung, Cadrage février 2004

 

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