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LOST HIGHWAY, David Lynch (1997)
Et si je
pouvais être quelqu’un d’autre ?
Par le réalisateur Peter Chung
Peter Chung est récemment le réalisateur
de « Matriculated », peut-être le plus
décalé et original des films Animatrix (2003),
il est aussi le créateur de nombreux court-métrages
d’animation, dont la série MTV « Aeon Flux
» et à l’origine des fameux Razmokets.
L’article qui suit est un hommage de Peter Chung sur le film
Lost Highway de David Lynch.
Cadrage publie ce texte inédit car,
outre notre vif intérêt et amitié portés
à l’originalité des films de Peter Chung, il
nous semble intéressant, voire fondamental, de mettre en
lumière les réflexions écrites des
réalisateurs. Les grands cinéastes
sont nécessairement, par définition, de grands critiques.
La réciproque est on le sait moins évidente.
Il y a plusieurs années, le Musée
d’art du conté de Los Angeles a présenté
une rétrospective des films de David Lynch. La revue Weekly
de Los Angeles a publié sur Lost Highay une critique acerbe
de Paul Malcolm qui m’a suffisamment mis en colère
pour que je leur envoie cette lettre, qu’ils ont ensuite publiée
(sous une forme bien plus brève).
Très bien si Paul Malcolm admet ne pas comprendre
le film de David Lynch Lost Highway – mais la façon
dont il peut ensuite affirmer que Lynch lui-même n’est
pas le seul à être incapable de trouver la signification
et la visée du film, mais qu’il en va de même
pour tout le monde, apparaît comme un signe d’une suffisance
déconcertante. Ce qui est regrettable, c’est que Mr
Malcolm, qui semble avoir beaucoup d’estime pour les précédentes
œuvres de Lynch, a du complètement passer à côté
de ce qui constitue sûrement, jusqu’à aujourd’hui,
le film le plus pensé de Lynch. Malgré l’absence
de réaction qu’a entraîné le film (particulièrement
parmi les critiques), la logique de Lost Highway est assez simple
et évidente – une fois que vous avez opéré
le changement que requiert le film au niveau de la conscience.
En un mot : Fred (Bill Pullman) assassine sa femme
Renee (Patricia Arquette). Le souvenir du massacre, immortalisé
sur une cassette vidéo, suffit pour le déclarer coupable.
Sa culpabilité est faite, il se morfond dans une cellule,
un homme condamné qui n’a pas d’issue. Il lui
faudrait un miracle pour racheter sa vie, et il s’en produit
un. On lui offre une deuxième vie, une seconde chance. Il
parvient à échanger sa vie avec celle d’un jeune
homme innocent, Pete (Balthazar Getty). Le piège réside
dans le fait qu’il ne se souvient pas de sa vie précédente,
lorsqu’il était Fred. Il rencontre Alice (jouée
également par Patricia Arquette), que nous, nous reconnaissons
contrairement à lui. (La présence de Patricia Arquette
dans deux rôles n’est pas une bizarrerie anodine mais
constitue un élément crucial pour illustrer le fait
qu’il ne se souvient pas de sa vie précédente.
Aussi, il s’avère qu’elle est, dans un sens,
le fantôme de la femme de Fred, le jeune Pete est alors induit
en erreur…) Fred/Pete entreprend alors de recommencer à
perturber sa femme à travers une série de gestes imprudents
qui, semblent représenter pour lui des démonstrations
de liberté (rébellion), et qui, pour le spectateur
apparaissent comme le gâchis de son précédent
sursis vis-à-vis de la mort. Assez rapidement, il tue à
nouveau. Dans le désert, il rencontre le farceur cosmique
(Robert Blake), le temps revient en arrière (la baraque brûle
à l’envers) et Pete redevient Fred. La cruelle plaisanterie
dont il a fait l’objet est révélée ;
il a apprit la leçon, qu’il n’y pas d’échappatoire,
qu’il n’y a aucun intérêt à être
quelqu’un d’autre, peu importe qui nous sommes, nos
actes font partie de nous.
Je ne peux développer ici les intrigues
secondaires qui font participer le personnage de Robert Loggia (sa
relation avec Renée/Alice et le supposé motif de Fred
pour la tuer), le personnage de Robert Blake (une sorte de marraine
de conte de fée capable de se déplacer dans le temps
et dans l’espace), la police, la rupture avec le temps linéaire
(au profit du temps intérieur), pour ne pas citer l’usage
éloquent et audacieux du son et de l’image qui caractérise
l’oeuvre d’une force créatrice sans retenue au
moment d’apaiser le public conformiste.
Lost Highway est un film important car son objectif
réside dans le fait d’inventer de nouveaux modes d’expression
profondément personnels ainsi que des notions insaisissables.
Lynch nous invite à réfléchir sur le sens de
ce que veut dire être ce que nous sommes – c'est-à-dire
« comment ce fait-il que je suis qui je suis, et pas quelqu’un
d’autre ; et si je pouvais être quelqu’un d’autre
? ». Cette question « Pourquoi ne suis-je pas né
quelqu’un d’autre, à une autre époque
et dans un autre lieu », est le mystère le plus obscur
de la vie, et certainement le plus universel. Pour moi, l’effet
secondaire le plus passionnant survenu après avoir vu Lost
Highway, est la possibilité de penser que si j’ai vécu
d’autres vies mais que je ne m’en souviens pas, je peux
peut-être vivre comme si je m’en souvenais et non pas
comme Balthazar Getty. En tant que spectateurs, nous souhaitons
qu’il puisse s’inspirer de la sagesse qu’il a
hérité de Bill Pullman – le film est indirectement
favorable à la conscience collective.
D’autres films hollywoodiens comme : Big,
Switch, All of me, Vice Versa, etc. ont souvent émis l’idée
d’échanger les identités mais ils sont tous
des tricheries dans la mesure où ils permettent à
l’individu de garder sa conscience et sa mémoire originelles
tout en adoptant une seconde identité. Pour autant que je
sache, Lost Highway est le premier film à étudier
sérieusement ce sujet, et il n’y va pas de main morte
(Si je deviens toi, je deviens quelqu’un qui ne se souvient
pas avoir été moi – bien entendu.)
Pour Lynch, le film représente un pas en
avant dans le sens où il n’existe plus une nette délimitation
entre les bons et les mauvais personnages. Alors que dans Blue Velvet
ou Twin Peaks, il jouait sur une forte division entre l’innocence
et le mal, dans Lost Highway, ces deux impulsions sont présentes
chez les personnages principaux. Le caractère accepatble
de Blue Velvet est principalement du au ton essentiellement parodique
de ce film ; aussi stupéfiante qu’elle soit, cette
oeuvre ne cesse d’être un film qui fait référence
(et réagit à) à un genre de film particulier.
Lost Highway est un film qui s’intéresse
beaucoup à la métaphysique et pas du tout à
la psychologie, ce qui explique peut-être pourquoi ses significations
ont des publics si peu attentifs. Lorsque Bill Pullman tue sa femme,
je suppose que la plupart des spectateurs veulent savoir pourquoi
il l’a fait. (Perspective dans laquelle je suis certain que
la plupart des réalisateurs se seraient aussi dirigés).
Lynch ne s’intéresse pas vraiment à cette question.
Dans toute œuvre de fiction, les réponses à de
telles questions sont, en fin de compte arbitraires. Lynch ne s’attarde
pas du tout ni sur le procès, ni sur la question de la culpabilité,
ou sur la rationalisation psychologique. Ce qui importe, c’est
le transfert de la vie d’un homme vers celle d’un autre,
et le fait que cet homme soit une âme condamnée accroît
considérablement l’enjeu.
Dans tous les films de Lynch, la compréhension
n’apparaît que comme le résultat d’un changement
de notre cadre de référence, notre esprit qui prend
tout au pied de la lettre, notre conscience ordinaire ne nous est
pas très utile. Et cela parce qu’avec Lynch, il n’y
a pas de différenciation entre les évènements
d’ordre interne et ceux d’ordre externe. Il permet aux
états internes de ses personnages de se projeter librement
dans le monde extérieur et il le fait sans procédés
d’explication ; c’est la méthode de la poésie.
Après un an d’articles hostiles, de critiques montrant
des signes de déception, et d’indifférence de
la part du peuple, Lost Highway mérite d’être
réévalué par rapport à la contribution
vitale qu’il a apporté au cinéma américain
moderne. Nous calomnions nos artistes contemporains majeurs à
nos risques et périls culturels.
Texte original:
Several years ago, the L.A. County
Museum of Art ran a retrospective of the films of David Lynch. The
L.A. Weekly ran a dismissive review by Paul Malcolm of Lost Highway
which angered me enough that I sent them the following letter, which
they then published (in much shortened form).
Fine if Paul Malcolm confesses to not understanding
David Lynch's film Lost Highway -- but how he can then go on to
assert that not only Lynch himself is unable to find the meaning
and purpose in the film, and neither can anybody else, seems like
baffling conceit. What's unfortunate is that Mr. Malcolm, who appears
to have high regard for Lynch's earlier work, should have missed
the point entirely of what is probably Lynch's most serious-minded
film to date. In spite of the generally vacant response the film
has engendered (especially among film critics), the logic of Lost
Highway is actually quite simple and clear -- once you make the
shift in consciousness the film demands.
In a nutshell: Fred (Bill Pullman) murders his
wife, Renee (Patricia Arquette). The record of the carnage, captured
on videotape, is enough to convict him. His guilt a fait accompli,
he languishes in a cell, a condemned man with no way out. He'd need
a miracle to redeem his life, and he gets one. He's granted a second
life, a second chance. He gets to switch lives with an innocent
younger man, Pete, (Balthazar Getty). The catch is, he has no memory
of his original life as Fred. He encounters Alice (also played by
Patricia Arquette), whom we recognize, but he doesn't. (The casting
of Arquette in the double role is not gratuitous weirdness, but
crucial in driving home the point that he has no memeory of his
previous life. Also, it turns out that she is,in a way, the ghost
of Fred's wife, come to lead young Pete astray...) Fred/Pete then
proceeds to screw up his life all over again by making a series
of unwise moves, which to him, seem like expressions of freedom
(rebellion), but to the viewer, seem like a wasteful squandering
of a precious reprieve from doom. Pretty soon, he's committed murder
all over again. In the desert, he encounters the cosmic Joker (Robert
Blake), time runs backward (the shack burning in reverse) and Pete
reverts back to being Fred. The cruel joke played on him is revealed;
he has learned his lesson, that there is no escape; that there is
no advantage to being another person; that no matter who you are,
your actions are your own.
I haven't the space here to elaborate on the subplots
involving the Robert Loggia character (his involvement with Renee/Alice
and Fred's suggested reason for killing her), the Robert Blake character
(a kind of fairy Godmother figure with the ability to cross time
and space), the police, the violation of linear time (in favor of
interior time), not to mention the daring, expressive use of sound
and image marking the work of a creative force unfettered with appeasing
the conventional audience.
Lost Highway is an important film because its purpose
is to invent new modes of expressing deeply personal and elusive
notions. Lynch invites us to speculate on the meaning of what it
means to be who we are -- that is, "how is it that I am who
I am, and not someone else; what if I could be another person?".
This question of "why wasn't I born as someone else, in another
time and place", is the deepest mystery of life, and probably
the most universal. For me, the most fascinating byproduct of having
seen Lost Highway is the implication that if I've lived other lives,
but have no memory of them, perhaps I can live as if I had that
memory, and not like Balthazar Getty. As viewers, we wish that he
might draw upon the wisdom he gained from Bill Pullman -- the film
is indirectly in favor of collective consciousness.
Other Hollywood films have regularly put forth
the idea of switching identities in Big, Switch, All of Me, Vice
Versa, etc. but they are all cheats in that they allow the individual
to retain his original awareness and memory while embodying the
second identity. Lost Highway, as far as I know, is the first film
to explore this theme seriously, with no punches pulled. (If I become
you, I become someone who has no memory of having been me -- of
course.)
For Lynch, the film marks a step up, in that there
is no longer a clear line between good and evil characters. Whereas
in Blue Velvet and Twin Peaks, he played on strong divisions between
the innocent and the evil, in Lost Highway, these impulses are both
present in the principal characters. Also, the palatability of Blue
Velvet is largely due to the essentially spoofy tone of that film;
as stunning a work as that is, it never ceases to be a film referential
to (and a reaction to) a particular genre of film.
Lost Highway is a film highly interested in metaphysics
and not at all in psychology, which may be why its meanings have
so eluded audiences. When Bill Pullman kills his wife, I suppose
that most viewers want to know why he did it. (The angle I'm sure
most directors would have pursued, also). Lynch is not really interested
in that question. In any work of fiction, answers to such questions
are ultimately arbitrary. Lynch spends no time at all on either
the trial, the question of guilt, or a psychological rationalization.
The transference of one man's life to another's is the point, and
having that man be a condemned soul raises the stakes dramatically.
In all Lynch films, understanding only comes as
a result of a shift in one's frame of reference; our literal-minded,
workaday consciousness is of little use. This is because with Lynch,
there is no differentiation between internal and external events.
He allows the internal states of his characters to be projected
freely into the external world, and he does so without explanatory
devices; this is the method of poetry.
After a year of hostile reviews, of critics shaking
their heads in disappointment, and of popular indifference, Lost
Highway deserves reevaluation as a vital contribution to modern
American film. We malign our important contemporary artists at our
own cultural peril.
Essai de Peter Chung “ The State of Visual
Narrative in Film and Comics”
http://www.awn.com/mag/issue3.4/3.4pages/3.4chung.html
Extraits des films de Peter Chung :
http://www.acmefilmworks.com/dir_folders/dirChung/chung.html
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