|
Petite odyssée
à Opaque City
par Alexandre Tylski, Université Toulouse II
Le premier plan du film nous dévoile le
visage en profil d'un homme d'une trentaine d'années. Il
regarde fixement devant lui, prédateur ou spectateur lucide
de sa propre destinée. Il est noyé dans l'obscurité,
comme embaumé par les ténèbres, sans corps,
fantomatique. La seule lumière qui parvient à filtrer
vient lui cisailler le visage: son regard froid est encadré
par cet éclairage qui semble passer par la fente d'une boîte
dans laquelle il serait emprisonné, seul. Un choeur chaleureux
d'une grande pureté est là, autour de lui, mais désespérément
au loin. Ces voix en apesanteur sont parfumées de nostalgie,
ancrées dans un autre cadre spatio-temporel, elles évoquent
la mémoire, la transparence, la profondeur, en opposition
avec ce visage, définitivement muet, dénué
de tout sentiment ou de vie. S'amorce et s'annonce alors, dans cette
ambiance crépusculaire, la tragédie d'une âme
solitaire fermée et enfermée, incapable de parole
ou de mouvement.
Tourné en à peine trois petites semaines,
sans budget ou presque, écrit et réalisé par
un jeune étudiant en cinéma, James Gray (seulement
âgé de 24 ans au moment du tournage), LITTLE ODESSA
fait montre d'une maîtrise et d'une richesse remarquables.
Le film dépeint avec véracité et intensité
le parcours d'un tueur, Joshua (Tim Roth), qui doit exécuter
un bijoutier dans son quartier d'enfance, Little Odessa (le quartier
russe de New York). Joshua revoit par la même occasion et,
bien malgré lui, son frère plus jeune, Reuben (Edward
Furlong), son père (Maximillian Schell), et sa mère
(Vanessa Redgrave). Cette famille est non seulement immigrée,
déplacée, voire même déportée,
mais elle souffre également d'autres formes de déchirures:
le patriarche a expulsé son fils aîné, Joshua
; la mère, atteinte d'une tumeur, est sur le point de trépasser
(menant Reuben à un mutisme douloureux et le père
à un adultère gênant). Pour ne rien arranger,
la communication est âpre au sein de cette famille: Reuben
ne parle presque pas, il est secret; son père, lui, ne parvient
à discuter avec ses fils qu'avec des coups de ceinture. Même
si la mère est peut-être le seul véritable lien
humain qui tient la famille, elle symbolise par son état
physique le mal et la mort qui gangrènent cette famille.
Elle semble souffrir et payer pour tous (son visage angélique
à des allures d'icône).
Les problèmes de communication, ironiquement,
se traduisent notamment par l'utilisation des cabines téléphoniques,
d'ordinaire lieux de dialogues mais reléguées ici
à n'être plus que de vulgaires outils de mort, d'où
Joshua reçoit ses ordres et d'où son père finit
par le vendre à des assassins. La cabine téléphonique
est aussi le théâtre d'une des scènes de meurtre
les plus saisissantes du film, lorsque Joshua tue de sang-froid,
et à bout portant, un jeune homme sur le point de révéler
sa présence par téléphone. Dans le même
ordre d'idée, Joshua, lorsqu'il n'arrive pas à se
faire respecter avec des mots, sort son revolver et le braque sur
la tête du récalcitrant (son père; la maîtresse
de celui-ci ou un jeune malfrat). En tuant son père symboliquement
(il le prive de son autorité), Joshua se rend coupable d'une
sorte de parricide (il réalise son complexe oedipien). Mais
en tuant son père, il se tue lui-même car Joshua ne
semblait puiser son énergie que dans l'attente de la réalisation
de ce fantasme, qu'il assouvissait avant dans son emploi de tueur
à gages (toutes ses victimes sont des substituts de l'image
du père).
Ces leurres communicationnels, qui ne sont que
les preuves flagrantes d'une impossibilité d'échanges
humains, est trahi et largement représenté par l'environnement
glacial et statique dans lequel évoluent les êtres.
Ainsi, Little Odessa est un quartier replié sur lui-même
où il n'existe quasiment aucune intervention de la force
publique, un endroit du monde livré à lui-même,
une sorte d'île qui a pour particularité d'être
un personnage à part entière, voire le principal enjeu
(puisqu'il est le titre même du film). La mise en scène,
littéralement imprégnée, est volontairement
dans ce même «état d'esprit», souvent composée
de plans fixes (fixant précisément les protagonistes
dans leur propre réclusion), de plans «en distance»
(déshumanisants) et de ruptures marquées par la contradiction
de gros plans sonores sur des plans larges. Les mouvements de caméra
sont souvent «à l'épaule», en suspens,
terriblement réalistes (car proche du reportage) mais profondément
oniriques et fantomatiques car souvent hantés par la présence
des voix du choeur. Ce quartier en huis clos n'en devient que plus
mortifère, allégorique et étouffant.
Le cinéma, par opposition, est présenté
dans cet univers d'ours polaires comme le dernier refuge, un lieu
carrefour où Reuben tente de renouer avec les valeurs profondes
d'un pays qui, faute d'avoir une Histoire, s'est inventé
un mythe, voire une psychologie par le biais du western qui entretient
la nostalgie du passé. Reuben regarde au début du
film un western (avec Burt Lancaster) dont les couleurs chaudes
contrastent avec la grisaille de sa vie quotidienne. Dans le quotidien
de Reuben, le vélo a remplacé le cheval, l'eau n'est
plus qu'une neige stérile et sans saveur. Ce western est
le fil conducteur de LITTLE ODESSA: conflit des générations
(on apprend qu'un père a tué son fils) et pas de «happy
end» (la pellicule brûle lors du dénouement symphonique).
Reuben cherche effectivement, tout le long de LITTLE ODESSA, une
image (paternelle) à laquelle se raccrocher et s'identifier
et il l'a trouve dans la personne de son frère, qu'il admire.
Et l'idée magnifique du film, c'est d'avoir mis en scène
la mort de Reuben à travers un drap blanc, véritable
métaphore de la toile du cinéma, l'écran. C'est
finalement la représentation qui tue Reuben, toutes les représentations.
D'ailleurs, la première fois que son père adresse
la parole à Reuben, dans le film, c'est pour lui parler de
ce «Walkman» qu'il écoute trop longuement: «ça
te tuera» affirme son père.
A la fin de LITTLE ODESSA, Reuben se retrouvera
troué d'une balle. Son assassin avait vu son ombre derrière
un drap blanc et lui a aussitôt tiré dessus, trouant
le drap et le corps du jeune homme. La caméra s'approche
du drap, passe à travers celui-ci et montre Reuben étendu
au sol, mort. Ironie: la profondeur du trou ne dévoile rien
d'autre que la mort, une voie sans issue, une opacité. Toute
profondeur de champ dans ce film n'est qu'un simulacre, il ne traduit
que mieux, par un sublime paradoxe, la platitude de l'être,
son absence de mémoire. Cette «toile trouée»
fait de plus écho au tout début du film (comme toute
tragédie, cette histoire est cyclique) où la pellicule
du western projeté se met à brûler avant le
«happy end», créant un rond rougeâtre sur
la toile blanche. On voit à l'écran la pellicule être
éclatée, crevée, fondue, pulvérisée,
liquéfiée. Le corps de Reuben finira, également,
dans les flammes (écho par ailleurs terrible à la
Shoah).
Mais ce qui perd Reuben, c'est aussi, peut-être,
son trop plein d'humanité (il voulait sauver son frère)
et dans ce monde-là ce type de comportement est immédiatement
voué à l'échec. La solitude et l'égoïsme
sont les seules voies de survie efficaces à Little Odessa.
Le dernier plan du film nous présente Joshua immobile dans
sa voiture, son carrosse de glace, son «cercueil de verre»,
avec le regard vide, sans émotion, alors qu'il vient de perdre
toute sa famille. Ce tombeau d'une apparente transparence ne traduit
que mieux l'extrême opacité de Joshua, le mur d'acier
qu'il a dressé entre lui et le reste du monde. Tim Roth,
qui incarne brillamment ce rôle si sombre et désincarné,
racontait que les producteurs du film voulaient que Joshua ait la
larme à l'oeil dans l'ultime image de LITTLE ODESSA, comme
un début de rédemption ou de renaissance. Mais le
jeune cinéaste, James Gray, refusa catégoriquement
et laissa jusqu'au bout son personnage être ce qu'il est,
c'est-à-dire un homme qui aura finalement choisi ou qui aura
été obligé de «ne pas être»
(tout en restant en vie à la fin, à l'inverse de Hamlet).
À chacun de ressentir ou non la puissance singulière
de cette petite odyssée urbaine à la fois si moderne
et si tragiquement ancestrale.
LIRE EGALEMENT NOTRE
ANALYSE DU DEBUT DE LITTLE ODESSA ICI
|