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Cet indicible objet du désir
Tous les jeudis au même hôtel, au même
restaurant. Lui et Elle. Ne sachant pas leurs noms. Cherchant à
assouvir leurs fantasmes. Ils n'ont pas de noms. Ils sont l'homme
et la femme moderne, rappelant le traitement des personnages d'Alain
Resnais dans HIROSHIMA MON AMOUR [1958]. Mais le traumatisme n'est
pas ici celui de la mémoire et de la bombe. Il est celui,
banal, de l'homme et de la femme ne sachant plus aimer. Ne sachant
plus communiquer. Ne sachant plus ce qu'est le secret, l'individu,
l'émotion.
UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE de Frédéric
Fonteyne déboussole par son traitement à contre-pied
de la sexualité moderne. Ce n'est plus l'amour naissant qui
est mis en cause par la sexualité, mais la sexualité
qui est mise en cause par l'amour, ce dernier étant ultimement
remis en cause par l'individualisme urbain et la peur de l'engagement.
Fonteyne nous présente en entrevue individuelle ses deux
personnages fictifs qui se remémorent cette passion qui naquit
grâce aux petites annonces, un amour qu'ils n'arrivèrent
jamais à gérer ni à avouer réellement.
Le cinéaste se lance ensuite dans une série de travelling
sur la porte extérieur de leur chambre d'hôtel, cette
porte que jamais le spectateur ne pourra franchir. La narration
étant reléguer aux protagonistes interviewés,
le Grand Imagier ne reconstitue qu'au rythme du verbe des acteurs
le déroulement de cette passion à la fois si banale
et si insolite. Et les protagonistes se refusant au dévoilement
de leur fantasme, le cinéaste vient brillamment imposer la
participation du spectateur voyeur en limitant son espace à
celui du fantasme, qui n'est plus le simple avatar d'un matérialisme
machiste, mais qui devient ici l'expérience personnelle et
intime d'un couple apprenant à s'aimer. D'où l'importance
du titre qui, s'il annonce et conditionne dès le départ
le voyeurisme du spectateur et son imprégnation dans le film,
ne vient que plus fortement frotter l'oeil pervers à la porte
close, imposant la réflexion et la remise en cause du spectateur.
De l'extérieur rouge (la couleur du fantasme, qui reste secret),
on ne permet qu'une seule fois au spectateur d'entrer dans l?espace
clos en contraste bleu, où jamais il ne connaîtra ce
fantasme secret qu'il veut découvrir. Il ne sera au contraire
que l'observateur d'une scène d'amour banale et intimiste.
Car ici, du fantasme sexuel désintéressé et
matérialiste, on passe à l'amour naissant. On ne «baise»
plus: on fait l'amour. Pour ensuite réexpédier le
spectateur vers l'extérieur rouge et inconscient, pris derrière
ce plan de la porte, interminable, où le fantasme reste secret,
où la sexualité redevient acte de passion et d'union.
Un endroit clos, secret et intime où l'homme et la femme
arrivent à faire l'union entre leurs passions et leurs instincts
qui ne sont plus refoulés mais exprimés dans le secret;
qui ne sont plus que de simples animalités individualistes
et «pornographiques», mais une expérience sensorielle
et sensuelle, secrète et merveilleuse. Cette chambre où
une dernière fois ils pourront construire de la Beauté,
au-delà de l'amoralité puritaine. Une dernière
expérience du fantasme qui exprime l'amour sans pouvoir le
nommer; un amour qui est vécu passionnément mais qui
reste indicible alors que l'homme et la femme s'isolent et s'abandonnent
car trop effrayés de dire «Je t'aime», car confrontés
à «la peur de l'engagement» qui est tributaire
de l'isolement urbain moderne.
C'est dire que par sa mise en scène sobre
mais calculée, sans éclat mais découlant d'une
magnifique esthétique du fantasme, Frédéric
Fonteyne se plaît à questionner les contradictions
et la dépolarisation des tabous. Il nous offre un court tableau
du constat d'échec de la sexualité moderne où
le fantasme n'est plus qu'un objet matériel machiste sans
aucune signification et sensualité. Un monde où le
sexe n'est plus un objet de tabou, mais où l'amour le devient.
Mais sans jamais moraliser le sexe ou l'amour, Fonteyne arrive à
rallier ses deux pôles en une harmonie qui ne s'est jamais
opérée auparavant (le monde moderne refusant l'amour
et le monde judéo-chrétien refusant la sexualité),
détruisant la réification du fantasme pour le ramener
dans la sphère secrète, intime, personnelle et privée.
Un objet indicible et mystérieux, un objet de pure beauté
où le désir sensuel et amoureux entrent en pure symbiose
et où le spectateur voyeur, laissé sur sa faim «charnelle»,
arrive à retrouver avec sobriété l'essence
de l'amour et de son expression physique.
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