ANALYSE
2001
UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE
France [1999]

Réalisateur: Frédéric Fonteyne
Scénario: Philippe Blasband
Interprètes: Nathalie Baye, Sergi Lopez

 

Cet indicible objet du désir

Tous les jeudis au même hôtel, au même restaurant. Lui et Elle. Ne sachant pas leurs noms. Cherchant à assouvir leurs fantasmes. Ils n'ont pas de noms. Ils sont l'homme et la femme moderne, rappelant le traitement des personnages d'Alain Resnais dans HIROSHIMA MON AMOUR [1958]. Mais le traumatisme n'est pas ici celui de la mémoire et de la bombe. Il est celui, banal, de l'homme et de la femme ne sachant plus aimer. Ne sachant plus communiquer. Ne sachant plus ce qu'est le secret, l'individu, l'émotion.

UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE de Frédéric Fonteyne déboussole par son traitement à contre-pied de la sexualité moderne. Ce n'est plus l'amour naissant qui est mis en cause par la sexualité, mais la sexualité qui est mise en cause par l'amour, ce dernier étant ultimement remis en cause par l'individualisme urbain et la peur de l'engagement. Fonteyne nous présente en entrevue individuelle ses deux personnages fictifs qui se remémorent cette passion qui naquit grâce aux petites annonces, un amour qu'ils n'arrivèrent jamais à gérer ni à avouer réellement. Le cinéaste se lance ensuite dans une série de travelling sur la porte extérieur de leur chambre d'hôtel, cette porte que jamais le spectateur ne pourra franchir. La narration étant reléguer aux protagonistes interviewés, le Grand Imagier ne reconstitue qu'au rythme du verbe des acteurs le déroulement de cette passion à la fois si banale et si insolite. Et les protagonistes se refusant au dévoilement de leur fantasme, le cinéaste vient brillamment imposer la participation du spectateur voyeur en limitant son espace à celui du fantasme, qui n'est plus le simple avatar d'un matérialisme machiste, mais qui devient ici l'expérience personnelle et intime d'un couple apprenant à s'aimer. D'où l'importance du titre qui, s'il annonce et conditionne dès le départ le voyeurisme du spectateur et son imprégnation dans le film, ne vient que plus fortement frotter l'oeil pervers à la porte close, imposant la réflexion et la remise en cause du spectateur. De l'extérieur rouge (la couleur du fantasme, qui reste secret), on ne permet qu'une seule fois au spectateur d'entrer dans l?espace clos en contraste bleu, où jamais il ne connaîtra ce fantasme secret qu'il veut découvrir. Il ne sera au contraire que l'observateur d'une scène d'amour banale et intimiste. Car ici, du fantasme sexuel désintéressé et matérialiste, on passe à l'amour naissant. On ne «baise» plus: on fait l'amour. Pour ensuite réexpédier le spectateur vers l'extérieur rouge et inconscient, pris derrière ce plan de la porte, interminable, où le fantasme reste secret, où la sexualité redevient acte de passion et d'union. Un endroit clos, secret et intime où l'homme et la femme arrivent à faire l'union entre leurs passions et leurs instincts qui ne sont plus refoulés mais exprimés dans le secret; qui ne sont plus que de simples animalités individualistes et «pornographiques», mais une expérience sensorielle et sensuelle, secrète et merveilleuse. Cette chambre où une dernière fois ils pourront construire de la Beauté, au-delà de l'amoralité puritaine. Une dernière expérience du fantasme qui exprime l'amour sans pouvoir le nommer; un amour qui est vécu passionnément mais qui reste indicible alors que l'homme et la femme s'isolent et s'abandonnent car trop effrayés de dire «Je t'aime», car confrontés à «la peur de l'engagement» qui est tributaire de l'isolement urbain moderne.

C'est dire que par sa mise en scène sobre mais calculée, sans éclat mais découlant d'une magnifique esthétique du fantasme, Frédéric Fonteyne se plaît à questionner les contradictions et la dépolarisation des tabous. Il nous offre un court tableau du constat d'échec de la sexualité moderne où le fantasme n'est plus qu'un objet matériel machiste sans aucune signification et sensualité. Un monde où le sexe n'est plus un objet de tabou, mais où l'amour le devient. Mais sans jamais moraliser le sexe ou l'amour, Fonteyne arrive à rallier ses deux pôles en une harmonie qui ne s'est jamais opérée auparavant (le monde moderne refusant l'amour et le monde judéo-chrétien refusant la sexualité), détruisant la réification du fantasme pour le ramener dans la sphère secrète, intime, personnelle et privée. Un objet indicible et mystérieux, un objet de pure beauté où le désir sensuel et amoureux entrent en pure symbiose et où le spectateur voyeur, laissé sur sa faim «charnelle», arrive à retrouver avec sobriété l'essence de l'amour et de son expression physique.

 

Émile Baron

 

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