ANALYSE
2005

LAST DAYS (2005)

Mise en scène: Gus Van Sant
Interprétation: Michael Pitt, Asia Argento, Scott Green, Lukas Haas, Harmony Korine

 


La Passion du Christ selon G.V.Sant
LAST DAYS de Gus Van Sant - Sélection officielle Cannes 2005

par Alexandre Tylski, Université Toulouse Le Mirail

Fin d’une trilogie cinématographique dédiée à l’errance d’une jeunesse déboussolée (Gerry, 2002, Elephant, 2003 & Last Days, 2005), et que nous appellerons d’ailleurs « Trilogie de l’errance », Last Days de Gus Van Sant raconte moins qu’il ne dépeint, et écoute, de jeunes âmes esseulées et sacrifiées. Bien qu’il ait été déjà taxé, trop rapidement, de « dépouillé », Last Days est truffé, touffu, de références visuelles, sonores et historiques dans lequel il convient avant toute chose de voyager, de papillonner, de trébucher, de se perdre, de revenir, et de trouver aussi, peut-être. Des trois films de cette trilogie de l’errance, Last Days reste en tout cas le plus empreint de religiosité – à l’heure du retour aux propos et aux films bibliques et de la disparition progressive (définitive ?) de grands groupes et musiciens cultes et iconoclastes.

Un manoir historique

Tout d’abord, un état des lieux dans Last Days s’impose. Un des protagonistes principaux du film est incontestablement le manoir (hitchcockien ?) en pierre grise dans lequel se réfugie Blake (Michael Pitt) et ses proches (Asia Argento, Scott Green et Lukas Haas) - édifice d'ailleurs comparé pendant le film au site de Stonehenge (cet autre lieu rituel et sacrificiel). Situé à Garrison dans le comté de Putnam (Etat de New York), ce manoir, « Castle Rock » (surnommé aussi « Osborn Castle »), date en réalité des années 1880, une époque pour le moins intéressante vis à vis du film. Cet édifice provoque un décalage temporaire surréaliste avec les jeunes rebelles décrits à l’écran (et l’absence de vieilles personnes susceptibles de vivre dans un tel manoir) et rappelle l’époque du chemin de fer et du massacre des Indiens. Ce manoir fut d’ailleurs construit pour un certain William Henry Osborn, un des responsables d’une société de chemins de fer.

Cette indication est d’autant plus significative que nous retrouvons l’allusion au train par deux fois dans le film: au tout début, lorsque Blake marche seul dans un bois avant d’entendre un inattendu train qui finit par le dépasser (au fond de l’image), puis, lorsqu’un représentant des pages jaune parle à Blake d’un certain encart publicitaire pour pièces détachées de train qu’il aurait acheté l’année passée. Blake, étant chanteur, on imagine qu’il a acheté cette vieille demeure assez récemment, soit au fantôme de William Henry Osborn lui-même ou à ses descendants – le son omniprésent d’horloges brouillant les temporalités. **

Ce lien souvent secret dans les films de Gus Van Sant, entre le présent et le passé des Etats-Unis était déjà présent dans les feux de camps, les chants Indiens, les grands espaces et le mythe du cow-boy dans My Own Private Idaho (1991) et Even Cowgirls get the blues (1993). C’est d’ailleurs un point commun précieux entre Gus Van Sant et David Lynch, chacun d’entre eux évoquant les racines de leurs personnages et celles des Etats-Unis – ou quand le cinéma enquête sur le commencement. Et, par des jeux de réitérations, de flashs back, de croisements narratifs et de changements de point de vue, lit entre les lignes et examine chaque événement pour en saisir la richesse, les doubles fonds, les absences, les hors champs, les disparitions et les abysses a priori insondables.

Un manoir miroir

Il y a de toute évidence dans l’œuvre de Gus Van Sant, une identification forte des protagonistes pour les maisons. Nous pensons en particulier à My Own Private Idaho dans lequel des maisons s’écrasent littéralement par terre (et que Gus Van Sant peignait déjà, adolescent). La maison, le foyer, la famille, une certaine image du bonheur, que les protagonistes de Gus Van Sant (qui a lui-même souffert dans sa jeunesse des dizaines de déménagements effectués par sa famille) atteignent rarement. Et lorsqu’ils y parviennent, les conflits naissent inévitablement (Drugstore Cowboy, Even Cowgirls get the blues, To Die For, Psycho).

Mais avant toute chose peut-être, la maison chez Gus Van Sant (mais comme souvent chez les grands écrivains et cinéastes) est le miroir de l’âme du personnage central. Danny Wolf, le producteur de Last Days, avoue d’ailleurs que pour Last Days: « La maison était un élément crucial pour Gus. Plus il réfléchissait au film, plus il devenait évident que c’était là que le personnage devait vivre. De l’extérieur, c’est une maison majestueuse placée dans un cadre merveilleux. A l’intérieur, c’est une vraie ruine. Je crois que c’est exactement comme Blake ». *

Il n’est presque pas étonnant de voir proposer sur le site officiel MK2 de Last Days une topographie des lieux de cette maison. Chaque pièce, de la cuisine au salon, de la cheminée éteinte aux téléviseurs allumés, jusqu’aux chambres et anti-chambres, constitue une cavité crânienne de Blake, un tiroir de son mystère, une salle de projections spécifique et révélatrice. Et dans chacune de ces pièces, objets et accessoires retracent sentiments, idées et identités à l’instar d’un cabinet de curiosités (bocaux dans la cuisine), d’une nature morte (Gus Van Sant a débuté comme peintre) ou d’un précis de décomposition (Last Days pouvant aussi se lire comme un film fantastique sur les trajectoires et les évaporations d’un fantôme, d’un zombie, ou d’un revenant).

« Le mobilier classique et usé de Castle Rock correspondait exactement à ce que recherchait Gus Van Sant, raconte Danny Wolf. Il a travaillé avec les décorateurs pour déterminer quels autres éléments ajouter. Tout est pensé, du couvre-lit jusqu’au mobilier. Dans la chambre de Blake, il y a un tableau que nous avons emprunté à une grande famille d’Aberdeen, Etat de Washington. Nous avons glané des idées un peu partout, ou nous avons repris des idées que Gus avait eues en visitant d’autres maisons. »*

L’eau, le feu et la terre, de la mort à la naissance

Des têtes de divinités hindoues (référence à Nirvana ?) trônent ça et là dans le manoir de Last Days (filmé de manière trop intuitive et improvisée pour qu’il paraisse hitchcockien) souvent associées à la tête même de Blake dont on pourrait dire qu’il est une réincarnation de feue River Phoenix (acteur et ami cher de Gus Van Sant disparu brutalement comme Kurt Cobain) ou encore de William Blake, anti-héros de Dead Man de Jim Jarmusch. Les nombreuses filiations entre ce film et Last Days nous amènent là aussi vers les fondements de l’Amérique, mais aussi vers une certaine idée de la poésie psychédélique, du voyage vers la mort ou la naissance, du mysticisme dans la nature, de l’eau, de la terre et du feu. « Notre première rencontre avec Blake se passe dans les bois, explique Gus Van Sant. Quand on le voit apparaître, on ne sait pas vraiment d’où il vient. Il erre simplement dans les bois en pyjama. Il est peut-être perdu, cela pourrait être n’importe qui rentrant chez lui. C’est une image élémentaire, un peu austère. C’est un homme qui erre au milieu des trois éléments: la terre, le feu et l’eau ».*

Au fond, les éléments naturels fondamentaux relevés dans le film (par l’image mais aussi par les sons liquides de Hildegard Westerkamp***), donnent à réfléchir sur la question du cycle de la vie, et de la mort (n’y aurait-il pas un lien direct entre Last Days et le troisième album de Nirvana « In Utero », 1993 ?). Lorsque Blake est allongé sur son lit et qu’il se redresse lentement et péniblement à la manière d’un vieillard en regardant fixement devant lui, nous pensons aussitôt à la scène finale de 2001 de Stanley Kubrick (1968) dans laquelle un vieil homme allongé dans son lit voit devant lui le spectacle de la conscience et de sa renaissance à venir.

La chanson écrite et interprétée par Michael Pitt « Death to Birth » n’a pas été incluse dans le film par hasard, l’acteur avouant avoir interprété son rôle comme celui d’un homme se rappelant sa propre mort. Ainsi, l’égarement, la disparition, la douleur, le marmonnement, le recroquevillement, le prosternement, la chute, la métamorphose féminine et animale (à mi chemin entre le Ionesco du « Roi se Meurt » et le Kafka de « La Métamorphose »), le chant (le cri) et le sommeil sont autant de signes transitoires, au seuil des choses (beaucoup de scènes de porte encore dans ce film), que le film traque pour mieux en réfléchir l’inversion: qu’est-ce qui est mort ou vivant ? réel ou fictionnel ? qu’est-ce qui est intime (intérieur) et public (extérieur) ? etc.

Sacrifice et spiritualité

Si les deux premiers mouvements de « la Trilogie de l’errance » de Gus Van Sant (Gerry & Elephant) abordaient déjà des périples de « passages » (entre vie et mort, mirage et réalité, barbarie et civilisation, etc.) à travers quelques connotations religieuses (le désert biblique de Gerry et les anges démons de Elephant), le mot « sacrifice » n’a jamais semblé être plus bouillonnant que dans Last Days. Gus Van Sant boucle sa trilogie mortuaire avec une portée christique allant jusqu’à montrer, in fine, le corps fantomatique de Blake grimpant d’imaginaires échelles, ou montant sur la croix ou rejoignant l’Au-delà. Le lien entre Blake et Jésus est annoncé plusieurs fois dans le film: d’abord, au début, lorsque Blake nous apparaît en pauvre pèlerin à moitié dénudé (et flanqué comme Jésus d’un pagne pour toute culotte), et, un peu plus tard, lorsque deux effrayants jumeaux (rappelant les jumelles de Shining, 1980) parlent de Jésus et que le cinéaste, dans un raccord cut, dévoile Blake en contamination immédiate.

Comme une réponse esthétique (et éthique) au film intégriste et sanguinolent de Mel Gibson, La Passion du Christ (2004), Last Days se positionne en franc tireur, résistant aux schémas Hollywoodiens, refusant tout parcours fléché, tout séjour organisé d’avance et effets spectaculaires, pour se focaliser (dans le sens même de « focale »), sur l’absurde et le décalé (le vendeur de pages jaune débarquant dans un manoir de zombies), l’intime et l’indicible (solitude émotionnelle, intérieurs feutrés et obscurs, costumes de velours), les êtres et le sons en désaccords profonds (bruits de portes en scènes d’extérieur, paroles incomprises, jeune en pyjama au milieu d’un bois), associés régulièrement (dans le salon) à une toile représentant un cerf attaqué par des chiens de chasse (sacrifice de la beauté) et « accompagnés » de persistants et morbides sons de cloches d’églises.

La religion dans Last Days, et la spiritualité, ne sont pas abordées de manière grandiloquente, complaisante ou simpliste, alors que la tendance générale, mondiale, est au retour en force médiatique, caricatural et dangereux de la question religieuse. Dans Last Days, cette notion passe d’abord et avant tout à travers les sens, la sensibilité et la musique, seuls réels vecteurs de partage et d’émotion ici: nous pensons en particulier au travelling arrière médusant qui témoigne de Blake au travail, jouant et chantant avec passion. Et nous touchant au cœur, dans ce cri silencieux lancé d’une maison perdue dans une forêt. Il y a ici une religion de la musique et de l’art, et son cortège de rituels et de clichés (comme cela est d’ailleurs désamorcé dans le film). Mais que faisons-nous pour l’élever et y prêter attention avant son évanouissement ?

Vers la fin d’un art iconoclaste ?

Car, enfin, Gus Van Sant ne désintéresse pas du cas Kurt Cobain **** en refusant d’offrir aux spectateurs et aux fans une ordinaire et prédigérée biographie. « La démarche créatrice de Gus Van Sant, admet Danny Wolf, est de permettre au spectateur de recourir à sa propre perception en réaction à ce qu’il voit à l’écran. », mais aussi, ainsi, de respecter une certaine idée de l’artisanat artistique nourri de grains et de mains. Gus Van Sant monte lui-même ses films et le fait sur pellicule: « C’est une expérience tactile pour le cinéaste, de monter son propre film. Et ça se voit dans le montage - c’est un film « fait main » à tous les niveaux ». Dans une scène de Last Days, sur l’écran d’un téléviseur, nous voyons un clip vidéo des « Boys II Men » et leur chanson au titre évocateur: « On Bended Knee » (Agenouillé). Cet extrait dénote avec le reste du film et pour cause, il y montre, image à l’appui, une jeunesse lisse et pieuse.

Le contrepoint, esthétique et politique, sera donné plus tard par le montage de Gus Van Sant: on y entend la chanson « Venus in furs » de Lou Reed (Velvet Undergound) qui y parle de se mettre à genoux mais dans un sens ouvertement plus sexuel et subversif. Cette chanson est si importante au propos du cinéaste que celui-ci y reviendra, sous un autre angle de caméra. Ce dont nous parle Last Days, c’est probablement donc aussi cela: la fin prévisible d’une époque où les artistes n’ont plus le même engagement et la même volonté d’iconoclasme. Le titre Last Days est en ce sens à double tranchant, il s’agit des derniers jours d’un artiste culte mais, sans doute aussi, des derniers jours d’un monde artistique libéré (la musique est dans ce film le vecteur de l'émotion et du cri de l'être humain), avant l’impérialisme définitif d’un monde de médias dominant. Le film ne se termine pas sur le corps de Blake (qui n’en finit plus de tomber) mais bien sur un plan d’ensemble de type image télévisuelle voyeuriste, avec pour contenu principal désormais: les sirènes clignotantes des machines et des autorités.

Lire notre mini site pédagogique Gus Van Sant ici

Alexandre Tylski est directeur de la revue Cadrage, chercheur à l’ESAV/LARA de l’Université Toulouse II, auteur de nombreux articles sur Gus Van Sant, notamment pour le DVDrom pédagogique consacré au film « Elephant » (Collection « A propos de », CRDP Nice/CNDP). Il rencontre souvent les élèves et le grand public lors de projections débats autour de l’œuvre de Gus Van Sant. Il termine actuellement l’écriture du premier ouvrage français dédié au cinéaste.

Notes:
* Extraits d’entretiens tirés du dossier de presse
** Curieusement, le prochain film de Gus Van Sant (« The Time Traveller’s wife ») aura pour thème central le temps.
*** Hildegard Westerkamp, in Doors of Perception
**** Lire à ce sujet le roman de Gus Van Sant "Pink" Ed. Hachette

Image médaillon copyright MK2 Diffusion

 

Alexandre Tylski, Cadrage mai 2005

 

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