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LE MONDE
A L’ENVERS D’EMIR KUSTURICA
LA VIE EST UN MIRACLE, Prix de l’Education Nationale, Cannes
2004
Par Alexandre Tylski, Université Toulouse Le Mirail
(France)
L'Académie de Nice et Studio Canal se sont associés
autour de la sortie du DVD LA VIE EST UN MIRACLE (Février
2005) pour proposer une partie DVDRom pédagogique composée
d'analyses et de ressources éducatives destinées aux
élèves et aux enseignants. Alexandre Tylski, rédacteur
en chef à Cadrage, et plusieurs rédacteurs et rédactrices
de Cadrage ont participé au contenu de ce livret DVDRom à
travers de multiples articles. DVD en vente partout dès le
mois de février.
I. Figures de la transformation, chemins
de transferts
Dans les films d’Emir Kusturica, l’amour
de la communauté mais aussi la difficulté de vivre
avec elle en harmonie (musicale ?) est une problématique
quasiment centrale. Dans La Vie est un miracle, Emir Kusturica,
à l’heure des sempiternelles luttes inter communautaires,
cherche des rencontres et des rapprochements visuels et intellectuels
inattendus, des amours a priori interdits, des renversements de
situations, des traits d’union possibles entre les uns et
les autres. Il n’est pas question ici de bons ou de méchants,
de chats noirs ou de chats blancs, mais probablement davantage de
mise en lumière, derrière la guerre et le retour en
force de la Nature, de flagrants délits d’humanité,
de lueurs d’espoir et d’amour, de chemins de transcendances.
- Un monde à l’envers
Il apparaît progressivement dans La vie est
un miracle que le transport (le train) n’est pas uniquement
destiné à l’échange humain mais peut-être
surtout aux transactions humaines, échange de prisonniers,
propagande, contrebande, rails de cocaïne et bandes fratricides.
Dès lors, ce monde à l’envers (c’est-à-dire
« le carnaval » au sens où l’entend Daniel
Fabre (1), transversal, faussement transnational et évoluant
en transition vers la guerre, ne devient vite que « banque-route
» (mot initial du film). Tout ou presque va dérailler,
à l’image même de Jadranka, chanteuse d’opéra,
désynchronisée et transie.
Les transformations en tout genre vont bon train:
les maisons sont désormais habitées par les ours,
les chats déjeunent à table, les ânes ont des
peines de cœur, les chevaux veulent jouer aux échecs
et les colombes se reposent sur le canon d’un tank, vision
voisine du débordement animal chez George Orwell (2). Les
hommes, quant à eux, ressemblent à des bêtes,
le chat est associé dans l’image à Sabaha comme
le chien à Luka. Et la mort du maire est semblable à
un barrissement. Les hommes et les femmes se battent dans le film
comme chiens et chats.
Mais les êtres humains ressemblent aussi
parfois à de véritables machines (de guerre ?) notamment
lorsque le village célèbre l’arrivée
de la locomotive: une chorégraphie nous dévoile des
hommes à quatre pattes, « habillés » en
train – ces mêmes hommes qui tireront plus tard des
obus à l’envers. Ils ont d’ailleurs, très
souvent, la tête à l’envers ou la tête
en bas, ainsi l’image du miroir au plafond dans la maison
dont la réitération dans le film cultive le vertige.
La figure de réconciliation finale de tous ces éléments
entre peuples, bêtes, machines et êtres humains trouvera
sa pleine expression utopique dans le dernier fragment gelé
(immortalisé) du film: Luka et Sabaha à dos de bête
sur les rails d’acier d’un chemin de fer.
- Le refus du manichéisme
Dans La Vie est un miracle, en cherchant
à renverser le monde en quelque sorte, ou plutôt notre
vision du monde, Kusturica refuse néanmoins de simplement
inverser les choses d’un état à un autre, ou
d’un camp à l’autre. Il évite ainsi un
manichéisme belliqueux (qu’on lui reproche pourtant
encore) et transfigure son film en grand jeu de transferts (projections)
hybrides et parfois optimistes, comme l’amour interracial
entre un Serbe et une musulmane – Kusturica allant jusqu’à
la fusion symbolique des races lors de la transfusion de sang entre
Luka et Sabaha, transpercée d’une balle. Le trait d’union
entre les peuples et l’amour se nourrit donc ici dans la circulation
sanguine échangée, comme il devrait peut-être
se nourrir aussi à travers les chemins de transports et les
liens féconds, potentiels, entre Nature et Culture.
De même, la vision d’un monde en noir
et blanc est résolument refusée par Kusturica lorsque
celui-ci décide de faire « jouer » dans son film
un chat bâtard noir et blanc, et non pas noir ou blanc (le
titre de son film précédent « Chat noir,
chat blanc » restant d’une ironie savoureuse).
Et la cohérence du propos d'Emir Kusturica devient plus forte
encore avec l’emploi en leitmotiv des parties d’échec
– qui apparaissent précisément quand la guerre
éclate. Or, ces parties d’échec sont sans cesse
rendues impossibles, sans cesse avortées – traduction
même du refus d’un cinéaste à voir un
monde divisé en deux ou en en damier, ou encore refus de
voir le conflit résumé uniquement en vaste jeu de
stratégies plutôt qu’en anecdotes, fêlures
et bêtises humaines.
- Les transferts familiaux
Kusturica recentre donc sur le quotidien et les êtres humains
et nous parle de la famille. L’harmonie se passe plus ou moins
avec bonheur (là encore sans manichéisme): Luka et
Jadranka ne « s’entendent » bientôt plus,
le cordon ombilical entre Jadranka et son fils Milos (on se rappelle
la scène de football au début du film) n’est
pas coupé, Luka n’accepte pas de voir Sabaha habillée
avec les vêtements de son épouse, il refuse ici le
transfert, ou encore : le capitaine Alecksic (dans la vie, fils
d'Emir Kusturica) parle d’un frère disparu et d’un
« transfert » qu’on lui refusa jadis.
En revanche, il semble y avoir plus d’harmonie
entre père et fils dans ce film, une véritable transmission
s’opère (Luka apprend à son fils à jouer
avec sa tête et son cœur), mais plus qu’une transmission,
un échange, car Luka apprend aussi de son fils, sur la question
de la vitesse (vitesse que Luka emploiera pour transcender les contraintes
d’un royaume en état de pourrissement et vivre pleinement
son amour avec Sabaha). Cette transmission réciproque trouve
d’ailleurs un contrepoint dans la transmission télévisée
tout le long du film que Luka finit par détruire en jetant
par la fenêtre le téléviseur – le lien
entre les deux transmissions, humaines et télévisées,
trouvera un écho final sur un pont lorsque Luka et Milos
se retrouvent devant les caméras.
En d’autres termes, Emir Kusturica place
fort l’espoir (ou l’utopie ?) de transcendances et met
en scène précisément des êtres bien souvent
en transe à travers leurs envies de liberté (Milos
et Jadranka veulent partir, Luka & Sabaha s’échappent)
et à travers le remuements du corps : le sport, la danse
et la fête slaves chères à Kusturica. Mais,
également, à travers le transport émotionnel
des paysages, l’arrachement, l’envol. La transposition
quelque peu transgressive (car dynamité et a priori plus
optimiste) de Roméo et Juliette, raconte le rêve d’un
cinéaste à voir les familles (re)muer et s’unir.
Mais peut-être faudrait-il pour cela qu’advienne des
miracles successifs…
II. Figures des traversées spatiales, voyage au bout du tunnel
« De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a
passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse,
un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes
les péniches du fleuve toutes, et la ville entière,
et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la
Seine aussi, tout qu’on n’en parle plus. »
(3) Cette ultime phrase de Voyage au bout de la nuit (livre
de chevet d’Emir Kusturica) pourrait refléter n’importe
quel film du cinéaste, y compris La Vie est un miracle,
artistiquement marqué, à nouveau, par l’ironie
de Céline sur la guerre, la machine et l’homme englouti
au milieu d’un cirque surréaliste. Pour y survivre,
les protagonistes principaux chez Kusturica font souvent montre
d’une volonté d’indépendance (des jeunes
comme des moins jeunes) à travers la libération du
voyage, du décalage, de l’envol, ou encore de grandes
poussées en avant.
- Franchissement et affranchissements
Le titre du film « La Vie est un miracle
» est, nous le savons, repris dans les dialogues du film,
au tout début, lorsque le facteur (métier même
de l’affranchissement, sauf peut-être ici !) observe,
béat, un poussin s’échapper du grillage d’un
poulailler. C’est, ici, peut-être moins la beauté
de la naissance (la naissance reviendra dans le film) que la force
même des traversées, des échappées libres
et indépendantes, qui semble fasciner la caméra d’Emir
Kusturica dans cette petite scène et, en définitive,
tout le long du film. Le monde qui roule ; ballons, corps enlacés
roulant dans l'herbe, véhicules, globe terrestre, etc.
Ce goût de la traversée se révèle
tout d’abord à travers les scènes innombrables
de portes et de fenêtres qui racontent au fond les agitations
incessantes de ce monde (entre intérieur et extérieur).
Ainsi, au début du film, le ton est donné, un ours
arrache violemment la porte d’entrée d’une maison
qui s’écrase d’un coup sur le facteur. C’est
ensuite le couple à venir Luka et Jadranka, tous deux allongés
sur une civière roulant à pleine vitesse dans les
couloirs de l’hôpital ; leur allure leur ouvrira les
portes de l’établissement les unes après les
autres alors même qu’ils font partie de deux «
camps » bientôt fort opposés. C’est aussi
Luka qui, de son propre aveu, refuse de fermer les portes dans sa
maison, et, toujours lui, qui, à la fin du film, s’appuie
sur la portière d’une voiture qui s’effondre
aussitôt.
L’emprisonnement métaphorique (et parfois concret)
dans le film (à travers les images récurrentes de
fenêtres, de barreaux et de cadre dans le cadre) est, de la
même manière que les portes, régulièrement
pulvérisé. A-t-on remarqué à quel point
les protagonistes de La Vie est un miracle traversent avec
une facilité déconcertante les fenêtres et les
moindres cadres ? Nous pensons notamment à cette femme qui
traverse d’un coup une fenêtre lors d’une scène
de boxe érotique mémorable, ou encore à la
tête de Jadranka encastrée dans le cadre de son propre
portrait, ou encore aux balustrades brisées d’un porche
de chalet, à la toile de scène déchirée
par Jadranka lors d’une cérémonie.
- Déplacements
Derrière les traversées, voire les
saignées, Emir Kusturica nous parle autant de déplacements
géographiques et physiques que de déplacements métaphoriques
et symboliques. C’est la nature foncièrement et spécifiquement
tzigane du cinéma d’Emir Kusturica. Celui-ci nous dresse
le portrait de protagonistes sans cesse « déplacés
». Sabaha est un personnage exilé on le sait. Elle
en souffre, mais en jouit, aussi. Quant aux habitants du village,
ils ne semblent pas tous, non plus, à leur place. Jadranka
et Milos rêvent de partir, le capitaine Alecksic aurait souhaité
être transféré ailleurs pour retrouver son frère,
etc.
A bien y réfléchir, le cinéma de Kusturica,
mais aussi les grandes œuvres d’art, n’ont eu de
cesse de traquer des protagonistes « déplacés.
» Le cinéma, plus que n’importe quelle autre
forme d’art, nous dit peut-être ici Emir Kusturica,
peut parvenir à raconter ce déplacement (propre au
mouvement), ce décadrage (propre au cadrage), cette rupture
(propre au montage).
Ainsi, l’âne en peine pétrifié
sur les rails et bloquant le chemin des hommes, n’est pas
à sa place non plus (inversion et transferts de situations).
Les rails et le tunnel servent ici de « lieux seuils »
où se jouent les moments de déplacements forcés
ou recherchés. Lieu d’ambiguïté, d’hybridité,
de tâtonnement et de contraires : le tunnel est ici à
la fois lieu de vie (naissance d’un bébé, Luka
et Sabaha enlancés) et de mort (jeu de jeunes avec un pistolet,
mort des contrebandiers, tentatives de suicide de Luka). Ce tunnel
à la fois noir et blanc traverse la roche la plus dure, et
est l’expression absolue de la traversée. La percée
dans le mur comme pivot central du film.
- Qu’est-ce que la frontière ?
La Vie est un miracle se compose ainsi
d’une infinité de « percées » (sans
compter celles du match de football au début du film), la
notion de frontière étant bien souvent outrepassée
par les protagonistes – bien que celle-ci, la frontière,
soit indissociablement liée aux préoccupations et
à la réflexion du cinéaste. Frontière
entre la vie et la mort, entre la famille et l’amour, entre
l’amour et la guerre, etc. Mais à quoi servent donc
les frontières ? Quel en sont les desseins et destins potentiels
? Pour Emir Kusturica, il ne s’agit probablement pas tant
d’annihiler l’idée somme toute importante de
frontière (c’est à dire en un sens d’identité)
car dans son film, ce ne sont peut-être pas exactement l’espace
et les décors de frontières et de seuils qui importent
à son propos, mais sans doute davantage la manière
dont ceux-là sont traversés. Autrement dit, la frontière
est peut-être, nous dit Kusturica, moins importante que la
façon dont on la cultive et la transperce: c’est à
dire moins nourricière que, véritablement, la manière
dont nous transcendons l’identité.
Une des plus belles traversées dans La
Vie est un miracle reste en ce sens pour nous l’élément
liquide. Plus cet élément est présent, plus
règne l’amour. C’est d’abord sous la pluie
qu’apparaît Sabaha à Luka, c’est ensuite
sur une rivière presque asséchée que Luka renie
Sabaha, puis sous un torrent d’eau « à la Dolce
Vita » qu’ils s’aiment à nouveau.
Leur union absolue et leur fuite vers un nouveau monde prendra la
forme d’un fleuve agité, jusqu’à ce qu’un
cadavre flottant en pourrisse la pureté. Dès lors,
c’est l’apparition de la neige (solidification de l’eau).
Sabaha y survivra avec quelques gouttes d’eau trouvée
sous la neige. Elle survivra ensuite grâce à la circulation
liquide sanguine de la transfusion. Autant de coulées sensibles
et secrètes comme autant de saignées d’amour.
Au bout du tunnel, l’éternité des êtres
humains. Elle peut être retrouvée…
III. Figures temporelles, la locomotive comme leitmotiv
Le rapport au temps dans les films d’Emir
Kusturica est fort varié en formes et fort complexe au fond.
S’agitaient dans Chat Noir, Chat Blanc, un grand
« count down » comique, dans Underground, une
population ignorante du temps réel, dans Arizona Dream,
des ellipses, des âges et des machines contraires. Dans Le
Temps des Gitans, le temps se palpait de façon physique
et symbolique, dans Papa est parti en voyage d’affaires,
le temps était somnambulique. Dans La Vie est un miracle,
le temps n’est pas déconstruit et examiné au
« scalpel causal » à la manière d’un
Gus Van Sant dans Elephant ou encore systématisé
à l’infini et « à reculons » à
la manière d’un Christopher Nolan dans Memento.
L’exploration du temps est ici moins visiblement appuyée
mais tout aussi bouillonnante. Avec La Vie est un miracle,
Emir Kusturica nous offre une multitude de variations temporelles
autour du destin, du recommencement et des réconciliations.
- Leitmotivs
Un des premiers leitmotivs fondateurs dans La Vie
est un miracle est un cercueil vide tiré par un vieil homme,
un peu comme chaque personne transporte symboliquement un cercueil
invisible derrière elle. Chaque protagoniste dans le film
a d’ailleurs ce passé accroché à lui
ou elle, Luka a son père en tête, Milos le sien, le
capitaine Alecksic, son frère disparu, etc. Petit cadavre
que l’on traîne malgré soi. Ce cercueil inaugural
reviendra donc, le spectre de la mort aussi. Epée de Damoclès
universelle. Les tentatives de suicides répétées
de Luka sont autant de points de repères dans l’évolution
du film soulignant la pression presque « machinale »
du temps.
L’échiquier (image de mort par essence)
reviendra aussi, en « revenant », tout comme l’âne
suicidaire sur les rails, ou la locomotive (véritable cheval
de Troie) liée à la propagande ou encore la télévision
associée elle aussi, de ce fait, à ces pressions régulières
du rythme du temps et de la mort. Pourtant, au fond, ce qui semble
remuer dans La Vie est un miracle c’est un regard
profond posé sur le Vivant (et non aussi directement sur
la guerre ou la mort). Le film débute certes sur un cercueil
vide tiré par un vieil homme, mais c’est peut-être
moins la mort ici qui inquiète Kusturica que le déplacement
(le transport) douloureux du vieil homme abandonné par son
âne (symbole ici d’amour). De même, ce qui pose
problème dans le film, ce n’est pas la partie d’échec
mais le transport et le maintien de l’échiquier. La
douleur du présent.
Comment vivre au quotidien avec le temps sur les
épaules, le rythme de la routine et les erreurs humaines
répétées ? La souffrance de Luka ne viendrait-elle
pas du « train-train » en fin de compte ? Comment Emir
Kusturica propose-t-il alors d’y échapper ?
- De l’éternel recommencement
Lorsque Milos, le fils, revient une nuit du front,
il s’endort aussitôt sur le canapé de la maison.
Son père vient le border et s’endort à son tour.
Là, Emir Kusturica, fait éclairer la scène
par flashs de lumière (que l’on attribue, grâce
au son, au passage de wagons dehors). La caméra s’approche
des deux visages, le fils et le père, et la lumière
vacillante nous fait imaginer comme le début d’un transfert
de personnalités entre les deux hommes. En tout cas, l’alternance
du montage et de la lumière raconte à la fois une
opposition, une union et une transfiguration des deux êtres.
Et c’est par le passage des wagons, par le transport, le «
déplacement », que naîtra l’inversion :
ce sera le fils qui bordera au petit matin son père endormi.
Les générations se succèdent. Et se ressemblent.
Le jeune part à la guerre et fait son devoir ancestral et
national.
En une scène muette, mais ô combien
audio visuelle, Emir Kusturica remonte le temps, ou plutôt
nous remontre le temps, dilate la frénésie ambiante
et nous parle. Il nous parle de la marche du temps, implacable.
Il fait réitérer les parcours et les erreurs. C’est
l’éternel recommencement. Luka, lui, est à la
fois bloqué dans le temps et la tradition (il admire son
père guerrier, dont il possède le buste sculpté)
mais il est aussi prêt à résister au temps,
lorsque l’amour le porte.
La fenêtre du grenier dans lequel Luka passe
le plus clair de son temps est ovale comme une montre, et on comprend
vite que la fenêtre est en réalité une horloge.
Le visage de Luka, plus d’une fois associé à
ce seuil du temps qui passe est là pour nous rappeler ce
lien particulier qu’il entretient avec le temps (passé,
présent, à venir). Il est peut-être même
une sorte de boussole dans ce film (il est l’ingénieur
ferroviaire du village, le fondateur et gardien des rails du temps),
il est aussi le père et le repère. Mais il sera le
premier à vouloir détruire la machine du temps, il
ira rechercher sa bien aimée et la ramènera dans son
temps à la toute fin, sur les rails.
- « Vitesse et sentiment »
En quelque sorte, les rails de La Vie est un
miracle « s’apparentent » (dans le sens parental
du terme) aux sillons d’une machine à voyager dans
le temps. Luka va sortir sa bien-aimée Sabaha de sa destinée.
Et la ramène à la vie et la ramène à
lui. La scène finale est en ce sens un retour, un recommencement,
mais un nouveau départ aussi. Luka a choisi finalement autant
la vitesse que le sentiment de l’amour. « Vitesse et
sentiment » sont d’abord opposés au début
du film, et constituent un des leitmotivs fondamentaux du film.
Le fils, Milos, est plus proche de la vitesse par
sa jeunesse. Il évoque au début du film Napoléon
et ses calculs de vitesse, ou encore la vitesse de la lumière
transcendant les reflets dans le miroir. Milos évoquera à
nouveau à la fin, comme une boucle bouclée, la question
en parlant de la vitesse d’une balle. Deux mondes s’opposeraient
presque alors, celui des locomotives flambant neuves et des transmissions
satellites ultra rapides, et celui du sentiment, de la générosité
et de l’amour. Pourtant, Luka choisit d’utiliser les
rails et son tunnel comme machines à voyager dans le temps
et parvient à unir par l’esprit et le corps les deux
notions.
C’est l’utopie revendiquée de
La Vie est un miracle. Le temps est avant tout ce que nous
en faisons. Le leitmotiv et le recommencement peuvent être
positifs si les impulsions et les résistances inattendues
redonnent du souffle à l’être humain pour vivre.
Les retours en arrière, les arrêts sur place et les
poussées en avant sont possibles. Emir Kusturica nous rappelle
la formidable énergie ambulante qu’est l’être
humain, mais aussi la machine à voyager dans le temps qu’est
au fond le cinéma, locomotive à saccades, bobines
de rails à miracles, vie.
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Alexandre Tylski est directeur de la revue Cadrage et chercheur
au LARA de l'Université Toulouse Le Mirail, membre du SFCC
(Syndicat Français de la Critique de Cinéma). http://www.tylski.net.
Remerciements: CRDP de Nice, L.Graillat et C.Vuillaume.
Notes
(1) FABRE (Daniel), in Carnaval, ou la fête à l’envers,
Ed. Les Découvertes Gallimard 1992.
(2) ORWELL (George), in La ferme des animaux, Folio Gallimard, 1994
(3) CELINE, in Voyage au bout de la nuit, Editions 1993, Folio 28,
636 p.
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