ANALYSE
2004

UN LONG DIMANCHE DE FIANCAILLES

Réalisateur: Jean-Pierre Jeunet
Interprètes: Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Jodie Foster, Albert Dupontel, André Dussolier, etc.

 

DE LA MECANIQUE EN GENERAL
Un Long Dimanche de Fiançailles, Jean-Pierre Jeunet (2004)

par Alexandre Tylski
, directeur de la revue Cadrage

Le nouveau film de Jean-Pierre Jeunet est un des rares films français de ces dernières années (films de Rappeneau, Téchiné, Mocky et Tavernier exceptés) à parler de la France. Si tous les films ou presque aux USA parlent de près ou de loin des Etats-Unis, pourquoi les films français ne se pencheraient-ils pas aussi sur leur propre pays et ce, sans nécessairement tomber dans un nationalisme radical ? Car en effet, le film de Jeunet aborde ici la France et ses esthétiques (Monet, Tardi…), ses architectures (la gare d’Orsay reconstituée…), ses folklores (les cafés, la cuisine…) ou encore ses paysages (Corse, Bretagne…) en jouant sur le concept même de la carte postale.

On ne peut d’ailleurs pas vraiment lui reprocher de verser dans une « approche carte postale » de la France puisque la carte postale, en tant que support et en tant que métaphore est partie intégrante, fondatrice, de son imaginaire (on pense à Amélie Poulain, 2000), image de la mémoire iconographique, de la transmission, du souvenir collectionné, du fragment caché dans une boîte de petit garçon ou de petite fille. C’est un des fondements de son cinéma, l’amour de l’accessoire, de l’objet, du journal, du bout de viande, du grain, du jouet, de la vitrine, de la boutique, mais aussi du cliché détourné, du cliché qui prend vie comme dans un théâtre de marionnettes.

Et si, un peu à l’instar de son maître Sergio Leone, le sentiment de la guerre n’est jamais loin dans les films de Jeunet, on pense à son court-métrage Le Bunker de la dernière rafale (1981) ou encore à Alien, la résurrection (1997) et même Amélie Poulain et si le cinéaste avoue aujourd’hui avoir l’impression d’avoir vécu dans une vie antérieure pendant la première guerre mondiale, un élément, voire un moteur, central dans la filmographie de Jean-Pierre Jeunet se développe surtout ici, et de manière probablement plus épanouie que jamais : le thème de la mécanique – un thème qui prend d’ailleurs tout son sens de violence et de poésie ici avec la guerre.

En 1980, Jeunet & Caro imaginaient une fête foraine et des spectateurs marionnettes dans Le Manège, puis jouaient sur le rythme des ressorts de fer dans Delicatessen (1991), ou encore des liens entre enfants, hommes et machines dans La Cité des enfants perdus (1995) et Alien (une saga qui allait forcément comme un gant à l’univers du cinéaste). Dans Un Long Dimanche de Fiançailles (2004), la mécanique est partout – et pas nécessairement parce qu’il s’agit dans le film du champ lexical de la guerre, il n’y a pas que des bombes, mitraillettes et avions dans le film de Jeunet, mais une rythmique de leitmotivs liée au machinal et à l’engrenage.

Jules Verne plane ainsi de bout en bout du film, à travers une époque où les inventions mécaniques faisaient rage, à une époque où le train débutait à sillonner la terre, à une époque où le téléphone changeait notre manière d’échanger, à une époque où les voitures luisaient de courbes et de dorures, à une époque où les pistolets d’or se camouflaient sous les plis et à une époque où la machine cinéma, elle aussi, frémissait encore à l’iris, comme ici dans le film de Jeunet (l’éclairage du générique d’ouverture en rappelle d’ailleurs inévitablement la nature). C’est un monde de nouvelles mécaniques flambant neuves et de rêves de progrès que nous décrit Jeunet.

Mais au fond, Un Long Dimanche de Fiançailles raconte la tyrannique, implacable et actuelle machine du monde, la guerre, le meurtre, la guillotine, la peine de mort, la peine des morts. Lorsque Mathilde (Audrey Tautou) se promet de courir plus vite que la voiture malgré son handicap et ses jambes mécaniques, c’est déjà le désir humain de ne pas se laisser dominer par la machine, c’est déjà l’envie d’aller plus vite que le temps et l’horloge mécanique. Car dans la jambe ou la main mécanique (on en voit une dans le film) ou encore derrière la petite montre et sa mécanique, se cache un petit mot d’amour et d’espoir, l’humanité à la recherche du temps et de l’amour perdu dans l’Histoire.

Un Long Dimanche de Fiançailles exprime par son titre même cette folle impatience de la vie et la course contre la montre qui en découle. Jeunet revient ainsi plusieurs fois dans le film sur des horloges géantes, exécute des sauts en avant, en arrière, des ralentis et accélérés et construit son film comme sur du papier à musique, en ouvrant des parenthèses narratives et esthétiques qu’il prend soin de refermer quelques moments plus tard dans le film comme d’éternels échos, comme d’éternels engrenages de style. Une machine cinématographique presque trop bien huilée diront les plus réticents.

Pourtant, ce film nous a plu pour tous les instants contrapuntiques et fragiles qu’il cultive : le vélo qui dérape, le vent de la Bretagne incontrôlable, les petits points de couleur inattendus, les femmes libres et volontaires au cœur de la machine du monde, les retours en arrière de la musique et ses poussées en avant, l’os à moelle, les ombres dans le jardin à la toute fin, la petite allumette éclairant la nudité adolescente, les lames d’un miroir plantées dans le corps, la force des points de vue sur le même événement. Un cinéaste mécano pas loin parfois d’être génial.

Alexandre Tylski est directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA de l'ESAV (Toulouse II) et membre du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

Site officiel Jean-Pierre Jeunet: http://jpjeunetlesite.online.fr/
Site officiel du film: http://wwws.warnerbros.fr/movies/unlongdimanche/

Image: © 2003 Productions / Warner Bros. France 2004 (copyright B.Calvo & G.Berquet)

 

Alexandre Tylski, Cadrage novembre 2004

 

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