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VIVRE PLEINEMENT ET TRAVERSER
LES TEMPS
par Alexandre Tylski
Biographie cinématographique du peintre coréen
du XIXème siècle Jang Seung-ub, dit Ohwon. Plus qu’un
livre d’images, la recherche écorchée, éperdue,
de couleurs vitales.
Les premiers généticiens voyaient la femme comme une
toile sur laquelle le sperme masculin peignait les traits de l'enfant
conçu. On retrouvera cette idée dans le parler populaire
chilien où « faire la peinture de quelqu'un »
exprime de manière argotique l'acte sexuel. Dans le 98ème
long-métrage du sud-coréen Im Kwon-taek, Ivre de femmes
et de peinture, on retrouve ce lien fort entre peinture et sexualité.
De nombreux gros plans de fleurs sillonnent le
film, comme autant de sexes traqués, muses véritables
du peintre Ohwon. Les femmes qu’il désire sont d’ailleurs
toujours associées aux couleurs, soit au marché par
les tissus colorés qu’elles recherchent pour leurs
robes, ou par une fleur jaune qu’une d’entre elles lance
à Ohwon. Mais une des forces du film est de saisir la mue
dans le regard du peintre. " Quand Ohwon est jeune , raconte
le cinéaste, la beauté des paysages est très
voyante. Il ne voit que les choses les plus évidentes. Quand
il commence à évoluer en tant que peintre, la beauté
des paysages devient beaucoup plus subtile. A la fin de sa vie,
j'ai cherché à aller vers quelque chose de beaucoup
plus pur. "
Et en effet, Ivre de femmes et de peinture change
presque de nature, d’apparence, au fil du récit, passant
d’une lumière assez plate et convenue à, peu
à peu, une esthétique plus travaillée, une
vraie recherche de grâce. Ainsi des oiseaux par centaines
voltigeant en masse telles des branches d’arbres ondulées
par le vent. Ohwon est un créateur chercheur (doux pléonasme
en vérité). Pour Im Kwon-taek, son peintre "cherche
constamment à se surpasser pour atteindre la perfection.
Cette quête impossible à atteindre constitue, pour
moi, la vie. "
Trois ralentis marquent le film, d’abord
la main du peintre caressant sous le tissu soyeux la peau de son
amante, puis le vent passant à travers les feuilles d’un
arbre, et enfin, des oiseaux fendant le ciel. A chaque fois, le
cinéaste s’arrête sur ces instants sensuels où
l’âme semble inspirée par tout ce qui «
traverse », dévoilements profonds et érotiques.
Impressionnée par l’oiseau peint par Ohwon, sa compagne
lui glissera ainsi au creux de l’oreille : " Il est si
vrai qu'il va percer le papier et s'envoler vers le ciel. "
L’artiste non comme passeur, mais « traverseur »,
se dérobant aux murs royaux, plongeant habillé dans
l’eau d’un ruisseau et entrant courbé dans un
four en fusion.
Mais Im Kwon-taek fait le portrait de ce portraitiste
haut en couleurs sans pour autant occulter ses parts de mystères
et d’ombres. Dès le début d’Ivre de femmes
et de peinture, un maître conseille au jeune Ohwon de travailler
les ombres, celles-là mêmes qui donnent toute leur
" profondeur aux choses. " Le cinéaste observe
silencieusement ces profondeurs; ici évoquées par
le son d’une flûte dans la nuit, là brillant
dans la sensualité de la feuille de riz, subjectile semblable
à la peau, vrai " profond. "
Aucun plan ne semble de trop, chaque trait a un
rôle, à l’image des oeuvres d’Ohwon. Les
gouttes de sang sur la toile d’Ohwon alors que celui-ci saigne
du nez étant peut-être une des plus belles images,
la sève-même de l’artiste mêlée
à sa création. Im Kwon-taek a bien mérité
son Prix de la mise en scène à Cannes 2002. "
C'est aussi le premier prix important destiné à un
cinéaste coréen. J'espère qu'il servira à
encourager les plus jeunes réalisateurs à faire de
très bons films à l'avenir ... " Son film est
en ce sens un film de maître et de leçons de vie. Vie
qu’il faudrait expérimenter pleinement en traversant
" de haut en bas l’abîme " (cf. Eckhart).
Renaître dans l’eau originelle de la peinture et signer
ses adieux immortels dans les couleurs du feu.
Alexandre Tylski est rédacteur en
chef de la revue Cadrage
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