ANALYSE
2002

IVRE DE FEMMES ET DE PEINTURE

Réalisation : Im Kwon-Taek
Scénario : Kim Young, Oak/Im Kwon-Taek
Son : Yang Dae-Ho
Montage : Choi Kwang-Jin
Costumes : Lee Hye-Lan

 

VIVRE PLEINEMENT ET TRAVERSER LES TEMPS
par Alexandre Tylski

Biographie cinématographique du peintre coréen du XIXème siècle Jang Seung-ub, dit Ohwon. Plus qu’un livre d’images, la recherche écorchée, éperdue, de couleurs vitales.

Les premiers généticiens voyaient la femme comme une toile sur laquelle le sperme masculin peignait les traits de l'enfant conçu. On retrouvera cette idée dans le parler populaire chilien où « faire la peinture de quelqu'un » exprime de manière argotique l'acte sexuel. Dans le 98ème long-métrage du sud-coréen Im Kwon-taek, Ivre de femmes et de peinture, on retrouve ce lien fort entre peinture et sexualité.

De nombreux gros plans de fleurs sillonnent le film, comme autant de sexes traqués, muses véritables du peintre Ohwon. Les femmes qu’il désire sont d’ailleurs toujours associées aux couleurs, soit au marché par les tissus colorés qu’elles recherchent pour leurs robes, ou par une fleur jaune qu’une d’entre elles lance à Ohwon. Mais une des forces du film est de saisir la mue dans le regard du peintre. " Quand Ohwon est jeune , raconte le cinéaste, la beauté des paysages est très voyante. Il ne voit que les choses les plus évidentes. Quand il commence à évoluer en tant que peintre, la beauté des paysages devient beaucoup plus subtile. A la fin de sa vie, j'ai cherché à aller vers quelque chose de beaucoup plus pur. "

Et en effet, Ivre de femmes et de peinture change presque de nature, d’apparence, au fil du récit, passant d’une lumière assez plate et convenue à, peu à peu, une esthétique plus travaillée, une vraie recherche de grâce. Ainsi des oiseaux par centaines voltigeant en masse telles des branches d’arbres ondulées par le vent. Ohwon est un créateur chercheur (doux pléonasme en vérité). Pour Im Kwon-taek, son peintre "cherche constamment à se surpasser pour atteindre la perfection. Cette quête impossible à atteindre constitue, pour moi, la vie. "

Trois ralentis marquent le film, d’abord la main du peintre caressant sous le tissu soyeux la peau de son amante, puis le vent passant à travers les feuilles d’un arbre, et enfin, des oiseaux fendant le ciel. A chaque fois, le cinéaste s’arrête sur ces instants sensuels où l’âme semble inspirée par tout ce qui « traverse », dévoilements profonds et érotiques. Impressionnée par l’oiseau peint par Ohwon, sa compagne lui glissera ainsi au creux de l’oreille : " Il est si vrai qu'il va percer le papier et s'envoler vers le ciel. " L’artiste non comme passeur, mais « traverseur », se dérobant aux murs royaux, plongeant habillé dans l’eau d’un ruisseau et entrant courbé dans un four en fusion.

Mais Im Kwon-taek fait le portrait de ce portraitiste haut en couleurs sans pour autant occulter ses parts de mystères et d’ombres. Dès le début d’Ivre de femmes et de peinture, un maître conseille au jeune Ohwon de travailler les ombres, celles-là mêmes qui donnent toute leur " profondeur aux choses. " Le cinéaste observe silencieusement ces profondeurs; ici évoquées par le son d’une flûte dans la nuit, là brillant dans la sensualité de la feuille de riz, subjectile semblable à la peau, vrai " profond. "

Aucun plan ne semble de trop, chaque trait a un rôle, à l’image des oeuvres d’Ohwon. Les gouttes de sang sur la toile d’Ohwon alors que celui-ci saigne du nez étant peut-être une des plus belles images, la sève-même de l’artiste mêlée à sa création. Im Kwon-taek a bien mérité son Prix de la mise en scène à Cannes 2002. " C'est aussi le premier prix important destiné à un cinéaste coréen. J'espère qu'il servira à encourager les plus jeunes réalisateurs à faire de très bons films à l'avenir ... " Son film est en ce sens un film de maître et de leçons de vie. Vie qu’il faudrait expérimenter pleinement en traversant " de haut en bas l’abîme " (cf. Eckhart). Renaître dans l’eau originelle de la peinture et signer ses adieux immortels dans les couleurs du feu.

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage décembre 2002

 

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