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Un homme, une femme, une atmosphère
et le temps
A travers l'histoire d'un homme et d'une femme
qui se cherchent et ne se trouveront pas, Wong Kar-Wai veut filmer
une atmosphère, une atmosphère des années 60,
dans un monde partagé entre orientalisme et occidentalisme,
une atmosphère qui favorise les échanges, une atmosphère
qui, pourquoi pas, est un appel à l'amour.
Or, une atmosphère est immatérielle.
C'est le grand défi du cinéma de vouloir montrer l'immatériel,
l'invisible. Wong Kar-Wai le sait, le seul moyen de donner corps
à l'invisible est de filmer les effets qu'il a sur le visible.
Chaque geste de ses personnages, chaque lieu est influencé
par cette ambiance qui est le véritable sujet du film. Une
musique porte la démarche légère de Maggie
Cheung, les pas plus lourds de Tony Leung et le balancement de leurs
gamelles de nouilles. Cette bande originale, sublime, alternant
morceaux chinois et morceaux européens, rythment les âmes
et le montage. N'importe quel déplacement, n'importe quel
sourire se plie à ce tempo, à celui de la pluie et
du temps orienté.
Des ombres planent sur ce film, au propre comme
au figuré. Les coins sombres des ruelles et des couloirs
nous donnent à penser que grande est la part du dissimulé,
du hors-champs. Le cinéaste choisit de nous montrer seulement
la partie émergée de l'iceberg. En nous dévoilant
seulement quelques instants de la vie de ses protagonistes, parfois
séparés par de longues ellipses temporelles et en
nous cachant des éléments (comme par exemple les conjoints
de Chow et Li-Zen), le cinéaste laisse le champ libre à
l'imagination des spectateurs.
L'univers de Wong Kar-Wai est très pictural,
sa mise en scène très esthétisante. La construction
minutieuse des plans, l'agencement des ombres et des lumières
chaudes, les visages lisses, les pavés luisants (très
«réalisme-poétique») témoignent
du talent du réalisateur et du directeur-photo (Christopher
Doyle). On se rappelle des quelques plans en noir et blanc dans
LES ANGES DÉCHUS, de ces mains tremblantes qui tiennent des
cigarettes et de ces horloges qui parsèment chacun des films
du réalisateur. Ces motifs sont encore très présents,
c'est le montage qui diffère: il n'a plus cet aspect hachuré
(publicitaire disent les mauvaises langues) mais, au contraire,
offre une fluidité qui fait défiler les années
aussi vites que les secondes.
Chaque élément du film est sous l'emprise
de la mise en scène: les lieux sont trop petits, les cadrages
trop étroits, le jeu des acteurs trop parfait pour laisser
les personnages s'exprimer, s'imposer au sein de leur histoire.
En témoigne la scène du double emménagement
où la proximité fait s'échanger les biens.
Bientôt ce sera au tour des conjoints de s'échanger,
presque par hasard, sans l'avoir choisi semble-t-il. Et que font
les Hommes quand ils n'ont pas la place d'évoluer? Ils jouent
à ne pas être eux-même et se font rattraper par
leur réalité qui est celle du temps historique. La
date de péremption de leur relation sera dépassée
avant qu'ils n'aient eu le temps de la consommer et il ne reste
plus à Tony Leung d'autre choix que celui de se recueillir
sur les ruines du temple d'Angkor, symboles des ravages du temps.
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