ANALYSE
2001
IN THE MOOD FOR LOVE
Hong-Kong [2000]

Réalisateur: Wong Kar-Wai
Scénario: Wong Kar-Wai
Interprètes: Tony Leung, Maggie Cheung, Rebecca Pan, Lai Chen, Siu Ping-Iam

 

Un homme, une femme, une atmosphère et le temps

A travers l'histoire d'un homme et d'une femme qui se cherchent et ne se trouveront pas, Wong Kar-Wai veut filmer une atmosphère, une atmosphère des années 60, dans un monde partagé entre orientalisme et occidentalisme, une atmosphère qui favorise les échanges, une atmosphère qui, pourquoi pas, est un appel à l'amour.

Or, une atmosphère est immatérielle. C'est le grand défi du cinéma de vouloir montrer l'immatériel, l'invisible. Wong Kar-Wai le sait, le seul moyen de donner corps à l'invisible est de filmer les effets qu'il a sur le visible. Chaque geste de ses personnages, chaque lieu est influencé par cette ambiance qui est le véritable sujet du film. Une musique porte la démarche légère de Maggie Cheung, les pas plus lourds de Tony Leung et le balancement de leurs gamelles de nouilles. Cette bande originale, sublime, alternant morceaux chinois et morceaux européens, rythment les âmes et le montage. N'importe quel déplacement, n'importe quel sourire se plie à ce tempo, à celui de la pluie et du temps orienté.

Des ombres planent sur ce film, au propre comme au figuré. Les coins sombres des ruelles et des couloirs nous donnent à penser que grande est la part du dissimulé, du hors-champs. Le cinéaste choisit de nous montrer seulement la partie émergée de l'iceberg. En nous dévoilant seulement quelques instants de la vie de ses protagonistes, parfois séparés par de longues ellipses temporelles et en nous cachant des éléments (comme par exemple les conjoints de Chow et Li-Zen), le cinéaste laisse le champ libre à l'imagination des spectateurs.

L'univers de Wong Kar-Wai est très pictural, sa mise en scène très esthétisante. La construction minutieuse des plans, l'agencement des ombres et des lumières chaudes, les visages lisses, les pavés luisants (très «réalisme-poétique») témoignent du talent du réalisateur et du directeur-photo (Christopher Doyle). On se rappelle des quelques plans en noir et blanc dans LES ANGES DÉCHUS, de ces mains tremblantes qui tiennent des cigarettes et de ces horloges qui parsèment chacun des films du réalisateur. Ces motifs sont encore très présents, c'est le montage qui diffère: il n'a plus cet aspect hachuré (publicitaire disent les mauvaises langues) mais, au contraire, offre une fluidité qui fait défiler les années aussi vites que les secondes.

Chaque élément du film est sous l'emprise de la mise en scène: les lieux sont trop petits, les cadrages trop étroits, le jeu des acteurs trop parfait pour laisser les personnages s'exprimer, s'imposer au sein de leur histoire. En témoigne la scène du double emménagement où la proximité fait s'échanger les biens. Bientôt ce sera au tour des conjoints de s'échanger, presque par hasard, sans l'avoir choisi semble-t-il. Et que font les Hommes quand ils n'ont pas la place d'évoluer? Ils jouent à ne pas être eux-même et se font rattraper par leur réalité qui est celle du temps historique. La date de péremption de leur relation sera dépassée avant qu'ils n'aient eu le temps de la consommer et il ne reste plus à Tony Leung d'autre choix que celui de se recueillir sur les ruines du temple d'Angkor, symboles des ravages du temps.

 

Romain André

 

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