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La peau d'Orson
Il aura fallu plus de trente sept ans à
Youssef Ishaghpour pour délivrer ses trois tomes titanesques
consacrés à Orson Welles (1). Il n'en fallait pas
moins pour tenter de rendre compte de l'oeuvre monumentale du Créateur
Iconoclaste de CITIZEN KANE (1941), de LA DAME DE SHANGHAI (1948),
d'OTHELLO (1952), de TOUCH OF EVIL (1958), ou THE TRIAL (1962).
Et l'occasion pour nous de revenir sur un des films les plus méconnus
du cinéaste américain, UNE HISTOIRE IMMORTELLE, réalisé
en 1966, avec Jeanne Moreau et Orson Welles lui-même.
La fabrication du film
UNE HISTOIRE IMMORTELLE a été tourné
à la suite de FALSTAFF (que Welles considère à
la fin de sa vie comme son meilleur film) et juste avant THE OTHER
SIDE OF THE WIND (long-métrage encore inédit à
ce jour). En 1966, le cinéaste est depuis bien longtemps
rejeté par les États-Unis, et ne parvient à
financer ses oeuvres que par des performances d'acteur et des investisseurs
européens. Mais au-delà de ses soucis pécuniaires,
Welles reste néanmoins maître de son art. Marc Maurette
(2), alors directeur de production, raconte ainsi la genèse
d'UNE HISTOIRE IMMORTELLE: «Pour écrire le scénario,
[Welles] a fait comme à son habitude. Il a demandé
à Madame Rogers, sa secrétaire, de mettre sur les
pages de gauche toutes les descriptions du livre, et sur les pages
de droite tous les dialogues. Dans les trous, c'est lui qui écrit».
À la base, ce film est un 52 minutes réalisé
pour la télévision française, et diffusé
en 1968, mais son ambition cinématographique dépasse
très vite le simple cadre du petit écran. «Je
voulais un Macao vide, comme hanté, et la simplicité
des images. Si j'avais eu les moyens de faire du Coppola»,
affirmera plus tard Welles, «je ne l'aurai pas fait, cela
aurait dérangé le calme de l'histoire». Nous
sommes en apparence loin de la mégalomanie de ses débuts,
mais Welles semble simplement chercher autre chose, aller ailleurs.
Sa rigueur et sa méticulosité, en revanche, est bel
et bien à la hauteur de sa réputation. «Welles
monte le film chez Jean-Pierre Melville, dans le 13ème arrondissement»,
raconte Maurette. «Le montage a duré quatre mois. Il
a réécrit les dialogues, et mélangé
les scènes pour rythmer les séquences. Il piochait
dans ce qu'il appelait «Les Trois Sources»: Source 1:
ses plans préférés; Source 2: les plans possibles;
Source 3: les plans du dernier recours seulement. Il a monté
lui-même en marquant la pellicule au crayon rouge et au crayon
bleu, laissant les collures à la monteuse. Il est allé
jusqu'à faire trente versions du film».
Et nous savons à quel point cette recherche de précision
dans l'assemblage s'accorde chez Welles d'une volonté prédatrice
de capturer des cadres vivants et incisifs. Cela est d'autant plus
vrai à cette époque que Welles, plus que jamais, souhaitait
préciser les traits de ses personnages. Ainsi, il déclare
à propos de FALSTAFF: «Tout ce qui comptera dans le
film devra se lire sur les visages; on devra lire sur eux toute
l'histoire de cet univers dont je parlais. Ce sera, en termes de
gros plans, je crois, ma plus grande contribution au cinéma...
Une histoire de ce genre exige des gros plans; dès qu'on
prend du recul et qu'on détache des visages, on ne voit plus
que des personnages en costumes d'époques et une foule d'acteurs
au premier plan. Plus on se rapproche d,un visage, plus il gagne
en universalité».
Le visage comme monde
Dans UNE HISTOIRE IMMORTELLE, son film le plus
intimiste, Welles interprète Mr Clay, un riche et vieux marchand,
méchant, seul, ridé et boursouflé qui fera
d'ailleurs dire à Joseph McBride (3): «Aucun héros
wellesien, même pas Quinlan ni Falstaff, n'approche de si
près l'état de décomposition [de] ce vieil
homme aigri [...] Dans ses deux derniers films, Welles s'est approché
de plus en plus de ses personnages». Prédomine en effet
dans UNE HISTOIRE IMMORTELLE des visages en gros plans souvent déformés
par les objectifs de caméra et les effets de perspective,
et parfois même poussés vers de très gros inserts
sur des parties précises du visage, comme l'oeil de Virginie
(Jeanne Moreau) vu à l'envers par exemple. Welles n'avait
jamais exploré les détours et les cavernes du visage
humain aussi loin, même si cela l'a toujours fasciné
(on pense aux lèvres et au regard de Kane). «Je considère
mon visage comme un ennemi», avoue Welles. «Je ne peux
pas voir cet homme que je suis. [...] Plus je suis maquillé,
moins je me reconnais et plus je garde un jugement objectif».
Magnifique confession d'un artiste qui se dissimule à lui-même,
effrayé par son regard trop perçant de cinéaste
sur son visage d'acteur, sorte de cache-cache schizophrénique
et cinématographique.
Mais derrière ce masque, ce camouflage,
réside le retranchement non tant comme disparition mais comme
révélation. «L'acteur est un sculpteur»,
scande Welles. «Un sculpteur de lui-même. Il enlève
des choses. Ce n'est pas en ajoutant, ce n'est pas par le maquillage,
c'est en enlevant, en supprimant que l'acteur parvient à
jouer. [...] L'acteur est celui qui mine les autres possibilités,
pour en exprimer une seule et lui donner libre court». La
lumière sur le visage, alors, lui donnera, ou lui dévoilera,
aussi toute sa (dé)mesure. Dans UNE HISTOIRE IMMORTELLE,
le vieux marchand se retrouve à table avec Paul, un jeune
marin qu'il vient d'engager. Sur le visage du jeune désargenté,
se dessine une lumière d'or, éternelle. Sur le visage
du vieux Mr Clay, pourtant à la tête de milliers de
lingots d'or, planent les ombres de la nuit. Youssef Ishaghpour
aborde le visage du vieillard ces termes: « Mr Clay a l'allure
de l'autoportrait de Rembrandt de la Frick Collection de New York,
sous le masque du monarque avec sa tristesse et sa solitude royale,
riche des échos fabuleux de quelques songes oriental. Les
rides, les plies, les poches sur le front autour de la bouche et
des yeux sont les marques du travail du temps dissolvant les formes
d'un visage, les traces du mouvement qui a conduit à ces
instants où, dans le silence, résonne le chant des
grillons, dans l'immobilité présente du temps, au
bord de la lumière, proche et en attente de la disparition
finale».
Le visage est un paysage et il exprime, comme le
dit Alexis Carrel (4), «des choses plus profondes encore que
les activités de la conscience. On peut y lire, non seulement
les vices, les vertus, l'intelligence, la stupidité, les
sentiments, les habitudes les plus cachées d'un individu,
mais aussi la constitution de son corps, et ses tendances aux maladies
organiques et mentales». UNE HISTOIRE IMMORTELLE semble confirmer
les propos d'Epstein pour qui «le gros plan est l'âme
du cinéma», et les écrits de Bonitzer, affirmant
que «grâce au gros plan au cinéma, un sourire
devient aussi important qu'un massacre». Le gros plan au cinéma,
par sa démesure, a selon Bonitzer «un rôle terroriste
et révolutionnaire». Ici, dans le film de Welles, la
peau devient l'histoire immortelle, à travers la scène
d'amour entre Paul et Virginie, la plus sensuelle jamais tournée
par Welles, où le corps en gros plans tremble, raconte, se
contorsionne pour parler, hurler, et se confesser dans la délivrance
des gestes et du mouvement.
Les sens du détail
Jeanne Moreau dans UNE HISTOIRE IMMORTELLE joue
le rôle de Virginie, jeune femme de joie dont Mr Clay se paye
les services. Dans une scène, assise à l'ombre d'un
arbre, elle gratte nonchalamment des cailloux sur le sol. Ce simple
geste anodin rappelle le feu qu'on veut raviver, mais ici pas de
feu, pas de braise, elle tente juste de rallumer l'invisible et
l'inexistant. Ce détail de mise en scène évoque
tant d'images et de sentiments. Et Welles s'abandonne à scruter
une infinité de détails tout le long d'UNE HISTOIRE
IMMORTELLE, comme ce comptable juif expliquant à Virginie:
«Dans les châles, dans chacun d'eux, il y a un motif,
seulement parfois ce motif se déroule dans le sens inverse
de tout ce que l'on espérait, comme dans un miroir».
Tout le film se compose et se décompose de miroirs se démultipliant
à l'infini ou ne représentant rien d'autre qu'un visage
de femme, de voiles et de tentures orientales, de tissu et de peau,
d'objets. Dans le minimalisme apparent du film se trame en toute
simplicité une accumulation de détails, comme souvent
chez Welles (cf. la fin de CITIZEN KANE). Ainsi le coquillage du
jeune marin devient la boucle de conclusion d'UNE HISTOIRE IMMORTELLE.
Selon Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier (5), «[l]a
boucle est bouclée quand le coquillage laissé par
le marin en souvenir à la jeune femme tombe de la main de
Clay qui vient de mourir, écho du presse papiers qui échappait
à Kane mourrant. Les deux objets ont la même valeur
symbolique et métonymique; l'un contient la neige qui évoque
l'enfance de KANE, l'autre le bruit de la mer qui évoquera
Paul et Virginie - évocation dans l'un et l'autre d'un bonheur
ancien et à jamais perdu».
Et ce coquillage évoque un ailleurs, un
son de récifs, de brisures exotiques. Et tout le travail
du son dans UNE HISTOIRE IMMORTELLE participe à l'esprit
«patchwork» du film, fragments perdus et retrouvés.
Ainsi, le film est sillonné de morceaux au piano de Satie.
Selon Ishaghpour, la musique ici «devient ce temps qui s'écoule:
la pure durée. Elle n'est là que pour meubler».
Tant bien même qu'elle ne ferait que meubler, elle meuble
en tant qu'objet et non en tant que discours. Le piano dans ce film
pourrait être comparé à un des objets du décor,
cercueil de bois résonnant encore. Et ce parfum «boisé»,
lorsque nous faisons l'expérience du film, est réel,
nous avons la réelle impression de traverser des pièces
et des lieux faits de bois sec, parfois humide et pourri, mais sonore.
Souvent entend-on le bois craquer dans ce film, vague réminiscence
théâtrale, vague sensation mortifère de traverser
un grand cadavre sec. Et lié, le champ lexical de la forêt
se confond en arrière plan sonore. Ainsi, des chants d'insectes
viennent se greffer aux gesticulations ou aux immobilités
des personnages, tous insectes dans une jungle muette, fermée
et déserte. La foule inexistante pendant tout le film (il
n'y a en fait que quatre protagonistes dans ce film) est remplacée
par la rumeur des insectes.
Or, le film aborde la question du pouvoir d'un homme sur ses pantins.
Les personnages sont tirés et exploités par les mains
de Clay et nous pensons alors à ce piano récurrent
dans le film qui, comme le disait Truffaut, sur-impressionne dans
notre esprit les doigts du pianiste par dessus les images. UNE HISTOIRE
IMMORTELLE raconte des pantins tirés par des mains maléfiques:
Clay veut mettre en scène une vieille légende de marins,
celle d'un vieillard payant un marin pour coucher avec sa jeune
épouse et lui donner un héritier. «L'enfant
désiré dans l'histoire est remplacé par l'histoire
elle-même que le créateur-démiurge veut enfanter»,
pensent Coursodon et Tavernier. Le marin ici refuse finalement l'argent
et jure de ne jamais raconter cette histoire vraie. Immortelle histoire
du pouvoir tyrannique menant à la mort.
Le pouvoir et la mort
«En voulant triompher», écrit
Ishaghpour, «Mr Clay n'accapare pas seulement la position
de l'artiste et du metteur en scène, mais ce dont l'artiste
créateur n'a été qu'une image: Dieu. [...]
Mr Clay veut répondre au défi de ce qu'il lui échappe:
le pouvoir est pouvoir absolu ou il n'est rien. L'homme des réalités,
en y poursuivant un rêve, va rencontrer le réel: la
mort». Et Welles aura installé cette défaite
annoncée dans de larges profondeurs de champ, où perdus,
tous nagent et se craignent. Dédales, labyrinthes, la pression
et la grandeur des décors écrasent les corps, même
dans leur fuite. C'est le pouvoir du grand sur le faible, du massif
contre le remuement. «Mes films», déclarent Welles,
«sont plus l'histoire d'une quête que d'une poursuite.
Rien ne vaut un labyrinthe si on part en quête de quelque
chose. Je ne sais pas pourquoi mes films, pour la plupart, prennent
la forme d'une quête physique, mais c'est un fait».
À ce sujet, Coursodon et Tavernier font une remarque judicieuse
qui mérite d'être notée: «L'absurdité
des théories d'André Bazin sur la profondeur de champ
et le plan séquence est particulièrement flagrante
lorsque le critique prétend que leur empli, chez Welles en
particulier, va dans le sens d'un plus grand réalisme. [...]
Or, [les films de Welles] sont parmi les plus fantasmagoriques de
l'histoire du cinéma». La seule réalité
du pouvoir de cette profondeur est son impact sur le spectateur,
alors si minuscule devant l'autorité d'un cinéaste
qui s'est toujours senti comme «un géant dans un monde
de lutins».
Car Welles parle de lui-même dans UNE HISTOIRE
IMMORTELLE. Et lui-même de déclarer: «Truffaut
avait raison lorsqu'il disait que je montre la fragilité
de ces hommes d'autorité». D'ailleurs Clay en anglais
signifie argile. Ce vieil homme est inévitablement touché
dans son orgueil mélancolique, assis dans son fauteuil cocon
semblable à un champignon géant. Car, en effet, le
pouvoir a ici l'aspect de la pourriture, champignon humide annonçant
la décomposition du roi. À ce sujet, Simon Callow
trouve un dénominateur commun aux films de Welles: «Il
semble que derrière le roi, il y a plutôt un petit
garçon qui joue désespérément à
être un roi. Ainsi son portrait du pouvoir finit par apparaître
comme une critique du pouvoir». Alors que Mr Clay meurt, dans
le dernier plan, une jungle d'oiseaux célèbre sa chute,
lui qui lançait au jeune marin: «Ce million de dollars,
c'est moi, ma vie. Mon million de dollars vivra encore, moi je vais
disparaître». Nous retenons ce plan où le matelot
rend la pièce d'or à Clay en la posant sur du bois
dur et sonore. La richesse, là, semble avoir plus de dureté
et de résistance que les hommes et c'est la fin de Clay.
«Ce n'est pas l'omnipotence mais la finitude de l'homme qui
fait l'histoire immortelle», écrit Ishaghpour. «Ainsi,
en essayant de réaliser une histoire, c'est à une
autre histoire que Mr Clay a donné naissance en mourant».
Nous pouvons nous interroger sur la place de la
mort dans l'oeuvre de Welles - le simple fait d'avoir intitulé
un de ses derniers films UNE HISTOIRE IMMORTELLE est une preuve
supplémentaire, si l'en est, de cette obsession. Ainsi, selon
les dires de Charles Higham: «Pour Welles, ses propres films
sont morts, c'est pourquoi il ne peut supporter de les regarder».
Décidément, le regard de Welles semble toujours mortifère,
comme l'explique remarquablement Ishaghpour: «La mort est
la caractéristique essentielle de l'image de reproduction,
qui est mortifère, parce qu'elle est toujours l'image de
l'absent, de ce qui a été devant la caméra»;
la mort à vingt-quatre images seconde, avait dit Jean Cocteau.
Ainsi la caméra n'est pas ce qui montre la vie en révélant
le monde, mais ce qui tue: «véritablement, la caméra
est une arme horrible», disait Griffith. Et Orson Welles -
dont on a cité précédemment les paroles sur
la transformation en cadavre de tout ce qu'il a filmé - fait
dire au réalisateur dans THE OTHER SIDE OF THE WIND: «Le
regarde de la Méduse. [...] L'oeil derrière la caméra.
C'est peut-être un mauvais oeil. [...] Viser trop longtemps
quelque chose. Regarder trop intensément. En extraire les
vertus. En sucer la substance vitale. [...] J'ai tout visé.
Visé à mort».
Néanmoins, la libido wellesienne, même
dans l'affrontement avec la mort, ne dénote-t-elle pas au
contraire une fantastique volonté de vivre, comme le matelot
d'UNE HISTOIRE IMMORTELLE. Pour McBride, «[t]oute une partie
de la vie de Welles s'est écoulée entre le génie
méticuleux de CITIZEN KANE et la simplicité passionnée
d'UNE HISTOIRE IMMORTELLE. Le renversement qui s'est opéré
entre-temps montre à quel point la préoccupation première
de Welles concerne non pas les échecs, mais les potentialités
d'une existence». De même, Ishaghpour conviendra: «FASTAFF
et UNE HISTOIRE IMMORTELLE ne sont pas seulement des films sur la
vieillesse, mais des oeuvres de la maturité, où tout
semble ne concerner plus qu'une seule question: celle du pouvoir,
de la vérité et de l'art». Welles tournera quelques
années plus tard VÉRITÉS ET MENSONGES (F FOR
FAKE, 1971), dans lequel son appétit sexuel et artistique
semble à son apogée. Un ours de la vie, unique, énorme,
solitaire et magnifique, parfois tendre tel l'ourson ou piquant
tel l'oursin, mais inlassablement orfèvre et imaginatif.
C'est le monde soit disant libre et ouvert de l'art qui, pourtant,
aura sa peau finalement, l'empêchant pour la première
fois de sa vie de monter une pièce, dans le mépris
mécanique le plus total. Cela l'achève. Les pygmées
auront eu raison du géant Orson. George Orson Welles s'éteint
à l'âge de 70 ans, le 10 octobre 1985 à Hollywood,
d'un père inventeur et d'une mère pianiste
(1) «Orson Welles cinéaste»,
3 tomes, Éditions de la Différence
(2) cf. Les Cahiers du Cinéma, #377, p. 24-32
(3) «Orson Welles», Éditions Rivages/Cinéma
(4) «L'Homme, cet inconnu», III, II.
(5) «50 ans de cinéma américain», Éditions
Nathan
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