ANALYSE
2001
L'HUMANITÉ
France [1999]

Réalisateur: Bruno Dumont
Scénario: Bruno Dumont
Interprètes: Emmanuel Schotté, Séverine Caneele, Philippe Tullier

 

L'Humanité et l'éloge de la simplicité

L'HUMANITÉ, du réalisateur français Bruno Dumont n'est certes pas passé inaperçu dans les coulisses du cinéma après avoir raflé (à tort ou à raison) le Grand prix du Jury du dernier Festival de Cannes. Créer l'unanimité est peut-être chose impossible, mais jamais dans l'histoire du festival on aura vu telle polémique, tel brouhaha. L'HUMANITÉ est de ce lot qui passa de travers dans la trachée des critiques du monde entier. Odile Tremblay du journal «Le Devoir» n'a pas mâché ses mots quant lui est venu le temps de décrire la sélection des vainqueurs, sous la direction de ce cher David Cronenberg. Elle parle entre autre du «palmarès le plus absurde qu'il ait été possible d'imaginer[...] Rien, ni dans les rumeurs de la rue, ni dans les pronostics des journalistes ne laissait présager les prix et les omissions qui marqueront à jamais cette clôture de la 59e édition de la pierre noire de l'aberration totale.» Une situation désastreuse, «un cauchemar signé Cronenberg». Le succès ne brille donc pas dans la cour de L'HUMANITÉ, un film «indigeste» aux dires de Mme Tremblay. Elle s'attarde même à dénigrer le prix de meilleur interprète féminine et masculin, accordé aux deux acteurs du film de Dumont.

Les termes employés par certains journalistes, d'une acidité déconcertante, reflètent un climat de frustration qui masque certainement les réelles qualités de l'oeuvre. Tentons d'observer la chose de façon plus positive, sans penser à ce qui aurait dû arriver, sans se soucier de ce spectacle, de cette parade et lieu de «pavanation» que constitue le festival de Cannes.

Mais qu'est-ce que L'HUMANITÉ, comment réduire cette oeuvre intelligente et complexe, en sa plus simple expression?

Tout d'abord fermez les yeux et imaginez un lieutenant de police légèrement attardé, ou pour faire preuve de politesse, à l'intelligence timide. Voilà le personnage principal, le très cher Pharaon. Imaginez cet individu plongé dans une petite communauté villageoise (là où il se passe jamais rien), allant ici et là, rodant comme un chien piteux, cultivant un médiocre lopin de terre dans un jardin communautaire. Puis, un meurtre, une mutilation, un viol, un crime de la pire espèce; le cadavre d'une fillette sur un lit de paille, un champ. Les perspicaces auront deviné que Pharaon participera à l'enquête, à la recherche de cet abominable animal «abimeur» d'enfants, «souilleur» de jeunesse, destructeur de pureté et d'innocence. Comment un simple d'esprit réagira-t-il face à cette violence, cette atrocité? Comment ce meurtre ébranlera-t-il une petite population n'ayant certainement pas l'habitude de se tenir spectateur de ce genre de scène? Malheureusement, je ne peux vous en parler, et L'HUMANITÉ se défend bien de la faire également. En réalité, le meurtre ne sert ici que de vulgaire prétexte à observer la vie d'un idiot, d'un homme mystérieux à l'introspection exagérée. Il s'agit de tenter le spectateur à vouloir comprendre Pharaon, ses gestes, ses actions, en plus de ceux de ses contemporains. Une étude des moeurs, une étude sur la vie, plus qu'une intrigue policière.

Ceci, je le compris à la suite de la lecture de quelques lignes résumant les propos de Bruno Dumont lors d'une conférence de presse au Festival du film de Toronto, où il était invité (accompagné d'une dizaine de cinéastes) à se prononcer sur l'hégémonie américaine et le combat du cinéma européen. Il affirma alors que «l'universel, la vérité, la sincérité, passent par un cinéma du particulier, de l'individu». Et nous avons la preuve de cette conviction avec L'HUMANITÉ. Dumont nous plonge dans un univers complètement dénué d'artifices et de superflus. Nous sentons parfaitement ce désir de vouloir représenter la vie, la quotidienneté de l'homme, sa simplicité.

Il appui d'ailleurs cette démarche par la création de personnages allant à l'encontre des stéréotypes habituels, évitant ainsi cette sélection esthétique visant à repousser les visages ou les comportements trop banals. Nous pouvons donc observer des individus sortis du triste monde du quotidien: des femmes à barbe, des commissaires gras et complètement idiots, pas foutus de diriger une enquête de manière compétente, des gendarmes paniquant devant un groupe de grévistes d'une dizaine de personnes seulement... Vos voisins, nos voisins. Il s'agit d'une représentation de ce que la vie peut nous présenter de mieux en bêtise humaine. Nous remarquons facilement ce phénomène cinématographique du côté de l'Amérique avec des films tel EVER AFTER ou encore RAMBO.

Les dialogues ajoutent à l'effet puisque chaque mot revêt une signification intense: celle de ne rien vouloir dire. Des gens parlent et parlent, se disent bonjour et se font des tatas. Ils parlent de tout et de rien, question de passer le temps et surtout, de ne pas trop s'emmerder. Jusqu'à ce qu'un jour, certains décident de faire la grève pour se désennuyer, jusqu'à ce qu'un jour certains reprennent le travail parce qu'ils «ne sont pas très courageux». En réalité, les silences parlent beaucoup plus que les simples paroles. Dumont se sert de ces interruptions sonores pour accrocher le spectateur à chaque particule de peau des personnages, chaque geste, chaque mouvement, chaque larme. Peu de réalisateurs utilisent le silence comme entité distincte, comme moyen d'expression en soi. Dumont le fait et le réussit parfaitement. Il veut nous plonger dans la tête d'un simple d'esprit, il a donc utilisé les bruits les plus représentatifs de cet état mental: le vide, le non-bruit, le néant sonore. Au niveau des dialogues et du son, il y a donc une nudité et un dépouillement considérable.

Il faut féliciter l'utilisation d'une certaine symbolique de l'image, où l'on déchiffre des messages subtiles et non gratuits. Ainsi, par le biais de quelques plans à bizarre ressemblance, on comprend que Dumont nous présente le patron de Pharaon en tant que porc dégoûtant. D'ailleurs, le réalisateur règle amplement ses comptes avec le système de justice qu'il dénigre à toute occasion. On nous démontre également, grâce à un magnifique cadrage de vulve, que l'amie de Pharaon n'est en fait qu'une pauvre victime.

L'HUMANITÉ est l'un de ces films qui, par ses longs plans, par son action lente, par sa démarche esthétique sobre et peu flamboyante, crée chez le spectateur un état de réflexion intense et profond. Nous pensons constamment, nous travaillons intellectuellement puisqu'enfin nous avons le temps. Les indices de l'enquête nous sont donnés au compte-goutte, pour qu'ainsi nous ayons la plénitude de les ruminer amplement, de les goûter, de les analyser. N'ayez crainte si, en plein coeur de la projection, une soudaine pression sur votre vessie vous empêche de poursuivre le visionage. Allez au petit coin en toute tranquillité, vous n'aurez, selon un calcul de probabilité, probablement rien manqué. Jean-Claude Carrière dans Réflexion d'un scénariste a certainement trouvé les mots juste quant qu'à l'essence même de L'HUMANITÉ, lorsque celui-ci décrit ce qu'est un temps mort, son utilité, son effet sur le public: «Dans ce cas-ci, on pourrait plutôt parler comme on dit au théâtre de collaboration avec le public. [Dumont] nous a donné l'occasion de rêver à ce moment là. L'occasion de rajouter nos sentiments, l'occasion d'imaginer ce que continuent de faire et de dire les personnages que nous ne voyons plus. Ça c'est très beau, très beau».

Le rythme lent aurait pu causer désagrément s'il n'aurait été appuyé par un jeu d'acteurs incroyable. Nous aurions alors été forcé de regarder de pauvres types se jouant atrocement la comédie par un jeu de regard inintéressant. Aucune explosion pour masquer les défauts, peu de musique pour enterrer les voix, aucune caméra à l'épaule pour étourdir le spectateur et lui faire croire de manière peu subtil et très (mais très) banal, qu'il se trouve en plein débarquement de Normandie. Désolé de m'égarer de la sorte. Je disais donc, le jeu des comédiens constitue un élément fondamental au succès global du film. Je ne sais trop cependant s'il serait honnête de désigner par l'appellation «d'acteur», Séverine Caneele et Emmanuel Schotté puisque les deux semblent jouer leur propre rôle, les deux n'étant pas des professionnels. Mme Caneele travaille habituellement dans une fabrique de plastique (elle incarne une ouvrière dans le film) tandis M. Shotté, visiblement déficient léger dans la vraie vie, croupissait sur le chômage avant d'être repêché par Dumont. Le résultat n'en demeure pas moins spectaculaire. M. Schotté possède un regard mystérieux qui laisse envisager en lui de multiples facettes, un bouillonnement intérieur incroyable. Mais que veulent dire ces yeux si accrocheurs, si primaires, instinctifs, que cachent-ils donc? Que cache-t-il donc? Voilà certainement la question à laquelle j'aurais aimé pouvoir associer une réponse. Une interrogation qui ajoute à l'intrigue une dimension psychologique rudement intéressante, rendant le personnage d'autant plus profond et crédible.

Si vous en avez ras le bol de courir sans cesse sur place, et pire encore, de courir sur une trame techno à la recherche de 100,000 marks, alors pourquoi ne pas vous asseoir un instant dans un fauteuil moelleux qui vous embrasse le corps, vous caresse par son rembourrage bien dosé. Vous positionner en tout confort devant un écran géant, et écouter. Écouter le silence, palper la vie, sentir l'humanité.

 

auteur

 

© Copyright Cadrage/Arkhom'e 2005. Site légal déposé au CNIL sous le numéro 1014575