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L'Humanité et l'éloge de la
simplicité
L'HUMANITÉ, du réalisateur français
Bruno Dumont n'est certes pas passé inaperçu dans
les coulisses du cinéma après avoir raflé (à
tort ou à raison) le Grand prix du Jury du dernier Festival
de Cannes. Créer l'unanimité est peut-être chose
impossible, mais jamais dans l'histoire du festival on aura vu telle
polémique, tel brouhaha. L'HUMANITÉ est de ce lot
qui passa de travers dans la trachée des critiques du monde
entier. Odile Tremblay du journal «Le Devoir» n'a pas
mâché ses mots quant lui est venu le temps de décrire
la sélection des vainqueurs, sous la direction de ce cher
David Cronenberg. Elle parle entre autre du «palmarès
le plus absurde qu'il ait été possible d'imaginer[...]
Rien, ni dans les rumeurs de la rue, ni dans les pronostics des
journalistes ne laissait présager les prix et les omissions
qui marqueront à jamais cette clôture de la 59e édition
de la pierre noire de l'aberration totale.» Une situation
désastreuse, «un cauchemar signé Cronenberg».
Le succès ne brille donc pas dans la cour de L'HUMANITÉ,
un film «indigeste» aux dires de Mme Tremblay. Elle
s'attarde même à dénigrer le prix de meilleur
interprète féminine et masculin, accordé aux
deux acteurs du film de Dumont.
Les termes employés par certains journalistes,
d'une acidité déconcertante, reflètent un climat
de frustration qui masque certainement les réelles qualités
de l'oeuvre. Tentons d'observer la chose de façon plus positive,
sans penser à ce qui aurait dû arriver, sans se soucier
de ce spectacle, de cette parade et lieu de «pavanation»
que constitue le festival de Cannes.
Mais qu'est-ce que L'HUMANITÉ, comment réduire
cette oeuvre intelligente et complexe, en sa plus simple expression?
Tout d'abord fermez les yeux et imaginez un lieutenant
de police légèrement attardé, ou pour faire
preuve de politesse, à l'intelligence timide. Voilà
le personnage principal, le très cher Pharaon. Imaginez cet
individu plongé dans une petite communauté villageoise
(là où il se passe jamais rien), allant ici et là,
rodant comme un chien piteux, cultivant un médiocre lopin
de terre dans un jardin communautaire. Puis, un meurtre, une mutilation,
un viol, un crime de la pire espèce; le cadavre d'une fillette
sur un lit de paille, un champ. Les perspicaces auront deviné
que Pharaon participera à l'enquête, à la recherche
de cet abominable animal «abimeur» d'enfants, «souilleur»
de jeunesse, destructeur de pureté et d'innocence. Comment
un simple d'esprit réagira-t-il face à cette violence,
cette atrocité? Comment ce meurtre ébranlera-t-il
une petite population n'ayant certainement pas l'habitude de se
tenir spectateur de ce genre de scène? Malheureusement, je
ne peux vous en parler, et L'HUMANITÉ se défend bien
de la faire également. En réalité, le meurtre
ne sert ici que de vulgaire prétexte à observer la
vie d'un idiot, d'un homme mystérieux à l'introspection
exagérée. Il s'agit de tenter le spectateur à
vouloir comprendre Pharaon, ses gestes, ses actions, en plus de
ceux de ses contemporains. Une étude des moeurs, une étude
sur la vie, plus qu'une intrigue policière.
Ceci, je le compris à la suite de la lecture
de quelques lignes résumant les propos de Bruno Dumont lors
d'une conférence de presse au Festival du film de Toronto,
où il était invité (accompagné d'une
dizaine de cinéastes) à se prononcer sur l'hégémonie
américaine et le combat du cinéma européen.
Il affirma alors que «l'universel, la vérité,
la sincérité, passent par un cinéma du particulier,
de l'individu». Et nous avons la preuve de cette conviction
avec L'HUMANITÉ. Dumont nous plonge dans un univers complètement
dénué d'artifices et de superflus. Nous sentons parfaitement
ce désir de vouloir représenter la vie, la quotidienneté
de l'homme, sa simplicité.
Il appui d'ailleurs cette démarche par la
création de personnages allant à l'encontre des stéréotypes
habituels, évitant ainsi cette sélection esthétique
visant à repousser les visages ou les comportements trop
banals. Nous pouvons donc observer des individus sortis du triste
monde du quotidien: des femmes à barbe, des commissaires
gras et complètement idiots, pas foutus de diriger une enquête
de manière compétente, des gendarmes paniquant devant
un groupe de grévistes d'une dizaine de personnes seulement...
Vos voisins, nos voisins. Il s'agit d'une représentation
de ce que la vie peut nous présenter de mieux en bêtise
humaine. Nous remarquons facilement ce phénomène cinématographique
du côté de l'Amérique avec des films tel EVER
AFTER ou encore RAMBO.
Les dialogues ajoutent à l'effet puisque
chaque mot revêt une signification intense: celle de ne rien
vouloir dire. Des gens parlent et parlent, se disent bonjour et
se font des tatas. Ils parlent de tout et de rien, question de passer
le temps et surtout, de ne pas trop s'emmerder. Jusqu'à ce
qu'un jour, certains décident de faire la grève pour
se désennuyer, jusqu'à ce qu'un jour certains reprennent
le travail parce qu'ils «ne sont pas très courageux».
En réalité, les silences parlent beaucoup plus que
les simples paroles. Dumont se sert de ces interruptions sonores
pour accrocher le spectateur à chaque particule de peau des
personnages, chaque geste, chaque mouvement, chaque larme. Peu de
réalisateurs utilisent le silence comme entité distincte,
comme moyen d'expression en soi. Dumont le fait et le réussit
parfaitement. Il veut nous plonger dans la tête d'un simple
d'esprit, il a donc utilisé les bruits les plus représentatifs
de cet état mental: le vide, le non-bruit, le néant
sonore. Au niveau des dialogues et du son, il y a donc une nudité
et un dépouillement considérable.
Il faut féliciter l'utilisation d'une certaine
symbolique de l'image, où l'on déchiffre des messages
subtiles et non gratuits. Ainsi, par le biais de quelques plans
à bizarre ressemblance, on comprend que Dumont nous présente
le patron de Pharaon en tant que porc dégoûtant. D'ailleurs,
le réalisateur règle amplement ses comptes avec le
système de justice qu'il dénigre à toute occasion.
On nous démontre également, grâce à un
magnifique cadrage de vulve, que l'amie de Pharaon n'est en fait
qu'une pauvre victime.
L'HUMANITÉ est l'un de ces films qui, par
ses longs plans, par son action lente, par sa démarche esthétique
sobre et peu flamboyante, crée chez le spectateur un état
de réflexion intense et profond. Nous pensons constamment,
nous travaillons intellectuellement puisqu'enfin nous avons le temps.
Les indices de l'enquête nous sont donnés au compte-goutte,
pour qu'ainsi nous ayons la plénitude de les ruminer amplement,
de les goûter, de les analyser. N'ayez crainte si, en plein
coeur de la projection, une soudaine pression sur votre vessie vous
empêche de poursuivre le visionage. Allez au petit coin en
toute tranquillité, vous n'aurez, selon un calcul de probabilité,
probablement rien manqué. Jean-Claude Carrière dans
Réflexion d'un scénariste a certainement trouvé
les mots juste quant qu'à l'essence même de L'HUMANITÉ,
lorsque celui-ci décrit ce qu'est un temps mort, son utilité,
son effet sur le public: «Dans ce cas-ci, on pourrait plutôt
parler comme on dit au théâtre de collaboration avec
le public. [Dumont] nous a donné l'occasion de rêver
à ce moment là. L'occasion de rajouter nos sentiments,
l'occasion d'imaginer ce que continuent de faire et de dire les
personnages que nous ne voyons plus. Ça c'est très
beau, très beau».
Le rythme lent aurait pu causer désagrément
s'il n'aurait été appuyé par un jeu d'acteurs
incroyable. Nous aurions alors été forcé de
regarder de pauvres types se jouant atrocement la comédie
par un jeu de regard inintéressant. Aucune explosion pour
masquer les défauts, peu de musique pour enterrer les voix,
aucune caméra à l'épaule pour étourdir
le spectateur et lui faire croire de manière peu subtil et
très (mais très) banal, qu'il se trouve en plein débarquement
de Normandie. Désolé de m'égarer de la sorte.
Je disais donc, le jeu des comédiens constitue un élément
fondamental au succès global du film. Je ne sais trop cependant
s'il serait honnête de désigner par l'appellation «d'acteur»,
Séverine Caneele et Emmanuel Schotté puisque les deux
semblent jouer leur propre rôle, les deux n'étant pas
des professionnels. Mme Caneele travaille habituellement dans une
fabrique de plastique (elle incarne une ouvrière dans le
film) tandis M. Shotté, visiblement déficient léger
dans la vraie vie, croupissait sur le chômage avant d'être
repêché par Dumont. Le résultat n'en demeure
pas moins spectaculaire. M. Schotté possède un regard
mystérieux qui laisse envisager en lui de multiples facettes,
un bouillonnement intérieur incroyable. Mais que veulent
dire ces yeux si accrocheurs, si primaires, instinctifs, que cachent-ils
donc? Que cache-t-il donc? Voilà certainement la question
à laquelle j'aurais aimé pouvoir associer une réponse.
Une interrogation qui ajoute à l'intrigue une dimension psychologique
rudement intéressante, rendant le personnage d'autant plus
profond et crédible.
Si vous en avez ras le bol de courir sans cesse
sur place, et pire encore, de courir sur une trame techno à
la recherche de 100,000 marks, alors pourquoi ne pas vous asseoir
un instant dans un fauteuil moelleux qui vous embrasse le corps,
vous caresse par son rembourrage bien dosé. Vous positionner
en tout confort devant un écran géant, et écouter.
Écouter le silence, palper la vie, sentir l'humanité.
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