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Une fumée qui dépoussière
Que dire du dernier film de Jane Campion sinon
qu'il est un retour aux premiers amours de la réalisatrice,
à savoir: un cinéma kitsch, osé et inscrit
dans le réel. Après ses détours inspirés
dans le film à costumes (THE PIANO et PORTRAIT OF A LADY),
Campion signe avec HOLY SMOKE (manière polie et légère
de dire «holy shit»), un film assez proche à
son poétique petit film intimiste SWEETIE, réalisé
juste avant THE PIANO. HOLY SMOKE se déroule de nos jours
et dévoile le parcours d'une jeune femme (interprétée
par la splendide Kate Winslet) envoûtée par le gourou
d'une secte située en Inde. La famille de cette jeune femme
va réussir à la ramener chez elle mais sans parvenir
à la désenvoûter. Ils font alors appel à
un spécialiste des sectes (joué par un très
drôle et pittoresque Harvey Keitel) qui va tenter pendant
plusieurs jours, au milieu du désert, dans une cabane, de
«soigner l'âme» de la jeune femme. Racontée
de cette façon, HOLY SMOKE ressemble à un film pas
très crédible, pas très lyrique et pas très
grandiose, bien loin a priori de ce dont nous avait habitué
Campion dans ses deux derniers films. Pourtant, le film reste résolument
dans la veine et l'esprit des autres films de la cinéaste,
mélange délicat entre raffinement stylistique et crudité
scénaristique. Du classicisme expérimental.
Les images de HOLY SMOKE sont d'une remarquable
beauté, couleurs très chaudes presque parfumées,
cadrages forts et forts maîtrisés, gros plans tout
en sensibilité. Le charme du cinéma de Campion opère
très vite, le spectateur est instantanément séduit.
Un des premiers plans du film, étonnant, presque «déplacé»,
s'attarde sur des doigts tendus vers le haut, touchant et supportant
le plafond intérieur d'un transport commun agité.
On se rappelle alors l'ouverture de THE PIANO, qui montrait, dès
la première image, des doigts défilant très
près devant l'objectif de la caméra et créant
ainsi des ombres rouges un peu folles et terriblement concrètes.
Le toucher chez la cinéaste australienne n'est pas seulement
un leitmotiv, il est quasiment la quintessence de son oeuvre. Qu'il
s'agisse de symboliser et de capturer la fébrilité
créatrice de la Femme, ou qu'il s'agisse de rendre au cinéma
son irrémédiable nature artisanale et humaine, le
toucher dans les films de Jane Campion traduit irrémédiablement
une volonté sensible et violente de toucher à la fois
le spectateur et la matière même de la diégèse
cinématographique.
Quoi qu'il en soit, ce plan de doigts supportant
le toit et le poids du ciel reviendra plus tard dans le film, comme
si les personnages avaient tous une épée de Damoclès
au-dessus de leur tête. Mieux, ces doigts tendus et effrayés
semblent trahir une impénétrable peur alliée
à une fascination paradoxale de la rupture. Effectivement,
l'héroïne du film semble pour sa famille avoir une «fissure
au plafond», elle a «la toiture qui ondule», comme
on dit. La femme aliénée est une véritable
obsession pour Jane Campion, qui propose dans HOLY SMOKE une nouvelle
variation autour du sujet, la femme aliénée et «alien»,
étrangère, jamais vraiment à sa place. La brisure
que Campion décrit ici est fort réussie tant à
travers les décors très marqués en opposition
de style, qu'à travers le scénario du film. Une scène
montre l'héroïne se tenant débout, totalement
nue, et filmée entièrement de pied à la tête,
et urinant sans pudeur. La crudité de l'image est saisissante
et démontre non seulement l'audace de la cinéaste
et de son actrice mais également la monstration d'un barrage
intérieur éclaté, une frontière intime
violemment rompue. À cet instant, l'héroïne a
plus que jamais régressée, elle n'a plus les pieds
sur terre, même si elle fait réellement corps avec
le sol et la nature.
Or c'est peut-être cette contradiction qui
va perdre ce psychiatre supposé guérir cette jeune
femme. Elle semble avoir la tête dans les nuages mais elle
est pourtant l'image de la Terre, de la création (les lumières
sur son visage ont quelque chose du rouge sang, de la naissance).
Cet homme finit par tomber sous le charme de cette femme, ensorcelé
peu à peu, à son tour. Le protagoniste interprété
par Harvey Keitel finira même par se travestir avec les vêtements
de sa patiente. Quelle impensable vision de voir un tel acteur déguisé
de la sorte, dans une robe rouge moulante, courant et hurlant dans
le désert pour rattraper la femme dont il est tombé
amoureux! Nous voyons mal un De Niro ou un Brando oser accepter
un tel rôle. Il y a du courage dans HOLY SMOKE, une détermination
de fer. Et c'est précisément cette force qui sauvera
l'héroïne, comme toutes les héroïnes des
films de Campion, un feu intérieur hors norme. C'est une
des leçons que nous pouvons tirer du film. L'autre leçon,
c'est que les réalisatrices depuis maintenant plus d'une
décennie, et spécialement en France, savent parler
différemment des femmes, mais apportent par la même
occasion un nouveau regard sur les hommes. Avec HOLY SMOKE, ce sont
bien des clichés qui partent en fumée. Une fumée
qui dépoussière en quelque sorte. Une divine fumée.
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