ANALYSE
2001
HOLY SMOKE
É-U [1999]

Réalisateur: Jane Campion
Scénario: Anna et Jane Campion
Interprètes: Kate Winslet, Harvey Keitel, Pam Grier

 

Une fumée qui dépoussière

Que dire du dernier film de Jane Campion sinon qu'il est un retour aux premiers amours de la réalisatrice, à savoir: un cinéma kitsch, osé et inscrit dans le réel. Après ses détours inspirés dans le film à costumes (THE PIANO et PORTRAIT OF A LADY), Campion signe avec HOLY SMOKE (manière polie et légère de dire «holy shit»), un film assez proche à son poétique petit film intimiste SWEETIE, réalisé juste avant THE PIANO. HOLY SMOKE se déroule de nos jours et dévoile le parcours d'une jeune femme (interprétée par la splendide Kate Winslet) envoûtée par le gourou d'une secte située en Inde. La famille de cette jeune femme va réussir à la ramener chez elle mais sans parvenir à la désenvoûter. Ils font alors appel à un spécialiste des sectes (joué par un très drôle et pittoresque Harvey Keitel) qui va tenter pendant plusieurs jours, au milieu du désert, dans une cabane, de «soigner l'âme» de la jeune femme. Racontée de cette façon, HOLY SMOKE ressemble à un film pas très crédible, pas très lyrique et pas très grandiose, bien loin a priori de ce dont nous avait habitué Campion dans ses deux derniers films. Pourtant, le film reste résolument dans la veine et l'esprit des autres films de la cinéaste, mélange délicat entre raffinement stylistique et crudité scénaristique. Du classicisme expérimental.

Les images de HOLY SMOKE sont d'une remarquable beauté, couleurs très chaudes presque parfumées, cadrages forts et forts maîtrisés, gros plans tout en sensibilité. Le charme du cinéma de Campion opère très vite, le spectateur est instantanément séduit. Un des premiers plans du film, étonnant, presque «déplacé», s'attarde sur des doigts tendus vers le haut, touchant et supportant le plafond intérieur d'un transport commun agité. On se rappelle alors l'ouverture de THE PIANO, qui montrait, dès la première image, des doigts défilant très près devant l'objectif de la caméra et créant ainsi des ombres rouges un peu folles et terriblement concrètes. Le toucher chez la cinéaste australienne n'est pas seulement un leitmotiv, il est quasiment la quintessence de son oeuvre. Qu'il s'agisse de symboliser et de capturer la fébrilité créatrice de la Femme, ou qu'il s'agisse de rendre au cinéma son irrémédiable nature artisanale et humaine, le toucher dans les films de Jane Campion traduit irrémédiablement une volonté sensible et violente de toucher à la fois le spectateur et la matière même de la diégèse cinématographique.

Quoi qu'il en soit, ce plan de doigts supportant le toit et le poids du ciel reviendra plus tard dans le film, comme si les personnages avaient tous une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Mieux, ces doigts tendus et effrayés semblent trahir une impénétrable peur alliée à une fascination paradoxale de la rupture. Effectivement, l'héroïne du film semble pour sa famille avoir une «fissure au plafond», elle a «la toiture qui ondule», comme on dit. La femme aliénée est une véritable obsession pour Jane Campion, qui propose dans HOLY SMOKE une nouvelle variation autour du sujet, la femme aliénée et «alien», étrangère, jamais vraiment à sa place. La brisure que Campion décrit ici est fort réussie tant à travers les décors très marqués en opposition de style, qu'à travers le scénario du film. Une scène montre l'héroïne se tenant débout, totalement nue, et filmée entièrement de pied à la tête, et urinant sans pudeur. La crudité de l'image est saisissante et démontre non seulement l'audace de la cinéaste et de son actrice mais également la monstration d'un barrage intérieur éclaté, une frontière intime violemment rompue. À cet instant, l'héroïne a plus que jamais régressée, elle n'a plus les pieds sur terre, même si elle fait réellement corps avec le sol et la nature.

Or c'est peut-être cette contradiction qui va perdre ce psychiatre supposé guérir cette jeune femme. Elle semble avoir la tête dans les nuages mais elle est pourtant l'image de la Terre, de la création (les lumières sur son visage ont quelque chose du rouge sang, de la naissance). Cet homme finit par tomber sous le charme de cette femme, ensorcelé peu à peu, à son tour. Le protagoniste interprété par Harvey Keitel finira même par se travestir avec les vêtements de sa patiente. Quelle impensable vision de voir un tel acteur déguisé de la sorte, dans une robe rouge moulante, courant et hurlant dans le désert pour rattraper la femme dont il est tombé amoureux! Nous voyons mal un De Niro ou un Brando oser accepter un tel rôle. Il y a du courage dans HOLY SMOKE, une détermination de fer. Et c'est précisément cette force qui sauvera l'héroïne, comme toutes les héroïnes des films de Campion, un feu intérieur hors norme. C'est une des leçons que nous pouvons tirer du film. L'autre leçon, c'est que les réalisatrices depuis maintenant plus d'une décennie, et spécialement en France, savent parler différemment des femmes, mais apportent par la même occasion un nouveau regard sur les hommes. Avec HOLY SMOKE, ce sont bien des clichés qui partent en fumée. Une fumée qui dépoussière en quelque sorte. Une divine fumée.

 

Alexandre Tylski

 

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