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Le paradis perdu de
Michael Cimino
A l’aube…
Le prologue
Un film hollywoodien ?
Le spectre
Une sensibilité russe
La violence
L’épilogue
Mort d’une nation
L’Amérique K.O.
La condition humaine
Malgré la brièveté de son œuvre (seulement
7 films en 25 ans) Michael Cimino a toujours revendiqué une
violente révolte envers l'establishment, une volonté systématique
d'anti-conformisme féroce, déjà présente
dans son premier film: Thunderbold and Lighfoot (1974). Des êtres
brisés et nostalgiques à la psychologie tout aussi
brumeuse, des cavalcades éperdues dans des régions
montagneuses remplies de lacs et de glaciers. Dès son deuxième
film, c'est la révélation mondiale avec le magistral
Deer Hunter (1978). La construction en trois parties, de cette
fresque historique de trois heures, rappelle les conceptions des
plus grands opéras wagnériens et fédère
immédiatement les admirateurs. Le cinéaste parvient à organiser
sa mise en scène autour d'ellipses audacieuses, de scènes
gagnant une ampleur par l'absence d'intérêt dramatique
(cf. séquence du mariage). Pendant 25 minutes, le cinéaste
tissera de la plus subtile des façons les liens complexes
s'établissant entre les six personnages principaux. La façon
dont Cimino découpe l'espace rappelle la puissance lyrique
de John Ford, Anthony Mann et autre King Vidor. À ce titre,
le début du film est une référence explicite à The
Big Parade (1925) de King Vidor. Ampleur, lyrisme: Un grand cinéaste épique
vient de naître. Les critiques se lèvent, le public
suit : C’est le succès mondial avec 5 oscars à la
clé, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur.
Après un tel triomphe Cimino, à 35 ans, peut tout
se permettre. Et donc, il se permet...
A l’aube…
En novembre 1978 le contrat de 11,5 millions de dollars est signé avec
la United Artists pour la réalisation de The Johnson
County War. Récupérant un scénario écrit par
lui même de 1974 à 1975, le film devrait raconter
un épisode peu glorieux (mais véridique) de l'histoire
de l'Ouest. En 1889, dans le Wyoming, de très riches éleveurs
lèvent une bande de mercenaires afin d'exterminer les petits
fermiers qui empêchent leur expansion en volant du bétail.
Le tournage débute en avril 1979 et s'achèvera un
an plus tard. Budget faramineux (au départ de 11,5 et la
fin arrivant à 48 millions de dollars), délire obsessionnel
de la perfection, milliers de kilomètres de pellicule impressionnés,
des champs entiers repeints... Très vite, le petit Western
sans star se transforme en monstre incontrôlable. L'histoire
de cette épopée, que constitue à lui seul
le tournage du film, a été d’ailleurs racontée
brillamment par Steven Bach dans le fameux « Final cut,
dreams and disasters in the making of Heaven’s Gate ».
Un crépuscule matinal flamboyant, une église et
une silhouette qui court vers sa destinée. La caméra
contemplative se fait fluide et colle à la course du jeune
homme en mouvement. Très vite, il regagne une fanfare qui
rassemble les retardataires... Cimino s'offre un début magistralement
Aldrichien (cf. Attack (1956) de Robert Aldrich). Le prologue que
toutes les critiques trouvèrent gratuit et incompréhensible
est grandiose, mais en apparence touffu et sans véritable
sens... En fait, tout dans cette séquence est parfaitement
cohérent et intelligent. Qu'un film sur l'histoire de l'Ouest
débute dans une grande université de l'Est, n'est
gratuit qu'en apparence.
Cimino s'est toujours intéressé aux phénomènes
sociaux et historiques, aux rapports passionnels unissant les civilisations
de l'Est et de l'Ouest. (Cf.: L'intégration des asiatiques
dans Year of the Dragon, 1985). L'Est, pour l'Amérique,
n'est pas seulement la Nouvelle Angleterre mais est aussi, en Outre
Atlantique, la mère colonisatrice dont l'influence culturelle
demeure. C'est aussi l'Europe continentale, celle des ouvriers
sidérurgiques de Deer Hunter, symbolisée par les
immigrants juifs, polonais, russes omniprésents dans la
suite du film et qui vont à leur tour coloniser le pays
des États-Unis, terre de tous les espoirs... Les intentions
du cinéaste se précisent dans le discours de Joseph
Cotten / Reverend Doctor Gordan (Hommage de Cimino au King Vidor
de Duel In the Sun, 1946). Celui-ci proclame: « S'il est
vrai que votre pays est aujourd'hui hostile à toute forme
de réflexion, votre idéal doit être l'éducation
d'une nation ! » Un discours totalement raillé par
W.C. Irvine qui, moqueur et facétieux, proclame une profession
de foi totalement antinomique, revendiquant un immobilisme politique
et social. L'étudiant tranche et proclame : « Nous
démentons formellement toute intention de changement... » Vingt
ans plus tard pourtant, Irvine (devenu une pitoyable épave éthylique)
appartiendra à la fameuse association des éleveurs.
Le prologue
L’atmosphère des scènes du prologue annonce
le film dans son ensemble, par le mélange de splendeur visuelle,
d'euphorie de mouvements de caméra, de foule et d’un
malaise croissant engendré par l’agitation dérisoire
et la violence des affrontements estudiantins (autour de l'arbre
de mai). Ces passages superbement photographiés par Vilmos
Zsigmond rappellent, dans un tout autre style, les scènes
de foules du Il Gattopardo (1963) de Luchino Visconti. Ces morceaux
de bravoure sont somptueux : grand bal vu en plongée, valse
aristocratique esthétiquement impressionniste et tumultes
des étudiants filmés à la caméra épaule.
La scène s’étend et finit par se perdre dans
les ténèbres nocturnes. Ce prologue ne met pas seulement
en place les thèmes de tout le film, mais il le résume
en totalité. En effet, à la splendide aurore du jour,
succédera les ténèbres de la nuit qui clôtureront
le prologue et d’une certaine manière le film...
La figure du cercle (essentielle à l'évolution de
l'épopée) sera représentée par la suite
dans : le combat sauvage de deux poules au sein d'un cercle d'immigrants,
la valse des patins à roulettes et enfin l'encerclement
des mercenaires par les paysans. L'affrontement des étudiants
est déjà, en somme, un sombre prémisse du
massacre final. Ce motif visuel (magnifiquement rendu) peu symboliser
bon nombre de choses : figure allégorique du processus cinématographique
ou (plus violemment que chez John Ford dans My Darling Clementine,
1946) la représentation d'un monde cloisonné et sans
véritable espoir. Toute la mise en scène est inspirée
du motif circulaire. Spirales, volutes. Dans Heaven’s Gate,
on ne cesse, de mensonges en félonies, de tourner en rond
dans une sorte de « désharmonie. » Il n'y a
pas d'issue dans cette société cloisonnée.
Les individus sont prisonniers à la fois de l'histoire,
de l'univers social et enfin du passé qui se referme sur
eux. Plus tard, Cimino donnera cette piste intéressante
: « Je tiens beaucoup à l'image de la ronde. La vie
me semble un cercle infernal qui donne le vertige, au point de
ne plus savoir où l'on est. Voyez la scène de la
bataille finale. En fait, on tourne toujours autour du même
obstacle sans avancer... »
Grâce à l'assemblage de tous ces éléments,
le prologue, donc, s'il n'est nullement une ouverture au sens traditionnel
du terme, constitue une exposition au sens musical. Prélude
aux thèmes (par exemple : « Le beau Danube Bleu »), à l'action
et même au véritable sujet de l'œuvre, l'Acte
I détient le souffle épique et romanesque des plus
grandes épopées. On sait qu'il fut beaucoup reproché à Cimino
l'aspect superficiel de certaines scènes : Valse sur des
gazons aux sons d'un orchestre invisible, immigrants faméliques
plus proches d'opérette de Sigmund Romberg que d'un quelconque
réalisme social etc. Même si ces remarques ne sont
pas totalement fausses, elles méconnaissent trop fortement
la vocation romantique et lyrique de Cimino. Par exemple, le cinéaste
traite l'ensemble des émigrés comme une sorte de
gigantesque chœur antique et non comme une communauté socialement
crédible. (Cf.: La danse des patins à roulettes).
Ses excès lyriques auraient put être pardonnés à Cimino
s'il avait donné à son public une intrigue solide,
des personnages psychologiquement bien campés et une progression
dramatique cohérente…
Un film hollywoodien ?
Malgré les critiques iniques et excessives formulées
par la presse lors de la sortie du film, certaines remarques soulèvent
une problématique essentielle dans Heaven’s Gate.
En effet, le cinéaste frustre l'attente de son audience
avec une provocation indéniable et un manque de clarté dans
la construction qui peuvent devenir un gros handicap. Les quelques
personnages principaux sont d'une complexité peu commune
dans l'univers hollywoodien. Ainsi, James Averill reste d'un bout à l'autre
de cette œuvre : une énigme. Pourquoi un homme si puissamment
riche décide de devenir simple shérif dans une bourgade
misérable ? Et son ami du nouveau monde, ce Nathan Campion,
Pourquoi a-t-il trahi sa classe pour devenir un des plus redoutables
tueurs de l'association ?... Rien ne sera dit sur les relations
s'établissant entre les personnages, sur leurs motivations
et même sur leurs sentiments. Cimino ne faisant que les suggérer,
sans jamais apporter le moindre indice et laissant délibérément
beaucoup d'éléments dans l'ombre (trop sans doute
en ce qui concerne l'amitié de Averill pour Nathan et le
triangle amoureux formé par Averill, Champion et la jeune
immigrante Ella Watson). Pauline Kael dit assez justement : « On
ne sait pas qui aime qui... » Et en effet, il est très
difficile de comprendre les réactions des personnages tant
ils sont impénétrables et secrets.
En bref, à force de se méfier de la psychologie
conventionnelle et des dialogues explicatifs, Cimino crée
non plus des personnages identifiables mais des abstractions à la
fois schématiques et opaques. Le réalisateur et scénariste
justifia parfaitement son étonnant parti pris en déclarant
lors de la sortie de son film: « Je ne crois pas aux
mots, aux dialogues. Ils sont toujours parachutés et vite dérisoires.
On n'approche bien des êtres qu'en prenant le temps de les
regarder vivre ». Même si les motivations restent incompréhensibles,
l'auteur traite un des thèmes récurrents de toute
son œuvre : l'amitié puissante entre les hommes comme
seul bastion contre la violence de l'existence.
Thème incroyablement présent dans Heaven’s
Gate d'autant plus qu'il est d'une certaine manière démultiplié à outrance.
Les personnages semblent devenir des relais dans l'évolution
de J. Averill : Jeune, il s'attache à l'un de ses semblables,
soit W.C Irvine, le brillant et cynique dandy, et plus tard il
choisira le personnage de John Bridges après la rixe l'opposant à N.
Champion. Tous les films du cinéaste (sans exception) sont
imprégnés de cette même amitié Hawksienne.
Ce sera le jeune Navajo et le toubib californien (Sunchaser, 1996),
les deux frères siciliens (The Sicilian, 1987) ou bien les
deux loosers du Thunderbold. Tous des frères de sang luttant
avec force dans un monde inhumain. Mais comme chez Hawks, l'humanité est
un univers d'homme ou seules les femmes ont la clé. Le même
triangle amoureux est d'ailleurs présent dans trois de ses
films, formant une passionnante triptyque : Deer Hunter, Heaven’s
Gate et Year of the Dragon. Comme dans les films tardifs de Ford
(Cheyenne Atumn, 1964 et Seven Women, 1966) les êtres sont
des romantiques et des désespérés. Mais le
cinéaste introduit une autre figure encore plus fascinante
et qui va influencer bon nombre des « sur-western » à venir:
le spectre.
Le spectre
Le spectre est toujours présent dans les films funèbres,
et Heaven’s Gate est un film à dominante mélancolique,
voire macabre... Dans cette épopée de l'échec
et de la mort, les personnages sont tous des morts en sursis incapables
d'échapper à la tragédie qui se prépare. Êtres
entre deux mondes, ils sont le symbole de l'instabilité.
Averill appartient aux grands fortunés d'Angleterre mais « joue à être
pauvre... » selon l'un des personnages du film. Champion
semble flotter entre les remords de la faute commise et le refus
de conscience... (Cf.: sa première apparition). Une scène
du film est à ce titre édifiante. Après l'arrivée
des mercenaires, Irvine (le personnage le plus Shakespearien du
film) lève son verre et proclame: « Si l'épée
fait le chevalier, le sceptre le roi... Qui sommes nous? » En
quelques secondes, la fumée grise du train enveloppe le
personnage et à peine s'est elle dissipée que William
Irvine a totalement disparu. Paysages vides et fondus au noir.
Matériellement, il n'existe plus. Le temps efface tout,
fait tout disparaître... Tous les personnages sont conscients
de ce dramatique état de fait. L'aspect inexorable d'un
destin impitoyablement en marche, la mélancolie finale de
l'antihéros, les images en sépia proches des photos
d'époque... Tous sont des êtres de passage condamnés à disparaître
dans l'invisible. Plan final et terrible de l'Acte II. Sur les
centaines de corps disloqués, brisés, gisant dans
la poussière: le vent balaye les restes de la bataille dans
une prairie souillée...
Une sensibilité russe
Dans ce film hors norme, d'une richesse importante, apparaît
une caractéristique qui à ma connaissance demeure
encore totalement unique dans la production hollywoodienne. Ce
qui devait être un western américain est devenu un
film russe dans l'âme – les critiques toujours spirituelles
dénonçant d'ailleurs le cinéaste comme un épouvantable
marxiste ! Pas de cow-boy, ni de saloon ou autres vilains indiens
mais une fresque historique à la Tolstoï, grouillante
de figures bouleversées par des passions, des révoltes
et des nostalgies... Fresque dans lequel le télescopage
de toutes ces destinées est le hangar « Heaven's
Gate »,
lieu d'euphorie et antichambre du paradis. Faisant sienne l'une
des principales théories de Tolstoï (« Guerre
et Paix »), Cimino démontre bien que l'histoire se
construit bien plus à partir de motivations anonymes et
d'agissements personnels qu'à partir des grands événements
collectifs et publics suscités par les gouvernements. Comme
dans Deer Hunter, l'espace gigantesque des États-Unis est
rempli de chants russes. (Cf.: Ceux se dégageant du Lupanar
d'Ella Watson). Au chœur polonais accompagnant Michael Vronsky
dans son ascension des sommets mystiques (Deer Hunter) répondent
les plaintes des immigrants Slaves, Russes, Polonais et la voix
stridente de la veuve de Michael Kovach.
Le cinéaste revendique cette appartenance Russe jusque
dans les tenues vestimentaires et les décors: Franck Canton,
le terrifiant méchant, est toujours coiffé d'un chapka
et les maisons ressemblent à des isbas. D'ailleurs, on parle
autant Russe qu'Américain dans cet anti-western. Les personnages
de Heaven’s Gate sont tout comme chez Tchekov, des idéalistes
qu'une lucidité progressive sur eux-mêmes pare (au
fur et à mesure des années) d'une intarissable mélancolie.
Remarque s'appliquant parfaitement aux personnages de James Averill
et William Irvine.
La violence
Comme les cinéastes de sa génération (Scorsese,
Coppola...), Cimino s'est fait très vite le spécialiste
de la manifestation brutale et convulsive de la violence au cinéma.
De Thunderbold à Sunchaser, toute son œuvre est traversée
par d'étourdissantes flambées de violence aux accents
typiquement fullerien. (The Steel Hemet de Samuel Fuller). Rappelons
nous de la fusillade frénétique et hallucinante du
Shanghai Palace dans Year of the Dragon. Notons l'insistance avec
laquelle Cimino nous montre l'aspect brouillon, absurde et convulsif
de ce règlement de compte.
Dans Heaven’s Gate la puissance du cinéaste à exprimer
la violence trouve un terrain parfaitement propice. La scène
ou Averill abat les violeurs dans le bordel, la sortie suicidaire
de Champion... Autant de paroxysmes brutaux et hallucinants sans
racolage d’aucune sorte. Le « génocide » final
est à ce titre d'une violence difficilement égalée
dans l'histoire du cinéma. Il y a toujours un aspect spectaculaire
et absurde dans les films parlant de la guerre au cinéma,
mais tous ont en commun une certaine rapidité dans la représentation
des scènes d'horreurs. Ici, rien de semblable. Étirant
l'horreur sur une durée insupportable (presque un quart
d'heure) cette gigantesque guerre en pleine prairie est d'une intensité effroyable
et réellement poignante. Avec toujours ce refus systématique
des conventions hollywoodiennes et des normes en vigueur depuis
un siècle de cinéma, le cinéaste va jusqu'au
bout et enfonce le clou. Pas de musique « tire larmes » et
autres actes héroïques.
La confusion, la précipitation et l'absurde. Irvine, après
avoir sauvé la vie d'Ella (Isabelle Huppert), à son
insu, sera abattu par cette dernière alors qu'elle faisait
feu dans la confusion. Toutes les images nous proposent des remises
en question et des réflexions sur le meurtre, l'enfer de
la violence et le crime contre l'humanité. Une sorte de
méditation sur la folie meurtrière des hommes. Car
dans ce film (comme pendant la Seconde guerre mondiale) on tue
des êtres humains sous prétexte qu'ils sont nés.
Crânes perforés, chairs déchirées, os
brisés, fillettes criblées de balles : difficile
de rester insensible à ce genre d'horreur. Comme Robert
Aldrich, le réalisateur agit par coups de poing pour nous
mener à la réflexion. Dans Heaven’s Gate, ce
sont les ancêtres du Deer Hunter qu'on assassine. D'ailleurs
les deux films nous racontent la même histoire : la fête,
la guerre et le retour difficile des guerriers...
Après trois heures trente d'une incroyable épopée
funèbre, le film se clôt sur une petite scène
de trois minutes. Encore une fois jugée incompréhensible
et inutile, elle sera détruite au montage pour paraître
plus simple, plus normale, plus édulcorée. Dans sa
version originale, c'est un instant sublime, d'une incroyable beauté. À Rhode
Island, au large de Newport, un yacht superbe vogue en cette année
1903. À son bord James Averill, silencieux et vieilli, marchant
sur le pont. Regagnant sa cabine-boudoir, donne une cigarette à une
femme superbe et lascive... C'est sur ce détail infime, énorme
anti-climax, que se clôt cette œuvre monumentale. La
femme (totalement effacée dans la version écourtée)
est celle qui dansait avec Averill dans le prologue. La boucle
est bouclée : Retour à l'est. Cette apparition, aussi
belle soit elle, est la caricature de l'échec du héros.
Symbole de la classe riche, oisive. Aucune parole n'est prononcée,
seuls quelques soupirs de la femme allongée accentuent le
malaise. Demandant cependant une cigarette au vieil aristocrate,
elle est incapable d'étendre le bras suffisamment et force
Averill à se rapprocher d'elle comme si elle souhaitait
se convaincre de l'emprise qu'elle a sur lui.
L’épilogue
Pour signifier plus profondément l'échec du personnage,
le réalisateur y introduit quelques repères visuels
fascinants. Le portrait, véritable Rosebud, qui suit Averill
tout le long du film. Détails dignes d'intérêt:
quelques plans du film ont disparu de la version intégrale
de 1989 mais étaient présents dans la version de
1981. Un plan, éliminé lors de la restauration, montrait
Averill plongeant son regard dans un miroir sombre ou son visage,
meurtri par les années, demeure dramatiquement inexpressif.
N'ayant pu sauver les êtres qu'il aimait (oxymore fordienne
total), Averill est redevenu l'un des puissants riches qu'il a
toujours détesté. Résigné à lutter,
sa nostalgie ne disparaîtra que dans la mort.
Cet épilogue en tant que métaphore récente
pourrait signifier la disparition totale des illusions, de l'esprit
utopique de Mai 68. Comme dans 2001 de Stanley Kubrick, le personnage
se retrouve hors du temps, dans une errance s'acheminant vers l'infini.
Les valses du Space Opera au son du « Beau Danube Bleu » faisant
place aux valses d'Harvard, et l'odyssée d'Averill à celle
de l'humanité. Néanmoins, pour apprécier cette
ultime scène, il n'est point besoin de comprendre les multiples
interprétations ou symboles car on ne peut être que
touché par l'atmosphère nostalgique qui s'en dégage.
Comme le proclamait le slogan publicitaire du film: « Ce
qu'on aime dans la vie, ce sont les choses qui s'effacent. »
Mort d’une nation
Heaven’s Gate n'est finalement pas un film commun ou un
simple western, on l'aura compris. Il s'agit en fait d'une sorte
de fable expliquant comment les Américains se sont forgés
leur caractère et leur attitude face aux étrangers,
face à l'argent... Ce film scandaleux pour les Américains
n'est pas un film progressiste et ce qui aurait dû être
un film sur la naissance d'une nation, devient finalement une réflexion
sur la fuite du temps, sur la disparition des êtres dans
l'évolution inexorable de l'histoire. Ce n'est plus la naissance
d'une nation, c'est sa mort...
Que dit clairement le film, politiquement parlant ? Lors de son
avant-première on entendit: « Trop long » ; « Incompréhensible »...
Mais ces arguments ne tiennent pas et furent d'une mauvaise foi
révélatrice... Rappelons-nous de la remarque édifiante
de Pauline Kael affirmant clairement que ce film fût « un
affront » à la face des Etats-Unis ! Pour tenter de
comprendre le pourquoi d'une telle cabale, il faut se remettre à la
place des spectateurs du 18 novembre 1980. En bref, que symbolisa
pour tous ces (bons) Américains la vision d'une milice privée
massacrant (dans l'un des génocides les plus traumatisants
de l'histoire du cinéma) de misérables immigrés,
Polonais, Lituaniens, Hongrois, Juifs rescapés des ghettos
d'Europe Centrale ? Même si elle ne fut jamais évoquée
directement, la raison du scandale fût claire pour tout le
monde, à savoir : La remise en question du fameux melting-pot
absolu, étranger au racisme. Un traître à la
patrie exhume une plaie plus profonde que le génocide indien
! Celle d'un insensé et barbare fratricide entre blancs,
l'extermination des pauvres par les riches, d'une majorité misérable
et crevant de faim par une minorité aisée et toute
puissante qui construit, elle: Les États-Unis d'Amérique.
A ma connaissance, aucun film américain n'a jamais seulement
mis en doute la démocratie. Seul un inconscient du nom de
Michael Cimino a osé rappeler aux Américains que
la « terre promise » était dès le début,
pour beaucoup, une terre de mort. La naissance d'une nation dans
la boue, le meurtre et l'injustice. Une phrase du film est la clé du
scandale. William Irvine au cœur du déluge de fer,
de feu et de sang remarque dans cette extermination de masse: « Ils
sont trop nombreux. Ce n'est pas comme les Indiens, vous
ne pourrez pas les tuer tous... ». Et c'est précisément
cette incroyable provocation que les Américains n'ont pu
supporter. L'Amérique qui venait de traverser une ère
de malaise, de mythe déchu (Kennedy) et d'une guerre perdue
(Le Viet-Nâm) se rassurait à peine sous la bannière étoilée
et resplendissante de Ronald Reagan. Elle retrouvait sa puissance
et sa foi en l'American Dream grâce aux muscles du puissant
Rocky.
L’Amérique K.O.
Mais Cimino met K.O cette Amérique-là en lui brandissant
le souvenir refoulé d'une faute originelle, d'un péché mortel.
Le « mauvais Américain » dira pour sa défense: « Alors
qu'ils viennent de porter au pouvoir Reagan, uniquement pour croire à un
pays propre et sain, doré et fort, hollywoodien, les Américains
n'ont pas supporté que je leur montre le fratricide originel.
Comment ils se sont entre-déchirés pour forger leur
fameuse hégémonie. Ils se pardonnent volontiers le
génocide des Indiens selon eux, c'était une autre
race... Mais qu'ils se soient massacrés entre blancs, voilà la
faute inexpiable. Ils refusent de s'en souvenir; comme ils n'arrivent
toujours pas à digérer la guerre de sécession
! ».
Et en effet voir des blancs massacrer efficacement des Indiens
ne gêne personne dans le pays du merveilleux Oncle Sam. Mais
en détruisant la frontière ethnique séparant
le spectateur des victimes de l'histoire de l'Ouest, on hurle au
sacrilège révisionniste. Qu'on se souvienne seulement
de l'attaque du convoi des pionniers proprets par de vilains Indiens
qu'on abat à coups de winchester dans l'un des grands film
des années 40 : Red River (1948) de Howard Hawks.
C'est en somme ici que Michael Cimino se suicide artistiquement
et professionnellement. Cet idéaliste choisit le genre cinématographique
inventé par et pour l'Amérique : Le Western. Le Western,
pour les États-Unis, c'est l'arme absolue. Le plus sûr
moyen de (re)créer son histoire et ses héros... Tout
en dynamitant les règles, le cinéaste impose sa vision
et plaide pour les oubliés de l'histoire. Scandale ? Pire:
Exécution ! L'épisode historique (la tuerie des pauvres
par les riches) ne servira pas de prétexte à une
simple analyse de la lutte des classes mais permettra à l'auteur
de poser la question qui l'obsède : et d'y répondre,
non sans provocation, en bafouant le droit et en méprisant
la morale. « Tout au long de leur histoire, les Américains
ne cesseront de connaître ce dilemme: avoir pour soi le droit,
mais pas la morale. Il ont toujours tenté d'oublier cette
invivable contradiction à coup de puissance et d'argent.
Ils n'ont pas toléré que je leur expose clairement. »
La condition humaine
Malgré son effroyable échec, Cimino ne cessera d'enfoncer
le clou dans une Amérique amnésique. The Year
of the Dragon sera l'enquête d'un flic polonais qui découvre
le rôle énorme des Asiatiques dans l'édification
du pays. La scène ou Stanley White pérore sur le
rôle des Chinois qui, construisant le premier chemin de fer,
ont été systématiquement éliminés
et oubliés dans l'histoire de l'Ouest est une preuve évidente
de son opiniâtreté. Son discours ne souffre d'aucune
ambiguïté: Nous sommes tous des métèques
!
Heaven’s Gate est une œuvre unique, une épopée
prodigieuse où tous les moyens matériels ont été mis
en œuvre. Un film emporté par un rythme épique,
assimilant, transcendant l'apport qu'on avait cru perdu d'un King
Vidor (Cf.: le baroque et flamboyant Duel in the Sun). Pour aimer
ce film, il faut se laisser porter sans résistance et accepter
très vite qu'une œuvre garde ses secrets, que les dialogues
ne soient pas explicatifs...il y a, en somme, deux films dans Heaven’s
Gate : Une épopée historique immense et, enfoui dans
ses replis, une méditation intimiste et contemplative sur
l'ambiguïté des sentiments, l'incroyable difficulté d'être,
la fuite funèbre du temps... Dans cette deuxième œuvre,
tout n'est qu'hésitation, flottement, mélancolie...
Bon nombre de films récents s'en sont inspirés sans
toutefois attendre son côté démesuré,
son incomparable puissance lyrique...
Derrière cette montagne de sons et d’images, derrière
cette folie gigantesque que fût Heaven’s Gate, il se
dissimule peut-être encore aujourd’hui toute la tragédie
de la condition humaine.
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