ANALYSE
2001
HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN
France [2000]

Réalisateur: Dominik Moll
Scénario: Dominik Moll
Interprètes: Laurent Lucas, Sergi Lopez, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin

 

La vie sur-réelle des rêves

«Que m'importe mon ombre! Qu'elle me coure après! Je me sauve et je lui échappe. Mais lorsque j'ai regardé dans le miroir, j'ai poussé un cri et mon cour s'est ébranlé: car ce n'est pas moi que j'ai vu, mais la face grimaçante d'un démon.»
-Nietzsche

Après une absence prolongée, Dominik Moll (INTIMITÉ, 1993) nous revient avec un second long métrage parvenant à séduire d'un coup la critique et le public. Moll a du mal à expliquer cet engouement à son égard: «Beaucoup de spectateurs se font une fausse idée du travail de réalisateur, en pensant que tout est intellectualisé, qu'on sait à chaque fois exactement ce qu'on fait et ce que ça va créer comme sens, comme impact sur le spectateur. Cela arrive, mais les choses se font de façon beaucoup plus intuitive». Chose certaine, le jeune cinéaste se refuse à la tendance contemporaine nouvelle-vague, ne cherchant pas à réinventer le 7e art mais l'exploitant avec brio sans prendre le spectateur pour un idiot. Sa comédie de moeurs bascule rapidement en suspense ambivalent. Muni d'un scénario diabolique, HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN peut se prendre autant comme un très bon divertissement (avenue passant à mon avis totalement à côté du thème le plus central, telle qu'est la tendance), mais aussi comme une analyse exquise du complexe du double.

Ainsi, le couple de Michel (Laurent Lucas) et Claire (Mathilde Seigner), jeune famille assez banale, font la rencontre d'une vague connaissance de Michel, Harry (Sergei Lopez). Ce dernier, agitant des souvenirs du passé de son ancien compagnon de lycée (telles que ses lointaines ambitions littéraires), s'incrustera petit à petit au sein du cocon familial. Un climat auparavant fébrile s'effacera alors pour laisser place à un climat ambigu et déstabilisant.

Premier thème crucial au film (aussi présent dans le SHINING de Kubrick): le transport (routes, voitures). Les routes à multiple courbures sans cesse empruntées par les personnages ne mèneraient-elles pas vers l'inconscient de ces derniers? Autre thème important: l'oeuf, craquant dans l'inconscient de Michel. Mais plus important encore est le thème du double, enfin exploité intelligemment (voir l'échec de Zemekis dans son tout récent WHAT LIES BENEATH).

Le film s'ouvre sur une séquence montrant un Michel à bout de nerfs: il valorise momentanément une image d'une vie plus intense (l'aliénation). C'est à ce moment précis qu'il fera la rencontre de Harry, qui est en fait une projection de lui-même, une expression de son inconscient. Ce double, plus souvent porteur de toutes les puissances maléfiques (dont l'amoralité), est décrit dans LE CINÉMA OÙ L'HOMME IMAGINAIRE d'Edgar Morin: «Plus le besoin subjectif est puissant, plus l'image à laquelle (l'homme) se fixe tend à se projeter (...) Au lieu géométrique de la plus grande aliénation et du plus grand besoin, il y a le double». Ce n'est donc pas un hasard si cette rencontre initiale s'effectue devant un miroir. C'est le double lui-même qui est présent dans le reflet. Le miroir possède ainsi une éternelle magie. Malheureusement pour nous, habitués à celui-ci, son étrangeté s'efface sous l'usure quotidienne. Pas étonnant non plus que la chambre de bain d'un rose archaïque est elle aussi munie de miroirs et de reflets. Elle semble s'imposer dans l'environnement familial, à la manière d'Harry. Cette pièce deviendra d'ailleurs un des lieux pri-vilégiés du film; c'est ici que Michel deviendra son double: «s'évadant du miroir, il (le double) acquiert une exis-tence propre et se retourne contre son modèle» (1). Cet alter-ego, dévorant les forces et désirs de son maître, est ensuite libre de tout faire. D'ailleurs, Michel n'aurait-il pas, à un moment dans le film, un désir noir de tuer sa famille? Harry, libre de se dissocier de Michel pour aller vivre la vie sur-réelle de ses rêves, peut le faire. Le double peut accomplir meurtres et exploits. Cependant, Michel renoncera à une partie de ses pulsions et choisira sa famille. En effet: «Cette magie n'est qu'à l'état naissant, en même temps, souvent, qu'à l'état décadent. Car elle est enveloppée, désagrégée, stoppée sur place par une conscience lucide»(2). Nietzsche disait que l'on meurt à la rencontre de son double. Dominik Moll a choisit une avenue toute différente pour son protagoniste. Il demeurera plutôt un homme changé à jamais. À interpréter comme une progression...

Citant encore une fois Morin: «Le double est universel dans l'humanité archaïque. C'est peut-être même, le seul grand mythe humain universel»; thème sans cesse exploité dans les productions expressionnistes Allemandes des années 1920-30. Dans ces films, «fenêtres, vitrines, portes vitrées, flaques d'eau capturent, telles des mi-roirs, figures et objets»(3). L'ombre devient image du destin (Nosferatu penché sur le lit du voyageur, Nosferatu montant l'escalier, etc...).

En terminant, Moll a fait d'un pierre deux coups: il a su exploiter un thème des plus fondamentaux tout en rendant son film totalement accessible à l'aide d'un humour noir et une finale des plus amorales. Il a rappelé à ceux qui l'ont bien voulu que le double est une expérience à la portée de tous. Tous les jours, chacun de nous vivons en sa compagnie.

 

Marie-Claude Mercier

 

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