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La vie sur-réelle des rêves
«Que m'importe mon ombre! Qu'elle me coure
après! Je me sauve et je lui échappe. Mais lorsque
j'ai regardé dans le miroir, j'ai poussé un cri et
mon cour s'est ébranlé: car ce n'est pas moi que j'ai
vu, mais la face grimaçante d'un démon.»
-Nietzsche
Après une absence prolongée, Dominik
Moll (INTIMITÉ, 1993) nous revient avec un second long métrage
parvenant à séduire d'un coup la critique et le public.
Moll a du mal à expliquer cet engouement à son égard:
«Beaucoup de spectateurs se font une fausse idée du
travail de réalisateur, en pensant que tout est intellectualisé,
qu'on sait à chaque fois exactement ce qu'on fait et ce que
ça va créer comme sens, comme impact sur le spectateur.
Cela arrive, mais les choses se font de façon beaucoup plus
intuitive». Chose certaine, le jeune cinéaste se refuse
à la tendance contemporaine nouvelle-vague, ne cherchant
pas à réinventer le 7e art mais l'exploitant avec
brio sans prendre le spectateur pour un idiot. Sa comédie
de moeurs bascule rapidement en suspense ambivalent. Muni d'un scénario
diabolique, HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN peut se prendre
autant comme un très bon divertissement (avenue passant à
mon avis totalement à côté du thème le
plus central, telle qu'est la tendance), mais aussi comme une analyse
exquise du complexe du double.
Ainsi, le couple de Michel (Laurent Lucas) et Claire
(Mathilde Seigner), jeune famille assez banale, font la rencontre
d'une vague connaissance de Michel, Harry (Sergei Lopez). Ce dernier,
agitant des souvenirs du passé de son ancien compagnon de
lycée (telles que ses lointaines ambitions littéraires),
s'incrustera petit à petit au sein du cocon familial. Un
climat auparavant fébrile s'effacera alors pour laisser place
à un climat ambigu et déstabilisant.
Premier thème crucial au film (aussi présent
dans le SHINING de Kubrick): le transport (routes, voitures). Les
routes à multiple courbures sans cesse empruntées
par les personnages ne mèneraient-elles pas vers l'inconscient
de ces derniers? Autre thème important: l'oeuf, craquant
dans l'inconscient de Michel. Mais plus important encore est le
thème du double, enfin exploité intelligemment (voir
l'échec de Zemekis dans son tout récent WHAT LIES
BENEATH).
Le film s'ouvre sur une séquence montrant
un Michel à bout de nerfs: il valorise momentanément
une image d'une vie plus intense (l'aliénation). C'est à
ce moment précis qu'il fera la rencontre de Harry, qui est
en fait une projection de lui-même, une expression de son
inconscient. Ce double, plus souvent porteur de toutes les puissances
maléfiques (dont l'amoralité), est décrit dans
LE CINÉMA OÙ L'HOMME IMAGINAIRE d'Edgar Morin: «Plus
le besoin subjectif est puissant, plus l'image à laquelle
(l'homme) se fixe tend à se projeter (...) Au lieu géométrique
de la plus grande aliénation et du plus grand besoin, il
y a le double». Ce n'est donc pas un hasard si cette rencontre
initiale s'effectue devant un miroir. C'est le double lui-même
qui est présent dans le reflet. Le miroir possède
ainsi une éternelle magie. Malheureusement pour nous, habitués
à celui-ci, son étrangeté s'efface sous l'usure
quotidienne. Pas étonnant non plus que la chambre de bain
d'un rose archaïque est elle aussi munie de miroirs et de reflets.
Elle semble s'imposer dans l'environnement familial, à la
manière d'Harry. Cette pièce deviendra d'ailleurs
un des lieux pri-vilégiés du film; c'est ici que Michel
deviendra son double: «s'évadant du miroir, il (le
double) acquiert une exis-tence propre et se retourne contre son
modèle» (1). Cet alter-ego, dévorant les forces
et désirs de son maître, est ensuite libre de tout
faire. D'ailleurs, Michel n'aurait-il pas, à un moment dans
le film, un désir noir de tuer sa famille? Harry, libre de
se dissocier de Michel pour aller vivre la vie sur-réelle
de ses rêves, peut le faire. Le double peut accomplir meurtres
et exploits. Cependant, Michel renoncera à une partie de
ses pulsions et choisira sa famille. En effet: «Cette magie
n'est qu'à l'état naissant, en même temps, souvent,
qu'à l'état décadent. Car elle est enveloppée,
désagrégée, stoppée sur place par une
conscience lucide»(2). Nietzsche disait que l'on meurt à
la rencontre de son double. Dominik Moll a choisit une avenue toute
différente pour son protagoniste. Il demeurera plutôt
un homme changé à jamais. À interpréter
comme une progression...
Citant encore une fois Morin: «Le double
est universel dans l'humanité archaïque. C'est peut-être
même, le seul grand mythe humain universel»; thème
sans cesse exploité dans les productions expressionnistes
Allemandes des années 1920-30. Dans ces films, «fenêtres,
vitrines, portes vitrées, flaques d'eau capturent, telles
des mi-roirs, figures et objets»(3). L'ombre devient image
du destin (Nosferatu penché sur le lit du voyageur, Nosferatu
montant l'escalier, etc...).
En terminant, Moll a fait d'un pierre deux coups:
il a su exploiter un thème des plus fondamentaux tout en
rendant son film totalement accessible à l'aide d'un humour
noir et une finale des plus amorales. Il a rappelé à
ceux qui l'ont bien voulu que le double est une expérience
à la portée de tous. Tous les jours, chacun de nous
vivons en sa compagnie.
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